Le cinéma et la Commune

jeudi 5 avril 2012

Paris au temps des cerises - 1871 [1]

Lorsque j’étais enfant, chaque jeudi, j’allais chez mes grands-parents qui habitaient dans le faubourg Saint-Antoine. Mon grand-père, ébéniste, achetait ses fournitures dans le quartier, et je l’accompagnais jusqu’à son atelier. Là, dans les odeurs de colle à peau et de toutes les essences de bois, s’activaient les ouvriers marqueteurs, méticuleux, véritables artistes de la restauration de meubles anciens.

J’avais une dizaine d’années, lorsque, de retour à l’atelier, mon grand-père me tint un langage peu habituel : "Tu as l’âge de raison, tu es presque un homme. C’est dans cet atelier, avec mon père, ton arrière-grand-père, que, dès l’âge de douze ans, je suis entré en apprentissage.
A sa mort, je lui est succédé. Aujourd’hui encore, j’utilise ses outils...
". Puis, sortant de son bureau deux vieilles gravures écornées et jaunies : "Tu vois, c’est le seul souvenir qui me reste de mon père. Ces images représentaient les moments les plus importants de sa vie". Sur la première gravure, une grande bâtisse, une foule immense et agitée... Fusils, piques, bâtons... Toute cette foule est enthousiaste... Hommes et femmes juchés sur les réverbères... Je restais muet et interrogatif. "C’est la proclamation de la Commune de Paris devant l’Hôtel de ville. As-tu déjà entendu parler de la Commune ? Regarde, là, cet homme, c’est peut-être ton grand-père. Ces femmes, ces hommes se sont soulevés contre la "République bourgeoise", pour améliorer leur condition sociale, leur liberté individuelle, obtenir le droit à l’instruction pour tous...". Sur l’autre gravure, des hommes et des femmes autour d’une barricade, édifiée de bric et de broc. "Ils vont lutter contre l’armée des Versaillais. Beaucoup y trouveront la mort. La Commune sera écrasée. La répression sera terrible. Les Communards seront fusillés, déportés, exilés. Mais ils avaient semé la révolution sociale... Ne les oublie jamais. Sois fier de ton arrière grand-père...".

Les années ont passé... Mon grand-père malade, sur son lit de souffrance, me donna les deux gravures : "Je les avais gardées pour toi. Conserves-les toute ta vie. Si tu as des enfants, tu leur raconteras notre famille...". Ce fut la dernière fois que je vis mon grand-père...

Les gravures..., suite à mes différents déménagements je ne les ai jamais retrouvées...

Mes études terminées, je devins... cinéaste. Mai 1968. Révolution, émeutes au Quartier Latin... Les étudiants déchaussent les rues, empilent les pavés, coupent des arbres, ... érigent des barricades. Subitement, dans ma pensée, ces images se superposent aux gravures de mon grand-père... Je réalisais qu’en 1971, il y a cent ans, la Commune de Paris... J’entrepris alors de réaliser un film sur cet événement. Ainsi germa "Paris au temps des cerises-1871". Je pris contact avec un ami historien, Jacques Darribehaude.

Il se chargeât de la documentation historique. J’assurais, quant à moi, la réalisation du film. Bien évidement, mon projet ne reçut aucune aide de quelque sorte que ce soit et je pris en charge la production de cette réalisation. Documents d’époque, gravure, journaux, affiches m’incitèrent à construire mon scénario en utilisant exclusivement ces archives. Le film sera réalisé comme un reportage objectif, avec bruitages, ambiance de rues et de batailles, bruits et rumeurs de foule. La musique de la chanson "Le temps des cerises" en deviendra le thème récurrent...
Les principaux protagonistes seront représentés par des voix distinctes et un commentaire sera le lien objectif de la narration.
Ce film réalisé, il a été présenté, avec succès, avant la commémoration. Le ministère de l’Éducation nationale, le ministère des Affaires étrangères et d’autres institutions en ont acquis les droits. Le film a été primé par le Centre national de la Cinématographie.
En Mars 2004, lors de la grande exposition sur la Commune Paris à l’Hôtel de ville, organisés par la Mairie de Paris et l’Association des Amis de la Commune de Paris, il a été présenté en continu durant tout cet événement. Il est devenu, au fil du temps, un support audiovisuel pour toutes les manifestations et commémorations ayant trait à la Commune de Paris-1871. Les gravures mon trisaïeul ont essaimé...

Jean Desvilles

Le Merle de Peelaert

Le film sur la Commune de Jean Grémillon...

De nombreux films ont traité de l’événement avec plus ou moins de rigueur historique. Mais un film sur cet événement... n’a jamais été réalisé. Les quelques cinq cents pages témoignant de l’importance du projet conçu par Jean Grémillon, dorment dans les archives de la Bibliothèque de l’Arsenal transférées à la Bibliothèque de l’Université de Censier. Gérées par la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, leur consultation est difficile voire impossible. Jean Grémillon, qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands réalisateurs français, a travaillé à ce projet au lendemain de la Libération. Dès le 11 décembre 1944 et jusqu’au 31 janvier 1945, Jean Grémillon entreprend le travail de recherche, en collaboration avec Georges Duveau, historien de cette période. Il en résulte un certain nombre d’entretiens dactylographiés qui auraient pu, comme le pense André Weber, avoir été radiodiffusés.

