Les peintres et la Commune de Paris

samedi 24 mars 2012

Une histoire courte, mais intense...

Dans un article publié dans Paris Obs (supplément du Nouvel Observateur) du 8 janvier 2004, Frédéric Gaussen ironise sur les " avant-gardistes " qui préféraient " révolutionner la peinture" plutôt que " peindre la révolution ". Il conclut un peu vite que " la Commune n’a pas produit de grandes œuvres ". Un jugement à l’emporte-pièce, vigoureusement démenti par l’exposition présentée récemment à l’Hôtel de Ville de Paris.

" Le débat qui agitait les artistes anarchistes du début du siècle, pour savoir s’il fallait peindre la révolution ou révolutionner la peinture, a été vite tranché. L’esthétique l’a emporté sur la politique ". Voilà comment, d’une phrase expéditive, Frédéric Gaussen résume le lien complexe et passionné qui unit les artistes à la Commune. Sa proclamation souleva un immense espoir parmi les artistes parisiens. Ils furent 400 à se réunir le 14 avril 1871, autour de Courbet, pour fonder une fédération et élire un comité de 47 membres : 16 peintres, 10 sculpteurs, 5 architectes, 6 graveurs et lithographes, 10 représentants de l’art décoratif. Parmi ces élus on retrouve la plupart des grands peintres de l’époque : Corot, Courbet [1], Daumier, Manet [2], Millet [3] ; le sculpteur Dalou et le dessinateur Gill.

Corot Courbet Daumier Manet Millet Aimé-Jules Dalou (1838-1902) Gill

Le comité proclama la " libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous les privilèges ". Il rouvrit les musées, prévoyait d’organiser des expositions nationales et internationales, repoussa " toute exhibition mercantile ", supprima les récompenses officielles et créa un journal, l’Officiel des arts, " ouvert à toutes les opinions et à tous les systèmes ".

Une centaine de tableaux et des milliers de dessins

Le comité s’attaqua à " l’académisme " en supprimant l’ancienne Ecole des Beaux-arts, l’Ecole de Rome et d’Athènes et la section des Beaux-arts de l’Institut. Faute de temps et face à la menace militaire versaillaise, cet ambitieux programme ne sera que très partiellement appliqué. La Commune n’a pas engendré une nouvelle école de peinture, mais elle a néanmoins inspiré une cinquantaine de tableaux, des milliers de dessins [4] - dont ceux de Courbet sur la Semaine sanglante (musée du Louvre) - et quelques chefs d’œuvre, comme les lithographies de Manet : La Barricade (musée de Boston) et Guerre civile (BNF). Après la chute de l’insurrection, le général de Ladmirault, gouverneur militaire de Paris, interdira la vente de dessins et de photographies sur la Commune [5]. Il faudra donc attendre l’amnistie de 1880 pour que les peintres commencent à s’emparer de l’évènement. Ce fût le cas d’Auguste Lançon et d’Ernest Pichio, tous les deux membres du comité. Le premier a laissé une centaine d’eaux-fortes sur la guerre et le Siège. Le second est l’auteur de deux toiles : Le Mur des Fédérés (disparue) et La Veuve du fusillé (musée de Montreuil) réalisées pendant son exil à Genève.

Signac, un habitué du Mur des Fédérés

Paul Signac (1863-1935)Manet présenta L’Evasion d’Henri Rochefort au Salon des artistes français de 1880, qui avait refusé cinq ans plus tôt le tableau d’Auguste Lepère, Rue des Rosiers à Montmartre (musée Carnavalet). La génération suivante s’emparera plus facilement du thème de la Commune. Maximilien Luce peint Une rue de Paris en mai 1871 (musée d’Orsay) et La Mort d’Eugène Varlin (musée de Mantes-la-Jolie) et Jules Girardet, réalise Louise Michel à Satory (musée de Saint-Denis). L’héritage politique de la Commune est également revendiqué par Signac, théoricien du néo-impressionnisme et proche des cercles anarchistes, qui se rendait chaque année au Mur des Fédérés...

John Sutton


[1Lire la brochure sur la Commune et la culture, éditée par Les Amis de la Commune de Paris.

[2Engagé dans la Garde nationale pendant le Siège, Manet séjourne à Arcachon au moment de la proclamation de la Commune. Il rentrera à Paris après la Semaine sanglante.

[3Millet est à Cherbourg d’août 1870 à novembre 1871.

[4Bertrand Tillier, " La Commune de Paris : une révolution sans peinture ", in " 48-14 La revue du musée d’Orsay " n¡ 40 (printemps 2000).

[5Id.


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