JULES RENARD
ou « le respect de sa conscience »

dimanche 3 mars 2019

« Très peu d’hommes gagnent à être connus », écrivit son neurasthénique homonyme. En l’occurrence, il est un autre Jules Renard qui mérite grandement de l’être. Né Débard, le 5 septembre 1848, à Franvillers (Somme), il fut reconnu l’année suivante, quand Louis-Édouard Renard, cultivateur, épousa sa mère Élisa.

Professeur de mathématiques depuis deux années dans un pensionnat de Lagny (Seine-et-Marne), Jules s’empressa de s’enrôler quand éclata la guerre de 1870. Incorporé le 11 août, il fut affecté au 17e bataillon de chasseurs à pied qu’il rejoignit à Douai. Il connut un avancement rapide et serait probablement sorti du rang si l’occasion de combattre lui avait été offerte. Par un curieux hasard, un monument fut édifié dans son village natal à la mémoire de victimes françaises de la bataille de l’Hallue des 23 et 24 décembre. Il dut ronger son frein, sans jamais obtenir de marcher à l’ennemi, alors qu’il demeurait partisan de la lutte à outrance et hostile aux « capitulards  ».

LA CONSTANCE DES ENGAGEMENTS

Renvoyé dans ses foyers en mars 1871, il s’installa à Boulogne-sur-Mer, où lui était proposé un emploi d’enseignant, mais il ne s’y attarda pas et se fit délivrer une feuille de route pour se rendre à Lagny. De là, il rallia Paris après de mûres réflexions : si «  l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas m’avait inspiré un certain dégoût, […] je considérais à cette époque la République comme en danger. » Il se présenta aux bureaux du ministère de la guerre, le 7 avril, et on l’introduisit auprès de Louis Rossel, qui, informé de ses états de service, l’attacha à sa personne en qualité de secrétaire particulier. Renard lui fut d’une fidélité absolue, et, le 4 mai, se désespérant des intrigues qui conduisirent à la mise à l’écart du délégué à la Guerre, il lui écrivit : « Si le devoir ne me retenait à mon poste, je cesserais bientôt de coudoyer ces hommes qui, pour la plupart, n’ont ni mœurs, ni principes.  »

Delescluze le retint néanmoins, et Renard lui fit allégeance après sa promotion au grade de commandant, attaché à l’état-major du ministère de la guerre et chargé de l’organisation des bataillons de la garde nationale :
«  Citoyen,
« J’écrivais, il y a quelques jours au citoyen Rossel : ”Aucune considération ne saurait m’arrêter lorsqu’il s’agit de l’accomplissement d’un devoir. J’ai brisé les liens de toutes sortes qui m’attachaient à la province pour venir mettre mes facultés et ma vie au service de la Commune et de la République. Je n’ai aucune espèce d’ambition. Je ne sers pas des hommes, mais des principes, car les principes sont impérissables.”
« Je crois devoir vous renouveler cette déclaration, et j’y ajouterai ceci : connaissant l’austérité de vos mœurs, la fermeté de vos principes et la grandeur de votre caractère, vous me trouverez toujours à vos côtés au moment du péril, et pour arriver jusqu’à vous, il faudra bien certainement qu’on passe sur mon corps.
« Salut et fraternité.
 »

Le 25 mai, Delescluze, ceint de son écharpe rouge, se fit tuer sur la barricade de la place du Château-d’Eau, quand la résistance lui parut désespérée, mais, à cette date, Renard avait probablement déjà quitté Paris. Interrogé en janvier 1872, un témoin reconnut sur la photographie qui lui était présentée « un officier fédéré qui habitait à l’hôtel de Fontainebleau, au 71, rue du Bac  », ajoutant : «  Quant à la supposition dont vous me parlez qu’il ait pu s’échapper en uniforme le 22 au matin après huit heures, c’était impossible : nous avions, à cette heure-là, enlevé la barricade que construisaient les fédérés dans la rue du Bac, tous les prisonniers gradés que nous faisions en uniforme étaient immédiatement fusillés. […] Renard s’est évidemment échappé en bourgeois.  »

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Jules Renard (1848-1927) et son fils Georges Édouard (1883-1935),
futur préfet de la Seine

LE SACRIFICE DE LA LIBERTÉ

Renard réussit à se soustraire aux recherches avant de se réfugier en Belgique, puis à Londres, mais, dès le 27 août, il faisait part à l’un de ses correspondants de son intention de se livrer à la police : « Je crois qu’il y a plus de dignité à venir rendre compte de ses actes devant un tribunal quelconque, mais les personnes, avec qui je vis ici, et pour lesquelles il convient que j’aie quelque déférence, combattent cette idée et me supplient d’éviter les conseils de guerre.  »

De retour à Paris le 13 septembre 1871, il entra comme professeur dans l’institution Delahaye, boulevard des Batignolles, et eût pu exercer paisiblement ses fonctions, ignoré de tous, quand se répandit la nouvelle de la condamnation de Rossel, qui suscita, même chez les adversaires de la Commune, un sentiment de réprobation. Il lui écrivit le 27 novembre 1871 : « Volontaire pendant la guerre contre la Prusse, j’eus, comme vous, le cœur déchiré par le honteux traité qui y mit fin. Comme vous, je vins me mettre au service des forces gouvernementales constituées à Paris. C’est vous qui me reçûtes, c’est vous qui me fîtes l’honneur, malgré mon obscurité et ma jeunesse, de me charger de l’organisation des légions de la garde nationale. À part le talent, il y a identité entre votre conduite et la mienne. Vous fûtes le chef, je fus le soldat ; si votre tête tombe, la mienne doit tomber aussi. Je me constitue prisonnier.  »

