PHILIPPE AUGUSTE CATTELAIN (1838-1893)
UN ARTISTE QUI DEVINT CHEF DE LA SÛRETÉ SOUS LA COMMUNE

lundi 6 mars 2017

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Philippe Auguste Cattelain (1838-1893)
par lui-même

D’origine modeste, Cattelain perdit ses parents à dix ans et se retrouva sans ressources. Il est heureusement recueilli par une brave femme ayant déjà sept enfants ! Il montra très tôt de bonnes dispositions pour le dessin. Mais à quatorze ans, pour gagner sa vie, il va tout faire : imprimeur en taille-douce, peintre en bâtiments, charretier, comédien. Devançant l’appel il s’engage dans l’armée en 1859 pour sept ans et la quitte avec le grade de sergent.

Ses premières caricatures paraissent en couverture du journal satirique Le Hanneton, ancêtre du Canard enchaîné : des portraits de Gustave Doré, Thiers, Jules Favre, Jacques Offenbach révèlent un talent de caricaturiste comparable à celui de son ami André Gil qui parla de lui avec chaleur dans un livre de souvenirs [1] :
« Un peu rude mon camarade : moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment bâti, têtu, Breton d’origine, faubourien d’habitudes, nous l’appelions Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage d’Eugène Sue […] L’exercice violent lui est indispensable ; et jamais la gravure en taille-douce à laquelle il était destiné, qu’il exerça par intervalles, non sans talent, n’a pu apaiser le tourment de ses muscles.
Avec cela, une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l’ai connu tour à tour peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième étage et, là, le placer, l’ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du ou de la locataire [2]. Un « drôle de corps » comme vous voyez. Il est, lui-même le dit, rustique et, j’ajoute, mal commode à malmener. Fier d’ailleurs, enclin à l’héroïsme et aux grands mouvements du cœur. » Fidèle à l’image qu’en donne André Gill, il est de nouveau engagé volontaire dans la guerre franco prussienne en 1870 comme franc-tireur. Atteint de variole, il rentre à Paris. « Pour un graveur, c’est moi qui fut tristement gravé.  » Lorsque survient la Commune, Raoul Rigault, qu’il connaissait bien, lui demande de choisir un poste. Cattelain lui répond : « Je ne vois que deux postes que je pourrais occuper avec quelque compétence. J’ai beaucoup souffert ; je connais la misère, je crois que je ferais un bon directeur de l’assistance publique. Ou bien : ma vie accidentée m’a malheureusement mis en rapport avec pas mal de gredins, je crois encore que je saurais parfaitement leur serrer la vis.  » Il est nommé chef de la Sûreté par Raoul Rigault. « J’avais été nommé à cet emploi d’une façon toute fantaisiste […] Rigault me présentant à la Commune, je fus nommé de suite » [3].

Cattelain va prendre sa fonction très au sérieux : « Dans les fonctions que j’ai exercées, il faut tout voir, tout entendre, résister à la corruption comme aux menaces et s’efforcer de n’obéir qu’au sentiment de justice […] J’exposais dès les premiers jours à Ferré et à Rigault mon plan d’organisation […] Il fallait profiter de la révolution pour fonder une police honnête, estimée de tous, ne s’occupant que de faire respecter la propriété et de poursuivre les délits et les crimes. Non seulement, je ne croyais pas de cette façon trahir la Commune, mais la bien servir au contraire, en montrant à ceux qui passaient par mon service, que des hommes dont ce n’était pas le métier pouvaient par hasard occuper des postes importants, et ne profiter du pouvoir que pour faire ce qu’ils croyaient juste et équitable.  » Il eut de nombreuses idées originales qu’il n’eut pas le temps de mettre toutes en pratique : la diffusion systématique de portraits photographiques à des fins judiciaires, l’organisation de comités de quartiers pour assurer de jour comme de nuit la sécurité publique ; il rêve de l’établissement d’un asile de vieillards ayant la charge d’orphelins et vivant de leur jardin et d’un petit élevage. Le 12 avril 1871, il fait publier dans tous les journaux une lettre pour organiser les secours aux victimes de cette guerre : « Etablissons une charité républicaine en pleurant avec ceux qui pleurent et en aimant moins nos enfants que les enfants de ceux qui ne sont plus. La Commune a envoyé du pain à 92 femmes de ceux qui nous tuent. Il n’y a pas de drapeaux pour les veuves. La République a du pain pour toutes les misères et des baisers pour tous les orphelins. » [4]

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La cellule de Cattelain à Mazas.
Le prénom « Désirée » gravé au-dessus
de la porte est celui de son épouse.