Jean GrémillonDans un texte inédit sur le style du film écrit en 1945, Jean Grémillon précise bien sa problématique : "Ce montage est la cristallisation, à une époque déterminée qui est celle de 1871, de ce qui s’est passé antérieurement et une sorte de préface de tout ce qui arrivera dans le futur". Pour lui, le mot "Commune" a des racines profondes dans la féodalité dès le XIIe siècle sous Louis VI et jusqu’au XVe, siècle sous Louis XI, avec un moment privilégié quand Etienne Marcel instaure, de Février à Août 1358, la première Commune de Paris. Les revendications parisiennes, du pain et du travail, sont synchrones des jacqueries paysannes : les unes et les autres ont été réprimées dans le sang.
La seconde Commune de Paris va de 1789 à 1795 bien que son activité ne soit réellement révolutionnaire que du 10 août 1792 au 27 juillet 1795, en articulant la revendication de justice sur l’expression des besoins.
Durant les années qui ont suivi la Libération, Jean Grémillon a eu pour objectif de rendre au peuple, afin qu’il résolve les contradictions et transforme le système, une histoire colonisée par la bourgeoisie. Nous savons aujourd’hui que ce premier projet sur la Commune de 1871 s’inscrit dans le vaste programme d’une fresque historique qui devait se développer à partir de 1572 jusqu’en 1945. L’objectif clairement exprimé est de proposer au public populaire une vision de l’Histoire de France qui lui permette de s’approprier sa véritable histoire. Le projet est donc prioritairement et fondamentalement didactique, on devrait même dire politique puisqu’il n’est pas d’enseignement sans l’adoption, consciente ou inconsciente, d’une prise de position.
Mais l’objectif prioritaire de Jean Grémillon est d’intervenir sur le moment présent : 1944-1945. Dans un entretien du 22 janvier, il affirme très nettement : "Les préoccupations de la Commune sont bien celles que nous avons" ; il déplore le freinage des organismes pré-existants qui justifient la lenteur de la mise en train du monde nouveau. Dans "Le massacre des innocents", un projet sur la période de 1936 à 1945, qui ne verra pas davantage le jour, il accuse les capitalistes de freiner la marche du monde. Dans un entretien du 26 décembre, il va plus loin. Quand il est question de Thiers qui récupère les généraux de la défaite de 1870, il ajoutera : "On en connaît un qui fait ça en ce moment". Le cinéaste établit un certain nombre de parallèles entre les Comités de vigilance (1871) et la constitution des Soviets (1917) ; mais c’est surtout le régime de Vichy (1940-1944) qui est mis sur le même plan que le gouvernement de Versailles. L’occupation par les Prussiens est assimilée évidemment à l’occupation des Allemands et les gardes nationaux sont identifiés aux Forces Françaises de l’Intérieur et surtout aux Francs-Tireurs et Partisans.
Jean Grémillon analyse aussi les dernières années de l’Empire, mais le thème principal, en accord avec l’action de la Commune, est de montrer la lutte des classes qui oppose les deux camps ennemis. Pour autant il ne renonce pas à montrer la tragédie de la dernière semaine : "On va patauger dans le sang". Et, si aucune intrigue romanesque comme dans la "Nouvelle Babylone" ne vient se substituer à la vie quotidienne des Communards, le cinéaste porte son attention sur Eugène Varlin. Dans un entretien du 4 janvier, Jean Grémillon précise ses intentions : il veut tout savoir sur ce membre de l’Internationale, qu’il oppose à Adolphe Thiers. Où couchait-il, à quelle heure se levait-il, où mangeait-il, quel bistrot fréquentait-il, est-ce qu’il écrivait, est-ce qu’il fumait, jouait-il aux cartes, aux dominos, où a-t-il été inhumé ? Il veut pouvoir en parler comme d’un "copain" qu’il aurait connu. Et nous retrouvons bien ici l’attention, la sollicitude et pourquoi pas la tendresse que Jean Grémillon a toujours porté, dans son oeuvre comme dans sa vie, à l’être humain.

