L’ATELIER DE COURBET SOUS VERRE

vendredi 8 mai 2015

Alors que vient de se terminer au musée Jeanne Rath de Genève et à la Fondation Beyerler à Bâle de grandes expositions faisant la part belle aux dernières œuvres de Gustave Courbet peintes pendant les cinq ans d’exil en Suisse, Paris prend le relai avec un événement original.

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L’Atelier du peintre (détail), 1855, huile sur toile, Paris, Musée d’Orsay

En effet, « L’Atelier  », la célèbre et gigantesque peinture de six mètres de long ne pouvant être déplacée sans dommages, le musée d’Orsay a choisi de la restaurer sur place et sous les yeux du public. Le Louvre avait déjà, il y a une dizaine d’années, préféré cette option pour « Les Noces de Cana » de Véronèse. L’originalité, ici, consiste en la construction d’une cage de verre devant l’œuvre, ce qui permet de garder les visiteurs à bonne distance, souvent nombreux dans cette salle où est aussi présentée «  L’Origine du Monde  ».

Cependant l’éclairage, dont on ne voyait pas trace dans les photos d’annonce de l’installation, prend, dans la réalité, une très grande place, occultant la moitié du chef-d’œuvre de Courbet. Il faut espérer qu’il n’agressera pas trop les pigments colorés. La toile, qui n’avait jusqu’alors jamais été restaurée a beaucoup souffert après avoir été récupérée par une des sœurs du peintre après sa mort en 1877. Les différents propriétaires n’hésitant pas à la faire voyager, déclouée et roulée, elle servira même de fond de décor à un théâtre avant que l’Etat ne se décide à l’acheter en 1920 a l’aide d’une souscription publique où participèrent, entres autres, Bonnard et Eiffel.

Le 8 décembre 2014, une journée d’étude donnant la parole aux conservateurs restaurateurs a été consacrée à l’information sur la méthode employée et le mode de financement très ouvert puisqu’avec cinq euros on pourra avoir son nom inscrit pour un moment à côté du tableau ! Rien n’a été caché, depuis la protection des déchirures au dos avec du papier japonais, le décollage au méthyle de cellulose, le rencollage à la colle d’amidon cuite et passée au tamis, ou à la colle Totin fondue pendant des heures puis diluée, la stabilisation des facteurs d’altération, les pigments en poudre mis dans des «  poivrières » pour saupoudrer la surface peinte afin de combler les lacunes, et en fin de parcours seulement, les retouches.

Après ce traitement, prévu pour durer un an, l’œuvre pourrait révéler quelques secrets, particulièrement sur la partie la plus fragile, celle représentant les murs de l’atelier de Courbet, 32 rue Hautefeuille, où le peintre accrochait ses toiles plus anciennes.

« L’Atelier  » est une des peintures les plus emblématiques du XIXe siècle. On sait que le titre donné par l’artiste est très exactement « L’Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de 7 années de ma vie artistique  ». Outre l’affirmation du savoir-faire du métier de peintre comparable à celui d’un ouvrier artisan, il illustre aussi une pensée qui se déploie dans le temps et l’espace avec la représentation de plus de trente personnages répartis à droite et à gauche de l’artiste en pleine action. Courbet avait, par la taille de l’œuvre et l’ambition du propos, voulu montrer ce que nous appellerions aujourd’hui la fierté du peintre, sa place dans le monde. Or, ce sont justement les deux œuvres les plus significatives, « L’Enterrement à Ornans » et « L’Atelier » qui seront refusées par le jury de l’Exposition Universelle de 1855. La révolte du peintre ne se fait pas attendre et il installe avec l’aide d’un mécène une baraque en bois avenue Montaigne pour présenter son exposition au complet et en profite pour diffuser un Manifeste du réalisme.

Ornans

Un enterrement à Ornans, 1849-1850, huile sur toile, Paris, Musée d’Orsay

Dans l’atelier de Courbet « c’est le monde qui vient se faire peindre », il y a les amis artistes, écrivains comme Baudelaire, philosophes comme Proudhon, mais aussi les exploités comme Herzen et les exploiteurs comme Napoléon III figuré en chasseur avec ses chiens. Au moment où l’artiste travaille à sa toile, Proudhon, compatriote né à Besançon, vient de faire paraître La Philosophie du Progrès, ouvrage dans lequel il propose de regarder les œuvres comme des faits, des traces et non des représentations. Il écrit : «  suivant la leçon que l’artiste veut donner, toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de l’art », mais il prévoit que celui qui suivrait ce principe ne tarderait pas à être privé des commandes de l’État et à mourir de faim.

Courbet, qui a brûlé ses ponts, va s’engager de plus en plus fermement dans ce qu’il croit, jusqu’à la Commune de Paris où il sera élu maire du VIe arrondissement et où il présidera la Fédération des artistes. Il serait probablement étonné de voir le traitement de faveur accordé à sa toile refusée en dehors de toute analyse du contenu de sa « leçon ».

EUGÉNIE DUBREUIL


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