L’école des enfants de réfugiés à Londres

samedi 24 mars 2012

Dans le cadre de la proscription londonienne, les blanquistes forment le groupe politique le mieux organisé, le plus actif, le plus radical.

Au congrès de la Première Internationale à la Haye, en septembre 1872, les Blanquistes se sont alliés aux Marxistes contre les fédéralistes de Bakounine. Ils reconstituent ensuite leur groupe qui s’intitule La Commune Révolutionnaire et, en juin 1874, leur manifeste « Aux Communeux » aura un grand retentissement. Leur chef est le Général Eudes – sous la Commune, Inspecteur général des Forts de la Rive Gauche, puis Commandant de la 2e brigade de réserve.

L’influence des Blanquistes est prépondérante dans la « Société des Réfugiés », et ils sont majoritaires parmi les 16 fondateurs de « l’Ecole pour les enfants de proscrits », créée à l’initiative du général La Cécilia, professeur, ex-commandant de l’armée du centre de la Commune.

LaceciliaOuvrir une école, même de modestes dimensions, nécessite une mise de fonds suffisante pour assurer un bon fonctionnement de l’établissement : il faut louer un local, le meubler, acheter les fournitures et les manuels scolaires, rétribuer les enseignants, etc…

Les membres fondateurs se sont engagés à apporter leur participation financière à l’œuvre commune ; promesse qu’il leur sera bien difficile de tenir. La Cécilia avance, lui, 100 livres, et réussit à recueillir 250 livres auprès de ses relations universitaires. C’est bien, mais il en faudrait beaucoup d’autres.

L’école est fondée en juillet 1874 : les premiers animateurs sont Huguenot, Barré, Bocquet et Poncerot.

Huguenot Antoine, ancien professeur, second substitut du procureur de la Commune, Raoul Rigault.

Barré Aristide, ciseleur et sculpteur sur bois, chef du personnel de l’ex-préfecture de police.

Bocquet Jean-Baptiste, professeur officier du 118e bataillon de la Garde nationale.

Poncerot, Délégué à l’Instruction publique dans le 3e arrondissement de Paris.

Huguenot est élu directeur assisté de sa femme, Clémence, sœur de Barré Aristide.

Le programme de l’école est publié le 15 août 1874 :

« Soustraire d’une façon absolue les enfants à toute influence religieuse, leur enseigner la vraie morale indépendante de toute formule et de toute croyance religieuse ; basée sur la justice et l’égalité sociale ; empêcher leur esprit de se corrompre par les exemples malsains qu’ils ont sous les yeux dans les écoles cléricales ; en un mot, leur donner une éducation virile, une éducation solide et rationnelle, en faire des hommes et des citoyens. »

(On ne parle guère des citoyennes dans ce préambule).

Cet extrait de programme paru dans un journal de la proscription, « Le Courrier de l’Europe », est conforme au combat antireligieux développé dans le manifeste « Aux Communeux », mais on peut-être choqué par le terme « éducation virile ». C’est un emprunt très discutable à la tradition bourgeoise qui fait de la virilité la qualité spécifique du mâle.

Ajoutons que les châtiments corporels sont rigoureusement interdits.

Les chargés de cours sont les suivants :

La Cécilia : géographie

Léonce et Mallet (peintres sur porcelaine) : dessin

Martin A (ingénieur mécanicien) : mécanique usuelle

Latappy (capitaine au long cours) : mathématiques et éléments de sciences physiques et naturelles

Varlet (membre fondateur) comptabilité : sera remplacé par Henri Mortier, membre de la Commune dans le XIVe arrondissement.

Réclamations : Brignolas (membre fondateur) et La Cécilia.

Conseil d’Administration : Brignolas, La Cécilia, Varlet

Le conseil d’Administration est chargé de veiller à ce que l’enseignement soit bien conforme aux principes et traditions de la Commune.

