C’est un beau roman (1). Touffu. Complexe. Mais dont le fil rouge constitue un bel hommage à la Commune - et avouez que ce n’est pas si courant dans la production littéraire de notre pays, et de notre temps. Il rappelle quelques faits : « C’est un prêtre qui dénonça Varlin l’admirable. Les curés (...) en veulent à mort aux Communeux. C’est vrai que ces derniers en ont passé quelques-uns par les armes, notamment rue Haxo. »

L'exécution de Varlin, huile sur toile de Maximilien Luce, Musée de l'Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie.

Mais, souligne Rouaud, « Nous sommes le 26 mai, pendant la Semaine sanglante, alors que les Versaillais (...) massacrent, exécutent », et « Eugène Varlin tenta (...) de s’interposer pour épargner les otages, mais que pouvait-il contre une foule exaspérée à laquelle la République n’avait rien de mieux à proposer que l’écrasement dans le sang de ses aspirations ? »

Arrêté, donc, par le lieutenant Sicre, Varlin, battu, martyrisé, est fusillé contre un mur (Sicre s’emparant de sa montre qu’il exhibera fièrement comme un glorieux trophée dans les salons de la bonne société). « Le 30 novembre 1872 (2), feignant d’ignorer son exécution sommaire, le 4e Conseil de guerre avait condamné Varlin à mort. Il était officiellement considéré «en fuite» (3), et sa famille dut batailler pendant six longues années pour que cesse la sinistre comédie ».

Revenons un instant à notre romancier.

Eugène Varlin (1839-1871)« Les dirigeants de la Commune étaient traversés par un fort courant jacobin qui préconisait un retour au régime de terreur de 1793. Ce sont eux, les blanquistes, les nostalgiques de Robespierre, qui (...) souhaitèrent la création d’un Comité de Salut public de sinistre mémoire, auquel s’opposèrent les véritables Fédérés (...). Du côté des jacobins, on trouvait par exemple Rigault qui, à vingt-quatre ans, avait (...) l’âme d’un policier. Tout ce qu’on déteste. Vous n’imaginez pas le mal que vont faire ces gens, ces policiers dans l’âme devenus commissaires politiques, pendant tout le XXe siècle. ». Le Comité de Salut public (1793-94), « de sinistre mémoire », fut quand même ce gouvernement (excusez du peu) qui sauva la France en guerre contre la coalition des monarchies européennes, ancra l’idée de République dans les mémoires, et proclama la Constitution la plus démocratique de notre histoire (mais Thermidor mit le holà à ces avancées).

Nous avons là, en résumé - et inconsciemment ? - la postérité de Furet : la Révolution jacobine creuset, moule de tous les «totalitarismes» à venir. Robespierre - Rigault - Dzerjinski : les « policiers » à l’œuvre, le « mal » qui triomphe et s’étend jusqu’à ce que ... je vous laisse terminer.

Raoul Rigault, le procureur de la Commune, assassiné d’une balle dans le crâne, rue Gay-Lussac (n° 26) le mercredi 24 mai 1871

Je voudrais quand même dire un mot de Rigault, mort à 25 ans à peine. Voici ce qu’en disent Bruhat-Dautry-Tersen (4) : « Très cultivé (...). Condamné à la prison en 1866, puis en 1869, et (...) en juillet 1870 (...). D’une extrême violence formelle [«formelle» : le mot a son importance], il sera à partir du 20 mars 1871 délégué à la Préfecture de Police. Il y montrera la plus grande vigilance révolutionnaire (...). Fusillé sans jugement (24 mai) ».

« Vigilance révolutionnaire » à la Préfecture de Police, il est évident que ce n’est pas une activité d’enfant de chœur quand il faut faire face aux trahisons et aux sabotages. Même si on a de bons principes : « Un athée digne de ce nom a une foi qui en vaut bien une autre : la foi en l’humanité » (5).

Raoul Rigault (1846-1871)Même si, dans une situation sérieuse, il a des plaisanteries de potache : « Le 3 avril, il interroge (6) le père Ducoudray, un jésuite, agent versaillais, qu’il a fait arrêter.

« Quelle est votre profession ?

- Serviteur de Dieu.

- Où habite votre maître ?

- Partout.

- Greffier, écrivez : Ducoudray, serviteur d’un nommé Dieu, en état de vagabondage».

Il disait aussi (6b) : « Nous ne faisons pas de légalité, nous faisons la révolution ».

