PRÉSUMÉES COUPABLES
LES PÉTROLEUSES

mardi 19 septembre 2017

Les Archives nationales ont présenté récemment une exposition historique [1] consacrée aux grands procès faits aux femmes, à travers les comptes-rendus d’interrogatoires. Une salle était consacrée aux « pétroleuses » de la Commune.

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Léontine Suétens
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Joséphine Marchais

Quelle mouche a piqué les A r c h i v e s nationales à mettre dans le même sac les « pétroleuses  » de la Commune, les sorcières médiévales, les empoisonneuses et infanticides célèbres, et les «  traîtresses », symbolisées par les femmes tondues à la Libération ? Une énième tentative pour criminaliser la Commune ? Bien au contraire. Les 320 procès-verbaux des 1 051 communardes (sur un total de 33 000 prévenus) jugées par les tribunaux militaires démentent le mythe des « pétroleuses  », s’il en était besoin. Au cours de la Semaine sanglante, la rumeur court dans les journaux versaillais : ce sont des femmes qui ont incendié les monuments de la capitale, comme le palais des Tuileries ou l’Hôtel de Ville. Elles sont désignées sous le nom de «  pétroleuses  », parce qu’elles utiliseraient du pétrole. Le Figaro parle d’une femme qui vient de mettre le feu à plusieurs immeubles. La preuve ? Sa boîte à lait est encore presque pleine de pétrole !
Lissagaray n’y croit pas : « Alors fut inventée cette légende des pétroleuses qui, propagée par la presse, coûta la vie à des centaines de malheureuses. Le bruit court que des furies jettent du pétrole enflammé dans les caves. Toute femme mal vêtue ou qui porte une boîte à lait, une fiole, une bouteille vide peut être dite pétroleuse. Traînée en lambeaux contre le mur le plus proche, on l’y tue à coups de revolver  ».

Aucune femme arrêtée ne reconnaît son rôle d’incendiaire, et le Conseil de guerre de Versailles, pourtant peu enclin à la clémence, n’en condamne finalement aucune pour incendie. Aux yeux de la justice, il n’y a pas eu de « pétroleuses  ». Mais le mythe a la vie dure.

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Hortense David

LES PÉTROLEUSES INTERROGÉES SUR LEUR MORALITÉ

« Les « pétroleuses » symbolisent une détermination toute féminine au service d’un idéal révolutionnaire, de la part de femmes dépourvues de droits politiques. Conjuguant la morale et la politique, l’imaginaire prend alors le pas pour représenter plus largement les femmes révolutionnaires sous les traits d’êtres incontrôlables, violents et dangereux  », écrivent les commissaires de l’exposition [2]. Les communardes subissent des interrogatoires sur leur participation à l’insurrection, sur leur engagement politique et militaire, sur les bâtiments incendiés près desquels elles se trouvaient, sur le maniement des armes, sur leur tenue vestimentaire. Mais elles sont aussi questionnées sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leur rapport aux hommes. Pour la première fois de l’histoire, les magistrats disposent des portraits photographiques de celles qu’ils jugent : porteuse du drapeau rouge, femme vêtue d’un pantalon de la Garde nationale, d’un béret de marin… « Femmes représentées comme se posant en égales des hommes, les communardes jugées reflètent ainsi l’origine du désordre social et les fantasmes de confusion des sexes  », estiment les commissaires de l’exposition.

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Marie-Jeanne Moussu
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Eulalie Papavoine

EULALIE, LÉONTINE ET MARIE-JEANNE DÉPORTÉES EN GUYANE

Les notices biographiques des présumées pétroleuses de l’exposition ont été écrites à partir du Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris [3].
Parmi elles, Joséphine Marchais, qui participe à la Commune au bataillon des Enfants perdus. Elle y côtoie son compagnon, Jean Guy, garçon boucher. Le 22 mai 1871, avec le 135e bataillon fédéré de Belleville, elle occupe les rues de Solférino, de Lille et le palais de la Légion d’honneur. Accusée d’avoir incendié plusieurs bâtiments, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité au bagne de Cayenne.
Eulalie Papavoine, couturière, sert comme ambulancière au 135e bataillon fédéré de Belleville, où est engagé son compagnon, Ernest Balthazar. Eulalie participe aux combats de Neuilly, Issy et Vanves. Accusée d’avoir incendié le palais de la Légion d’honneur, à Paris, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en déportation en Guyane.
Léontine Suétens, blanchisseuse, a été condamnée par le passé pour vol. Comme Eulalie Papavoine, elle fréquente un garde national du 135e bataillon de Belleville, participe aux mêmes combats et sera également déportée à Cayenne.

Enfin, Marie-Jeanne Moussu, blanchisseuse, est condamnée à mort par le Conseil de guerre. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité aux îles du Salut (Guyane). La police a trouvé chez elle des « papiers, journaux et chansons contenant des écrits communistes ».

JOHN SUTTON


[1Présumées coupables, du 14e au 20e siècle. Exposition des Archives nationales, du 30 novembre 2016 au 27 mars 2017.

[2Catalogue de l’exposition : Présumées coupables, les procès faits aux femmes, 2016, Éditions de L’Iconoclaste et Archives nationales, 320 pages.

[3Claudine Rey, Annie Gayat, Sylvie Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, 2013, Les Amis de la Commune de Paris/Éditions Le Bruit des autres.