Madame Agar : tragédienne, Communarde de coeur

vendredi 23 mars 2012

La Commune de Paris a ouvert les portes des Tuileries au grand public : cinquante centimes le prix du billet d’entrée. Cette initiative attire une foule immense curieuse d’admirer les richesses du palais.

Pour la première fois, le peuple parisien est invité à pénétrer dans ces salons somptueusement décorés, hier encore, uniquement fréquentés par la famille impériale, les dignitaires du régime et les courtisans.

Au cours du mois de mai 1871, des concerts sont organisés aux Tuileries au profit des veuves et des orphelins de la République. La première de ces manifestations a lieu le 6 mai. Le prix des places est ainsi fixé : 3 F les premières, 1 F 50 les secondes.

Madame Agar, la grande tragédienne, avec l’accord d’Edouard Thierry, administrateur de la Comédie Française, a accepté de prêter son concours à cette séance à laquelle d’autres comédiens et chanteurs ont aussi participé. Le succès est retentissant, on doit refuser du monde.

Mais qui est, en réalité, cette Madame Agar qui a laissé planer le mystère sur son lieu de naissance, son âge et ses origines ? C’est, en réalité, une artiste de grand talent, compatissante aux malheurs des plus démunis, mais souvent désarmée par les cabales des envieux et des médisants.

Madame Agar par NadarElle est issue d’un milieu très modeste originaire du Dauphiné. Marie, Léonide Charvin (dite Agar) est née à Sedan (Ardennes), le 18 septembre 1832, fille de Pierre Charvin, 32 ans, maréchal des logis du 8ème régiment de chasseurs à cheval, en garnison à Sedan et de Marie Fréchuret, son épouse âgée de 17 ans.

La jeune fille ne peut s’entendre avec sa belle-mère, aristocrate et vulgaire. Pour être libre, elle épouse le premier venu, un être méprisable dont elle se sépare au bout de peu de temps.

Elle part alors pour Paris pour s’éloigner de ce mari indigne. Elle chante, pour gagner sa vie, dans un café-concert de seconde catégorie. Mais elle a d’autres ambitions et beaucoup de courage et de ténacité. Elle veut avant tout faire une carrière dans l’art dramatique.

Elle prend des leçons auprès d’Achille Ricourt qui dirige une école de déclamation et est aussi le directeur de " L’Artiste ", revue littéraire et artistique à laquelle collabore François Ponsard poète et auteur dramatique.

Ponsard a reconnu, dans la chanteuse dramatique du " Beuglant ", la fille de son compatriote dauphinois Charvin et il la recommande à Achille Ricourt dont elle est déjà l’élève.

Le professeur de diction conseille à la jeune comédienne d’abandonner le nom de Charvin qui ne convient pas à une tragédienne. Désormais, elle aura un nom biblique qui sonne mieux : Agar.

Le 18 décembre 1859, Marie Agar fait ses débuts à l’école lyrique de la rue de la Tour d’Auvergne, dans le rôle de Maritana de Don César de Buzan, parodie de " Ruy Blas " de Dumanoir et Dennery.

Puis, elle joue encore dans deux actes de Phèdre. Le critique dramatique Francisque Sarcey assiste, un jour, à la classe d’Achille Ricourt et il est ébloui par le talent et la beauté de Madame Agar :

" Elle est superbe, avec ce beau visage de marbre, cette épaisse chevelure noire, lourdement massée sur le cou, sa poitrine déjà opulente, sa taille majestueuse et cette voix grave à laquelle son timbre voilé donnait je ne sais quoi de mystérieux... c’était quelqu’un ! "

Madame Agar interprète ensuite des rôles du répertoire classique à l’Odéon puis est engagée à la Porte St Martin et à la Comédie Française où elle s’impose dans Andromaque et Iphigénie.

Les intrigues et les jalousies l’obligent à s’éloigner de la rue de Richelieu.

Elle est engagée à l’Ambigu puis à nouveau à la Porte St Martin, à la Gaité et à l’Odéon, où elle fait une création très remarquée dans " Sylvia " du " Passant " de François Coppée (janvier 1869). La même année elle revient à la Comédie Française comme pensionnaire.

