Parmi les tableaux de Vincent Van Gogh figurent ceux représentant le « Père Tanguy ». Si les ouvrages sur le peintre évoquent le rôle de Julien Tanguy, marchand de couleurs à Paris, procurant toiles et couleurs à des peintres inconnus ou ignorés à la fin des années 1870 et 1880, ils n’indiquent pas toujours qu’il fut aussi communard. En 2003 le bulletin présentait le Père Tanguy (1). Evoquons à nouveau ce personnage attachant.

Portrait du Père Tanguy par Van Gogh (1887) Musée Rodin

Julien Tanguy communard

Un article de 1908 d’Emile Bernard (1868-1941), peintre et critique d’art (2), retrace sa vie. Né dans les Côtes-du-Nord le 28 juin 1825, il est d’abord plâtrier, puis employé aux lignes de Bretagne à la Compagnie de l’Ouest. Marié à une charcutière, le couple s’installe à Paris en 1860, où Tanguy devient broyeur de couleurs à la maison Édouard, rue Clauzel dans le IXe arrondissement. Par ailleurs, une place de concierge leur est proposée à Montmartre, au n°10 de la rue Cortot. Emile Bernard note que « tout de suite, on se trouva fort bien ; il fut convenu que la mère garderait la maison et que le père ferait sa couleur à son propre compte, pour la vendre aux alentours de Paris ». Il rencontre ainsi « Pissarro, Monet, Renoir, Cézanne qui étaient alors des jeunes gens » et il devint « leur obligeant ami ». Ayant fait sept ans de service dans la Garde nationale, en 1871, « entrant dans les rangs des fédérés, il devenait réfractaire ». Il a alors 46 ans.

Fin mai 1871, « un jour qu’il se promenait tranquillement sous les ombrages de la rue SaintVincent, son fusil à la main (…), il fut dérangé de sa rêverie par une bande de versaillais (…) ; peut-être dans le dégoût de tirer sur son semblable, il jeta son fusil et s’enfuit dans une maison voisine ». Pris, il est conduit à Versailles, déporté, « il connut les pontons, la promiscuité, le manque d’air et de nourriture, il vit près de lui la maladie, la mort même ». Un ami, M. Jobé-Duval, parvient à le faire gracier en 1873. Mais il ne peut regagner Paris et, contraint de demeurer dans une ville de province, il choisit Saint-Brieuc. De retour à Paris, mais banni par ses logeurs, « il loua, selon Émile Bernard, rue Cortot, 12, une maisonnette située au fond d’un parc, qui vient d’être abattue récemment et qui donnait sur la rue Saint-Vincent » (3). Quittant son ancien employeur de la rue Clauzel, il s’installa au n°14 de cette même rue — puis au n°9 — et il reprit ses activités de broyeur de couleurs ainsi que ses tournées dans les environs de Paris.

Le Père Tanguy, Fabricant de couleurs fines, rue Clauzel

Selon Bernard, « désormais, la grande période de la vie de Julien Tanguy est commencée ». De nombreux peintres tels que Pissarro, Renoir, Gauguin, Van Gogh, Signac, Toulouse-Lautrec se rendent, dans les années 1880, rue Clauzel, Tanguy faisant généreusement crédit aux artistes qui lui confient leurs toiles pour exposition en attente de vente. Au cours des années 1886-1887, Van Gogh et Bernard réalisent leurs portraits du Père Tanguy. Bernard décrit la boutique du père Tanguy, où « on allait chez lui comme au musée », les critiques visitant « le modeste magasin de la rue Clauzel, devenu, à son insu, la fable de Paris et la conversation des ateliers ». Tanguy appréciait les tableaux de Van Gogh et, plus encore, ceux de Cézanne et il est alors « le seul à Paris à posséder des toiles de Cézanne ». À la demande, et selon un cérémonial bien établi, « le père Tanguy allait chercher les Cézanne », disposant « le dos d’une chaise en chevalet, puis exhibait les œuvres les unes après les autres dans un religieux silence », puis « Tanguy reprenait la conversation et parlait de l’auteur ».

Julien Tanguy dit le Père Tanguy (1825-1894)S’agissant de Van Gogh, Bernard souligne qu’il était « l’hôte le plus assidu » de la boutique, « il y vivait presque » ; « puis il y avait le socialisme… Julien Tanguy qui lisait assidûment Le Cri du Peuple et L’Intransigeant, ayant pour doctrine l’unique amour des pauvres, concentrait son idéal sur un avenir de bonté ». Selon Bernard, « Julien Tanguy fut séduit, j’en suis certain, beaucoup plus par le socialisme de Vincent ». Si, dans ses textes critiques sur l’art (4), Bernard évoque très souvent chaleureusement le père Tanguy, Van Gogh est moins prolixe et plus direct dans ses lettres à son frère Théodore (5); ainsi dans une lettre de l’été 1887 à Théo : « j’avais beaucoup de toiles et Tanguy fut très bon pour moi »; mais suivent des remarques acerbes sur « sa vieille sorcière de femme ». Selon Bernard, le couple connaît de grandes difficultés financières qui résultent de la « grande bonté de Tanguy ». Mais face à lui, son épouse se taisait « de crainte aussi peut-être de le tirer de ces utopies qui lui ôtaient la vision malheureuse du présent et, par anticipation, lui procuraient la jouissance idéale des choses qui n’auront jamais lieu ». Après le suicide et la mort de Van Gogh, Emile Bernard rappelle que « Tanguy courut à Auvers veiller Vincent avec son frère Théodore et le docteur Gachet » et il témoigne de l’enterrement de Van Gogh le 30 juillet 1890. Théo meurt peu après, le 25 janvier 1891 et Tanguy, malade, pauvre et très affecté par ces décès, meurt le 6 février 1894, entouré des tableaux de peintres toujours en dépôt dans sa boutique.

Emile Bernard nous offre un portrait spirituel, louant « la droiture du caractère de Tanguy ». « Son œuvre, qui fut importante en ce qu’elle a souvent consisté à mettre avec douceur et presque sans qu’ils s’en aperçussent, sous la main des artistes (dont il fut un peu le père), les matériaux de leur production, se résume tout entière en un mouvement de bonté infinie. »

ALINE RAIMBAULT

(1) La Commune, n° 20, année 2003.

(2) Emile Bernard, « Julien Tanguy dit le Père Tanguy », Mercure de France, n°276, 16 déc. 1908.

(3) Le n°12 de la rue Cortot dans le XVIII e arrondissement est actuellement l’adresse du Vieux Montmartre et du musée. Émile Bernard eut un domicile-atelier à cette adresse de 1906 à 1912.

(4) Emile Bernard, Propos sur l’art 1, Nouvelles Éditions Séguier, 1994.

(5) Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, Gallimard, 1988.