Le lendemain, ne pouvant supporter l’idée d’échapper à toute responsabilité, tandis que son ancien chef venait d’être puni de mort, il se livra lui-même au commissaire de police du quartier Bonne-Nouvelle, interloqué : « — Monsieur, c’est très grave ce que vous faites-là. Pensez-y bien.
— J’y ai pensé.
— Et vous persistez ?
— Je persiste.
 »
« Vous avez fait une action grande, lui écrivit Victor Hugo en lui envoyant les Misérables. Vous ne pouviez être que condamné – ou glorifié.  »

L’EXPIATION SANS REMORDS

Renard fut condamné, le 1er avril 1872, par le 5e conseil, séant à Versailles, à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation civique, « coupable d’avoir en mars, avril et mai 1871, à Paris, exercé une fonction dans des bandes armées organisées pour faire attaque ou résistance envers la force publique agissant contre ces bandes  ». Selon le Petit Journal, l’attitude du prévenu fut « calme et digne », mais il eut « le tort de se livrer à une apologie de sa propre conduite, peu faite pour encourager la bienveillance des juges militaires.  »
«  — Si c’était à refaire, le referiez-vous ? lui demanda le président ;
— Vous êtes ici, répondit Renard, pour me juger sur mes actes passés ; je les revendique ; vous n’avez pas le droit de m’interroger sur mes actes de demain.
 »

Après quatre années passées à la presqu’île Ducos, Renard fut transféré à l’île des Pins le 6 décembre 1876, mais rien n’indique qu’il se soit abaissé à solliciter du maréchal-président une commutation de sa peine. Il fut employé comme écrivain au service du génie, puis donna des leçons aux enfants d’un surveillant militaire, avant d’être gracié le 15 janvier 1879, sur recommandation de Gambetta et de René Goblet, maire d’Amiens.

À son retour, il intéressa à son sort Ferdinand Buisson, directeur de l’enseignement primaire, et fut nommé adjoint à Tlemcen et, quelques mois plus tard, titulaire à l’école Kargentah d’Oran, qu’il dirigea jusqu’en 1910, et qui porta ultérieurement son nom jusqu’à l’Indépendance. Il épousa, le 9 septembre 1882, Jeanne Ricca, âgée de 15 ans, et ils eurent deux fils, Georges Édouard et Louis Jules, nés respectivement en 1883 et en 1891.

L’aîné, qui eut pour correspondant Henry Bauër, ami de son père depuis leur exil néocalédonien, poursuivit de solides études qui lui ouvrirent les portes de la préfectorale. Il venait, quelques jours auparavant, d’être nommé directeur du personnel et de l’administration générale du ministère de l’Intérieur, quand, «  le 28 novembre 1926, anniversaire de la mort de Rossel, un vieillard à cheveux blancs, portant la rosette de la Légion d’honneur, se présentait au directeur de la prison Saint-Pierre à Versailles, et demandait à visiter cette prison, où le délégué à la Guerre de la Commune vécut ses derniers moments, et d’où il fut conduit au peloton d’exécution. » Son ancien secrétaire était demeuré fidèle à la mémoire « du noble et infortuné Rossel », entretenant des relations épistolaires avec Bella, celle de ses sœurs qui consacra sa vie à la défendre.

Décédé le 24 novembre 1927, Jules Renard repose au cimetière de Somme-Suippes (Marne) aux côtés de son fils cadet, étudiant à la Faculté des Sciences de Paris, tombé au champ d’honneur en septembre 1914. Ils furent rejoints par Georges Édouard, qui mourut dans un accident d’avion, en mars 1935, alors qu’il venait d’être nommé aux fonctions de gouverneur de l’Afrique équatoriale française, après avoir exercé celles de préfet de la Seine pendant cinq années. Jamais, ce grand commis de l’État ne tut le passé de Jules, et il l’évoqua publiquement, en juin 1934, à l’occasion de l’inauguration d’une plaque sur l’immeuble qu’habitait Henry Bauër : «  J’ai vécu avec les souvenirs de la Commune depuis mon enfance. Mon père m’en racontait les péripéties avec une émotion que l’âge n’avait pas dissipée. Aucune amertume ne lui était demeurée des souffrances passées.  »

YANNICK LAGEAT

Renard J., Le Retour d’un amnistié. Imprimerie C. Murat, Paris, 1879, 72 p. ; Lettres inédites d’un amnistié. Imprimerie du progrès de la Somme, Amiens, 1880, 302 p. ; Les Étapes d’un petit Parisien. Librairie Hachette et Cie, 1911, 280 p. S.H.D., Vincennes, GR 8 J 182. Le dossier de J. Renard aux Archives nationales, quoique enregistré sous la cote BB/24/820, est vide.


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