1917 LÉNINE, LES BOLCHEVIKS ET LA COMMUNE DE PARIS

jeudi 7 décembre 2017

« Les bandes des gardes blancs », inscription sur bloc blanc fracturé par un coin rouge (l’Armée rouge).
Monument de Nicolaï Kolli érigé place de la Révolution, à Moscou, en 1918.

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Lénine à Moscou le 28 août 1918

Pour Lénine et les bolcheviks, la Commune de Paris est une référence politique fondamentale. Entre 1905 et 1920, Lénine consacre vingt-cinq textes à la Commune de Paris. Dans ces textes, il ne s’agit pas d’encenser la mémoire de la Commune, mais de répondre à l’intense polémique qui traverse la social-démocratie russe et fractionne définitivement le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) dès la révolution de 1905. L’analyse de Marx sur la Commune est dès ce moment le «  pont aux ânes  » qui sépare les révolutionnaires bolcheviks des «  renégats mencheviks ». Tous les acquis de la Commune sont alors mobilisés dans ce combat politique.

Dans les polémiques acharnées qui l’opposent aux réformistes comme Kautsky et Plekhanov sur toutes les questions de la révolution, Lénine, comme Marx, s’appuie sur l’expérience du mouvement ouvrier, notamment la révolution de juin 1848 et la Commune de Paris. Pour eux, ces « grandes révolutions  » sont grandes parce qu’elles vont au-delà des exigences immédiates du moment où elles se déroulent. Elles apportent la preuve tangible que la société des exploiteurs, des « traîne-sabres  » et des curés a fait son temps, et que la classe ouvrière peut et doit diriger la révolution socialiste à venir.

APPRENDRE DU MOUVEMENT OUVRIER AVEC MARX

Marx se met à l’école de la Commune. En septembre 1870, dans une adresse à l’AIT, il avait dit que la révolution serait une folie à la chute de l’empereur. Mais il va être très attentif aux évènements qui se déroulent à Paris. En avril 1871 il écrit, enthousiaste, à Kugelmann pour soutenir et glorifier les héroïques ouvriers parisiens qui se sacrifient pour « monter à l’assaut du ciel  » : « L’Histoire ne connaît pas d’exemple aussi grand !  »

Pour Lénine, ces analyses sont un guide : « C’est un évènement sans précédent et le souvenir des combattants de la Commune n’est pas seulement vénéré par les ouvriers français, mais par le prolétariat du monde entier… C’est en ce sens que la Commune est immortelle ! » « Si lourd que fût le sacrifice de la Commune, elle a appris aux prolétaires d’Europe à poser concrètement le problème de la révolution socialiste.  »

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Monument de Nicolaï Kolli érigé place de la Révolution, à Moscou, en 1918.

Dans l’affrontement avec le courant réformiste de Martov-Plekhanov, Lénine, qui défend un parti discipliné pour renverser le Tsar et instaurer la dictature du prolétariat, se voit taxé de blanquiste ! Il s’en défend sur deux points essentiels :
1 – Les blanquistes ne se soucient pas d’organiser la classe ouvrière.
Pour les blanquistes, ce n’est pas la lutte des classes du prolétariat qui délivrera l’humanité de l’esclavage, mais un complot d’une petite minorité.
Ces critiques ne retirent rien au profond respect qu’il voue à Blanqui, «  … révolutionnaire incontestable et adepte fervent du socialisme, mais qui ne trouve pas d’autre titre pour son journal que « La Patrie en danger » ! On n’est plus en 1793 ! »
Mais en 1870, la bourgeoisie fait alliance avec les Prussiens contre le prolétariat et le peuple en armes, ce qui fait dire à Lénine : «  Nous avons vu comment la bourgeoisie trahit les intérêts de la patrie quand le prolétariat se dresse devant elle… comment le Gouvernement de Défense nationale devient un gouvernement de trahison…
Toute la bourgeoisie, propriétaires fonciers et patrons se lient à Bismarck.
 »
2 – Blanqui ne se pose pas la question de la réorganisation de l’État.
Quand la bourgeoisie fuit à Versailles, les travailleurs n’ont d’autre alternative que de prendre en charge le fonctionnement de l’État. Marx le voyait clairement en avril 1871 : « Cette tentative a pour but de détruire la machine bureaucratique et militaire…  »

Dans les Thèses d’avril en 1917, Lénine surenchérit : « La révolution prolétarienne consiste à anéantir les instruments de force de l’État et à les remplacer par les instruments du prolétariat. Cet État n’est pas une république parlementaire bourgeoise.
C’est ce que fit la Commune de Paris dans les mairies, la police et la Garde nationale.
 »

Ce sont ces Thèses d’avril qui vont servir de base aux bolcheviks pour conquérir la majorité dans les soviets et prendre le pouvoir le 7 novembre 1917.

Car, entre février et novembre 1917, s’instaure ce que Lénine qualifie de « dualité du pouvoir ».
« La bourgeoisie est pour le pouvoir unique de la bourgeoisie. » «  Les ouvriers conscients sont pour le pouvoir unique des soviets ouvriers, paysans et soldats  ». Mais Lénine insiste : «  Nous ne sommes pas des blanquistes partisans de la prise du pouvoir par une minorité !  »

Quand ce pouvoir tombe à Petrograd le 7 novembre, Lénine reprend l’exemple de la Commune pour définir le type d’État qui va se mettre en place. « Le rôle des soviets, de cette dictature, est d’user de la violence organisée pour combattre la contre-révolution.
Et pour conserver cette liberté, il faut armer le peuple. Tel est le trait essentiel de la Commune. Il n’est pas d’autre solution.
 »

C‘est sur cet acquis de la Commune que les bolcheviks ont renversé le capitalisme il y a cent ans.

Pour Lénine, la Commune devient la référence pour la société qu’il faut défendre et construire.

Le 24 janvier 1918, à la tribune des commissaires du peuple, Lénine ouvre son rapport : « Camarades, […] deux mois et quinze jours se sont écoulés depuis la création du pouvoir des soviets. C’est cinq jours de plus que la durée d’existence du pouvoir précédent des ouvriers sur tout un pays d’exploiteurs et de capitalistes : le pouvoir des ouvriers parisiens à la Commune de Paris en 1871… Cet embryon du pouvoir des soviets a péri fusillé par l’équivalent français des « cadets  » et des menchéviks… N’oublions pas qu’il n’y a jamais une question que l’histoire ait résolue autrement que par la violence. »

Lénine conclut par une vérité toujours d’actualité : « Dans toute l’histoire du socialisme français, les classes dirigeantes se livrent à une orgie de crimes et d’exécutions sommaires pour défendre leur sac d’écus comme pendant la Commune de Paris  ».

MARC FORESTIER

Références : Lénine, Œuvres Complètes, Éditions de Moscou, Tome 6, p. 484 ; Tome 13, p. 499-501 ; Tome 17, p. 137-139 ; Tome 24, p. 30-31, 140 ; Tome 25, p. 448 ; Tome 26, p. 479, 483-484.
Lénine, La Commune de Paris, Éditions de Moscou, p. 10, 30-31,33, 61, 64,79.