Le ciel est à vousCependant l’ambition proclamée est de faire un film de foule ; aucun personnage ne peut prétendre incarner la Commune. Oeuvre collective, la Commune appartient au peuple. L’ossature du récit doit être solidement construite afin de pouvoir prendre en compte les mouvements révolutionnaires du passé : 1358, 1792, 1848 et du futur, 1917, 1944. Pour le réalisateur, elle sera constituée en articulant, sur les faits essentiels, par les témoignages des particuliers et les délibérations du Comité central. Le cinéaste y insiste. Pas plus que d’un film à thèse, il ne saurait être question de faire oeuvre de propagande.
Pour autant, il ne s’en remet pas à une simple chronique des faits qui se traduirait par une linéarité du récit. Il déclare qu’il privilégiera l’avancement de l’idée.
Tout en ne refusant pas les accents humains, il pratiquera évidemment par raccourcis. Le 4 janvier, il s’inquiète de la longueur du film en fonction des documents étudiés. Il avance le chiffre de 25 000 mètres alors que le projet est déjà prévu pour trois grands films. Mais il se prononce contre la petite dimension qui réduirait l’ambition du projet et surtout l’importance de l’événement. Jean Grémillon veut, au service d’un grand moment de l’Histoire nationale et mondiale, privilégier le réalisme du quotidien comme le lyrisme de l’épopée.
La foule sera le personnage central, dont émergeront des visages, des personnages qui ont été recensés à partir des entretiens. Ceux-ci retourneront à la multitude dès que leur rôle dans les événements sera terminé. En raison de cette problématique, les délibérations du gouvernement de Versailles comme celles de celui de la Commune seront filmées dans le style des actualités, qu’il avait déjà demandé, l’année précédente, à son opérateur Louis Page pour "Le ciel est à vous". Et la forme prévue, qui sera celle de l’épopée privilégiant la foule d’ouvriers, de paysans et non celle de la fiction donnant la part belle à l’intrigue à deux ou trois personnages, épouse bien, comme le contenu, une tendance révolutionnaire en affirmant l’opposition entre le récit classique du film dominant et le montage du film documentaire.

Le ciel est à vousJean Grémillon souhaite, dans son film, susciter l’enthousiasme, forger l’énergie et stimuler l’engagement. Si, dans son travail de recherche, il s’appuie sur les œuvres de Lepelletier et de Lissagaray, il n’oublie pas de consulter l’oeuvre de Marx "La guerre civile en France". Durant cette période, Jean Grémillon se rapproche du parti communiste dont il filmera le dixième Congrès en 1945. L’essentiel pour lui est de montrer que les réalisations politiques de la Commune, mises sous le boisseau, peuvent servir d’exemple au lendemain de la Libération. Il est de notre rôle, voire de notre devoir, de montrer que les leçons de 1871 sont encore d’actualité en 2006.

Le programme et l’action des Communards est toujours et plus que jamais à l’ordre du jour.

Armand Paillet

Le Merle de Peelaert

Des souvenirs et des regrets aussi...

"L’histoire est quelque chose qui n’a pas eu lieu, racontée par quelqu’un qui n’était pas là". Boris Souvarine.

La quinzaine du cinéma sur la Commune que nous avions annoncée n’a malheureusement pas pu avoir lieu. Il faut croire que, d’une manière ou d’une autre, si par ailleurs ce sujet n’en a pas fini de "déranger", il semble aussi souffrir de difficultés d’expression, même quand il s’agit de circuit commercial.
Un certain nombre de réalisateurs nous avaient donné leur accord pour participer à cette quinzaine, notamment René Lombaerts : "Le temps des cerises, la Commune et les livres", 1971 ; Jean-Claude Tertrais : "La Commune de Paris de 1871 : l’oeuvre législative et l’influence doctrinale", 1986 ; Peter Watkins et l’Association Rebond : "La Commune , Paris 1871", 1999 ; Medhi Lallaoui : "La Commune de Paris", 2004.
Ce non-événement nous rappelle que la Commune a souvent été un sujet difficile à porter à l’écran, dans le passé comme dans le présent. Souvenons-nous que du premier long métrage réalisé sur cet épisode révolutionnaire dans l’Histoire de France - en 1913, et produit par "Le cinéma du peuple" - par Armando Guerra, "Commune", il ne reste que quelques fragments retrouvés il y a une dizaine d’années seulement [2]. Que Jean Grémillon, en 1944-1945, Armand Gatti et Marcel Bluwal, en 1986, n’ont jamais pu réaliser leurs projets de films - ils n’ont pas été les seuls -. Et que le Forum des Images - qui possède l’un des fonds les plus riches sur la question -... est fermé pour travaux jusqu’en 2007.
Ceci étant, il vous est toujours possible d’aller (re)voir quelques autres films, où vous trouverez des traces musicales de la Commune de Paris. Citons en particulier les séquences finales de "Casque d’Or" (Jacques Becker, 1952) et "Le juge et l’assassin" (Bertrand Tavernier, 1975) ; dans le premier film, c’est "Le temps des cerises" de Jean-Baptiste Clément qui accompagne le regard de Casque d’or assistant à l’exécution de Manda. Dans le second, "La Commune en lutte" de Jean-Roger Caussimon est reprise en chœur par les ouvriers d’une fabrique de l’Ardèche.
Que cela ne vous empêche pas de vous procurer, pour 10 euros seulement (voire moins chez certains "discounters"), chez les meilleurs disquaires, le DVD sorti chez Bach Films en Octobre 2005, de l’étonnant film soviétique réalisé en 1929 par Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, et qui évoque la Commune : "La nouvelle Babylone".

Maryse Bézagu

Le Merle de Peelaert

Les journées de 1871 à l’écran

Lire l’article de François Porcile publié sur le site du Forum des images :

[http://www.forumdesimages.fr/Collections/parcours/P79]


[1En vente à l’Association. (DVD ou VHS).