L’enseignement n’est pas gratuit mais la somme demandée est peu élevée : 6 pence par semaine. C’est encore trop pour beaucoup de familles qui sont dans la misère, aussi le crédit est largement accordé aux nécessiteux.

L’effectif, au départ, est de dix élèves (garçons et filles). L’école réservée aux enfants de réfugiés politiques s’ouvre bientôt à un plus large public, composé de parents qui sont partisans de l’enseignement laïc pour leur progéniture.

La renommée de l’école s’étend, mais les rentrées d’argent se font rares, et la gestion financière de l’entreprise devient très difficile ; les dissensions chez les Blanquistes, et les conflits de préséance, aggravent encore la situation. Les démissions des principaux dirigeants finissent par provoquer la disparition d’une école qui a suscité tant d’enthousiasme et de dévouement.

L’École Internationale

En juillet 1890, pour fuir les tracasseries policières, Louise Michel s’est exilée à Londres.

Alors qu’elle commence à s’ennuyer par manque d’activité, un matin, elle reçoit la visite d’un nommé Coulon, prétendu réfugié politique, qui lui propose d’ouvrir une école pour les enfants de proscrits, grâce à un généreux donateur de ses amis.

Sans méfiance, elle accepte cette proposition douteuse.

Elle n’avait tiré aucune leçon d’une supercherie similaire dont elle avait été victime quelques années plus tôt : un mouchard du préfet Andrieux, nommé Spilleux dit Serraux, avait servi d’intermédiaire pour financer un journal anarchiste – « La Révolution Sociale » - auquel Louise Michel avait collaboré.

Louis Andrieux, dans ses souvenirs, évoque les faits

« Mlle Louise Michel était l’étoile de ma rédaction, inconsciente du rôle qu’on lui faisait jouer. Je n’avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avons tendu à l’innocence. »

Et voilà donc Louise Michel prête à se laisser abuser, cette fois par Coulon, autre agent de la Préfecture.

Louise MichelIl lui apporte un joli prospectus, annonçant la fondation de « l’École Internationale » dirigée par Louise Michel, sous l’égide du principe libertaire « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. »

Pleine d’enthousiasme, la bonne Louise entreprend l’instruction de ses élèves. Outre les sciences, les lettres et les langues vivantes, un enseignement technique est prévu et, plus tard, des cours pour adultes. Cette école remarquable et originale connaît un bon départ.

Mais il est évident que, maintenant, la police française peut facilement repérer et surveiller les réfugiés politiques qui ont choisi pour leurs enfants l’enseignement laïc de Louise Michel.

Quand Coulon a obtenu les renseignements désirés sur la proscription, il peut alors passer à une autre supercherie, beaucoup plus dangereuse par ses conséquences.

La police anglaise, avertie par Coulon, va perquisitionner dans la cave de l’école ; elle y découvre une bombe artisanale. Le lendemain, l’école est fermée, et les journaux londoniens accusent Louise Michel d’apprendre à ses élèves la fabrication des explosifs [1].

Après un procès très tortueux, destiné à anéantir la propagande anarchiste, des comparses douteux sont condamnés à dix ans de travaux forcés.

Louise Michel est rapidement lavée de tout soupçon, mais son beau rêve de former des êtres libres est brisé pour longtemps.

Pendant leur courte durée, « l’Ecole des réfugiés de Londres et l’Ecole Internationale » de Louise Michel ont poursuivi l’œuvre de la Commune pour « l’enseignement intégral », c’est-à-dire cultiver à la fois, dans le même individu, l’esprit qui conçoit et la main qui exécute.

Elles ont été les combattantes indéfectibles de la laïcité.

Sources :

Archives de Police : Ba/429 Ba/434
Pierre Durand, « Louise Michel – La passion », Messidor, 1987.
Pierre Kévin Martinez, « Les réfugiés blanquistes en Angleterre », Sté 1848, coll. 1981.

Marcel Cerf


[1La bombe a été déposée dans la cave, à l’insu de Louise Michel, par un acolyte de Coulon.