Il faut les comprendre, ces jeunes gens : à peine sortis des prisons et/ou de l’illégalité du second Empire, ils ont eu soixante-douze jours - 72 jours ! - pour essayer de changer la vie, de changer l’organisation sociale. Qu’ils se soient entre-déchirés - avaient-ils le temps de confronter tranquillement leurs points de vue ? d’essayer d’aboutir à des positions et à des propositions communes ? - il n’y a là rien d’extraordinaire.

Mais Rouaud tient à sa condamnation sans appel (7) : « La Commune, noyautée par une poignée de fous dangereux - et il ne faut surtout pas la réduire à ceux-là, les Rigaud (sic), les Ferré, les Delescluze, l’immense majorité du peuple se moquant bien de ces théoriciens à sang-froid profitant toujours de la tragédie pour répandre la terreur - envisageait (...) la création d’un Comité de Salut public (...). Notre adhésion (... va aux) Fédérés minoritaires ... ». Comment ne s’aperçoit-il pas qu’en raisonnant ainsi il justifie - presque - la terreur (la vraie) versaillaise venant abattre la « terreur » ( ? - Les otages ? Il avait pourtant paru comprendre la situation) communarde.

Charles Prolès, Les hommes de la révolution de 1871, Chamuel Éditeur, 1898Et puis cette façon récurrente de croire expliquer les choses : des « fous » ! Allons donc ! Des « théoriciens à sang-froid » (cette hargne, aussi, de notre époque contre, dorénavant, toute théorie) ? Ces théoriciens-là ont su mourir « pour leurs idées ». Retrouvons Rigault, ce 24 mai. Il aurait pu se sauver, par les toits, peut-être.

Mais l’hôtelier chez qui il logeait lui a dit : « Il faut descendre, sinon je suis fusillé à votre place » (8). Alors, il descend, est arrêté. Le caporal, qui ignore son identité, lui fracasse la crâne d’un coup de revolver, et les soldats se partagent ses dépouilles (c’est une règle en ce temps-là).

Delescluze, lui aussi, désespéré, a cherché la mort et l’a trouvée. Quant à Ferré, jugé, lui, il sera fusillé. Ferré, l’amour de Louise Michel, qui lui dédia un poème (et que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, qu’importe) : « De ces rouges œillets que, pour nous reconnaître, Avait chacun de nous, renaissez, rouges fleurs, D’autres vous répandront aux temps qui vont paraître, Et ceux-là seront les vainqueurs. » (9)

Alors, moi, je ne suis pas comme Rouaud : je ne choisis pas parmi les Communards, je n’ai pas vocation à condamner les uns et à béatifier les autres. Je les trouve, au-delà de leurs défauts de simples mortels, admirables. Et pas seulement Varlin.

Joseph Siquier

(1) Jean Rouad, « L’Imitation du bonheur », Gallimard, 2006, pp.445-446

(2) Michel Cordillot, « Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné », Ed. Ouvrières, 1991, p. 248

(3) ... comme, dans une autre guerre, Maurice Audin ! L’armée a l’imagination courte !

(4) « La Commune de 1871», op. cit., p.413.

(5) Cité par Alain Decaux, « Blanqui l’insurgé », Perrin, 1976, p. 519.

(6) Maurice Choury, « La Commune au cœur de Paris », Ed. Sociales, 1967, pp. 299-300. Rigault, le « mal-aimé de la Commune », s’était intéressé « particulièrement à la police secrète » du Second Empire. A la Préfecture de Police il s’investit « contre les réactionnaires », se mobilise « contre les policiers (au service de Versailles) et les traîtres » (Alain Dalotel, Bulletin des Amis de la Commune de Paris, n°15, 2002, pp. 6-7, n°15, 2002, pp. 6-7). Ce qui ne l’empêchait pas de donner un laissez-passer à un député résidant à Paris, M. Rathier, pour qu’il puisse rejoindre l’Assemblée à Versailles ! (Bulletin n°18, 2003, p.13).

(6b) Ibid.

(7) pp. 577-578.

(8) Choury, pp. 393-394. Une version différente est donnée par Dalotel : « Tandis que d’autres responsables (...) pensaient à fuir la répression, Raoul Rigault a (...) endossé son uniforme d’officier fédéré et revendiqué (...) son identité. » Mais tous deux sont d’accord pour dire qu’il a été abattu pour avoir crié « Vive la Commune ! ».

(9) Chanté par Francesca Solleville.