Son mari fait sa réapparition pour essayer par chantage de lui soutirer de l’argent et pour conserver sa tranquillité, la malheureuse doit se laisser dépouiller.

La guerre contre la Prusse étant déclarée, le 6 août 1870, elle " déclame superbement " la Marseillaise dans une soirée au bénéfice de la Caisse des secours et dons patriotiques pour les blessés.

Pendant la Commune, elle va participer aux concerts organisés au profit des veuves et des orphelins de la Commune. A ceux qui lui reprochent cette participation, elle répond invariablement :

" Je suis partout où je puis être en aide aux malheureux ".

Après le succès du concert du 6 mai, la citoyenne Agar se produit dans celui du 11 mai 1871 qui donne lieu à ce compte rendu du Journal officiel de la Commune du 12 mai :

" Dans la salle des maréchaux, Madame Agar a électrisé l’auditoire en disant " Le lion blessé " de Victor Hugo avec le magnifique talent qu’on lui connaît et le galbe si expressif qui donne encore du relief à la diction. "

Le concert du 18 mai est l’objet d’un compte rendu encore plus enthousiaste dans le J.O. du 20 mai :

" La citoyenne Agar, bien que malade et très fatiguée, y a dit, avec ce style vibrant et passionné qu’on lui connaît, " L’Hiver " Hégésippe Moreau et " La lyre d’Airain " d’Auguste Barbier ; elle a soulevé, comme d’habitude, les transports enthousiastes de l’auditoire. "

L’artiste a dû se trouver bien vengée des attaques malveillantes et mensongères de Versailles, et l’ovation dont elle a été l’objet, les applaudissements frénétiques et les bravos, les rappels dont elle a été accueillie ont dû lui prouver que le peuple sait, lui aussi, protéger les arts à sa façon, lorsqu’il apprécie le caractère de l’interprète [...]

Le soir, au Théâtre-lyrique, avait lieu la première représentation de la Fédération artistique. Les honneurs de cette soirée, pour la partie littéraire, reviennent encore à la grande tragédienne Agar, celle qui " hurle " la Marseillaise, comme disent si gracieusement les journaux des campagnes, et particulièrement le Gaulois [...] "

Elle est obligée, après la Commune, de quitter la Comédie Française à cause de sa participation aux concerts des Tuileries.

L’historien de la Comédie Française, Jean Valmy-Baysse ne souffle mot des pressions politiques qui ont imposé l’éviction de la comédienne. Il donne uniquement comme motif de son départ : ses espoirs déçus et son goût pour l’aventure.

En 1872, " la tragédienne mise à l’index à Paris - elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries - poursuivie, dénoncée par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours " [1] Les proscrits de la Commune souhaiteraient la rencontrer et assister à ses spectacles.

En 1875, on la retrouve à la " Porte St Martin " et à " La Renaissance ", en 1877, à " l’Ambigu ". Le 8 avril 1878, elle revient au Théâtre Français pour créer Madame Bernard dans " Fourchambault " la dernière pièce d’Emile Augier, elle y obtient un grand succès. Elle joue ensuite dans " Athalie " et " Britannicus ". Elle s’en alla encore dépitée de ne pas être nommée sociétaire.

Après la mort de son premier mari en 1879, elle épouse, en 1880, Georges Marye, conservateur des antiquités africaines à Alger. Le 1er septembre 1885, elle fait un retour rue de Richelieu mais son souhait d’être nommée sociétaire ne sera jamais exaucé (l’administration n’a pas oublié les concerts des Tuileries).

En 1890, elle est frappée par la paralysie, tout un côté de son corps est inerte. Dans le malheur, son ancienne rivale, Sarah Bernhard se montre d’un dévouement admirable. Le 14 août 1891, Madame Agar meurt à Mustapha près d’Alger. Son corps fut ramené à Paris.

Elle repose au cimetière Montparnasse dans la 9ème division. Sur sa tombe est placée une reproduction du très beau buste de la tragédienne par le statuaire Henry Cros.

Marce Cerf

Bibliographie

Lyonnet : Dictionnaire des comédiens français - E. Jorel - Librairie théâtrale (s.d.)


[1Vuillaume, Maxime - Mes cahiers rouges. IV quelques-uns de la Commune, page 129, cahiers de la quinzaine - 1909


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