Durant toute cette période, il consacra toute son énergie à son action policière, ne produisant aucune gravure jusqu’à la chute de la Commune. Après s’être caché quelques mois, il se constitue prisonnier le 3 août, pour éviter que sa femme ne soit arrêtée. Il est jugé par la 9e chambre correctionnelle de Paris (et non par un tribunal de guerre), qui le condamne à trois ans de prison « pour usurpation de fonctions publiques. » Il va purger sa peine d’abord à Versailles puis à la prison de Mazas à Paris, exerçant la fonction de bibliothécaire, enfin à la prison de la Santé. Durant son emprisonnement, il semble avoir repris son travail artistique, faisant des gravures de mode pour gagner de l’argent ; on a retrouvé deux gravures : la première une vue générale de l’intérieur de la prison de Mazas, l’autre de l’intérieur de sa cellule. Un rapport de la Préfecture de Paris du 27 septembre 1874 décrit sa sortie : « Le nommé Cattelain (…) a été mis en liberté le 22 courant, à 8 heures du matin. Sa sortie a été presque triomphale. Sa femme, deux autres femmes et cinq ou six personnes venues dans deux voitures de place l’ont attendu à la sortie de la prison. Ce groupe s’est bientôt grossi d’autres personnes. Cattelain, ayant paru, a été entouré et tout le monde, après avoir pris divers rafraîchissements chez les marchands de vin du voisinage, s’est rendu rue de la Santé n°32 au domicile du nommé Pathier, ancien condamné politique (…) où une collation a été servie. » Il gagne l’Angleterre où il fréquente les communards exilés. Il ne rentrera en France qu’en 1882, s’installant sans doute en Normandie. Son ami André Gil lui écrit : « Devant la grande mer, avec ta femme, ton petit, un peu d’ouvrage, le grand air, le rude compagnonnage des marins, l’intimité des poules et la surveillance des lapins éphémères, je te devine joyeux de cœur et de gueule. Tant mieux. Lorsqu’on a ramassé pas mal de gnons et de beignes dans la vie, c’est idéal que ta paysannerie » [5]. En 1887, il travaille pour Charles Cousin, gravant les planches d’un ouvrage de ce riche et célèbre bibliophile dont il gravera le portrait. En 1888, il participe à son premier salon et expose deux séries d’eaux-fortes et pointes sèches classiques d’une bonne qualité.

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Offenbach, par Cattelain
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Mais Cattelain, cette force de la nature, est usé prématurément par les épreuves traversées et la fin de sa « vie accidentée  » est terrible. Il adresse à son successeur à la tête de la Sûreté (Monsieur Macé) un courrier pathétique dans lequel il fait état de ses problèmes de santé et de ses difficultés matérielles : sa vue s’est affaiblie et il ne peut plus exercer son métier de graveur ; devenu marchand des quatre saisons, il a des difficultés à marcher et sollicite un emplacement près de son domicile.

Il meurt, le 10 septembre 1893 à l’âge de 55 ans au 166 rue Marcadet à Paris [6].

PAUL LIDSKY


[1André Gil, Vingt années de Paris, Marpon et Flammarion, 1883.

[2Un rapport de la Préfecture de police du 24 août 1872 le présente comme « doué d’une force herculéenne  ».

[3Tous les extraits de Cattelain sont tirés de ses Mémoires inédites de chef de la Sûreté de la Commune qui paraîtront d’abord en feuilleton dans un journal montmartrois, Le Chat noir (31mai-4 octobre 1884), avec des illustrations d’André Gil, puis en volume en 1900, chez Félix Juven après la mort de Cattelain.

[4Il fut « un homme que la Commune révèle à lui-même, lui offrant l’occasion unique d’agir, c’est-à-dire de protéger et de défendre, à travers les autres, l’orphelin qu’il a été. » (Michèle Fontana, Écrire la Commune, De Lurot, 1994).

[5Lettre citée par Charles Cousin dans Racontars illustrés d’un vieux collectionneur, Paris, 1887.

[6« Très doux, timide, nullement ambitieux, il mourut dans un état voisin de la misère. » écrit Paul Peltier dans sa préface à l’édition des Mémoires en 1900.