Au printemps 1871, à Paris, les Communards refusent de capituler contre les Prussiens et se révoltent contre le gouvernement de Thiers qui siège à Versailles. Cet affrontement populaire fait des milliers de victimes et marque pour longtemps l’histoire de la capitale. L’idéologie révolutionnaire de ces «journées sanglantes» a inspiré les cinéastes français et étrangers.

L’IMAGERIE DE LA COMMUNE

La pipe du communard de Mardjanov (1929)Peu avant sa mort, l’auteur de «L’internationale», Eugène Pottier, écrivait dans une de ses dernières chansons, en 1866 : «Tout ça n’empêche pas Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte...». Né à peine dix ans plus tard, le cinématographe mettra pourtant plus de trois décennies pour la faire revivre et loin de Paris. Si l’on excepte cette reconstitution, filmée à des fins militantes par l’Espagnol Armand Guerra en 1913, «La Commune», qui se terminait sur des images de survivants de la Commune, il faudra attendre la fin des années vingt, à la lisière du muet et du parlant, pour voir l’insurrection parisienne du Printemps 1871 mise en scène par des cinéastes soviétiques : Mardjanov avec «La pipe du Communard» (1929), Kosintsev et Trauberg avec «La nouvelle Babylone» (1929). Première partition pour le cinéma d’un Chostakovitch de vingt-trois ans, et de Rochal avec «Les aubes de Paris» (1936). En France, le sujet semble tabou. A telle enseigne que le premier projet de long métrage consacré à la Commune, en 1946, ne verra pas le jour. Dans le sillage de la Libération de Paris, le grand cinéaste du «Six juin à l’aube», Jean Grémillon (1), voulait célébrer cette «insurrection patriotique», selon ses propres termes, dans une confrontation tentante entre Versailles et Vichy, Thiers et Pétain, FFI et Garde nationale. L’imagerie future de la Commune sera friande de tels rapprochements, de même que l’iconographie antérieure y avait eu largement recours : le «Louise Michel sur les barricades» de Théophile Steinlen s’inspire directement de «La Liberté guidant le peuple», peinte par Eugène Delacroix au lendemain de la Révolution de 1830.

L’allégorie apparaît ainsi comme l’une des constantes de la représentation de la Commune, largement utilisée au cinéma. Elle avait, à l’époque, d’autant plus d’importance que la gravure et la lithographie supplantaient la photographie comme support de diffusion, même si les photographes au service des Fédérés, comme Braquehais, privilégiaient l’image symbolique : groupes de Communards devant la colonne Vendôme abattue, ou juchés sur les barricades... Et par un détournement pervers, ces mêmes images serviront aux mouchards versaillais pour identifier nombre de «meneurs» qui seront pour la plupart fusillés. Pour la première fois dans son histoire, la photographie devenait instrument de dénonciation, pièce à conviction.

De leur côté les fusilleurs versaillais prirent - apparemment - plaisir à photographier abondamment les cadavres de leurs victimes... Images qui seront «récupérées» au bénéfice de diverses propagandes réactionnaires, la plus ignoble étant la publication dans un journal franquiste, pendant la guerre civile espagnole, d’une photographie de cercueils ouverts de Communards fusillés, légendée comme le résultat d’une exécution sommaire de prisonniers phalangistes par les Républicains. Par un salutaire retour de balancier, ces images de Communards massacrés permettront à Jean Baronnet de donner la mesure de la répression versaillaise en ouverture de son film «Une journée au Luxembourg» (1993).

Un autre type de détournement d’image fut inauguré après la chute de la Commune : la reconstitution mensongère et le photo-montage. Pour les besoins d’un recueil intitulé «Les crimes de la Commune», très prisé dans les salons bourgeois, le dénommé Appert engagea des figurants pour incarner les «fanatiques avinés» qui allaient procéder aux «sauvages exécutions» des généraux Lecomte et Thomas et de l’archevêque de Paris Monseigneur Darbois, sous le regard complice de dirigeants de la Commune insérés dans l’image par truquage photographique.

Paradoxalement, c’est à partir d’un semblable matériau - dessin, photo, gravure, reconstitution - que vont s’édifier les représentations cinématographiques de la Commune, à ceci près qu’aucun film ne choisira jamais le camp des Versaillais. A cela, une raison évidente : faire un film sur la Commune est un choix militant, où il est d’abord question d’hommage et de célébration.

DE L’HÔTEL-DE-VILLE AU PÈRE-LACHAISE : UNE GÉOGRAPHIE ALLÉGORIQUE

 La Nouvelle Babylone, Réal. Grégori Kozintsev et Léonid Trauberg, 1929Vingt ans après les trois films soviétiques hautement allégoriques, le premier film français, «Commune de Paris» (1951), œuvre d’un cinéaste de vingt-six ans, Robert Menegoz, comporte une séquence «d’actualités» : le cortège des Communistes pour le quatre-vingtième anniversaire de la Commune au cimetière du Père-Lachaise, devant le Mur des Fédérés, théâtre des derniers combats contre les soldats de Thiers. Un lieu symbolique déjà reconstitué dans «La nouvelle Babylone», et qui sera fortement exploité au moment de la célébration du centenaire de la Commune en 1971, avec les images de la cérémonie organisée par le Parti communiste français, figurant aussi bien dans des films de la télévision belge, «Un solo funèbre, la Commune de Paris» de Jacques Cogniaux, que soviétique, «Le voile écarlate de Paris» de Marlene Khoutiev, chant de louanges à la gloire du P.C.F... On verra un autre dépôt de gerbe au Mur des Fédérés, «gauchiste» celui-là, dans «Mourir à trente ans» de Romain Goupil - une manière de réponse au film soviétique qui passe pudiquement sous silence les événements de Mai 1968 à Paris...

Le Mur des Fédérés est le repère privilégié de la géographie cinématographique de la Commune, qu’on retrouve dans les films commémoratifs du centenaire, «La Commune de 1871» de Cécile Clairval et Olivier Ricard, télévision française, «Le temps des cerises, la Commune et les livres», «Jaroslaw Dabrowski» (1975), commandant en chef des armées de la Commune, dans un film polonais de Bohdan Poreba, où les obsèques de l’officier révolutionnaire tué sur la barricade de la rue Myrha (XVIIIe arrondissement) se déroule au son de «L’Internationale», dont la musique ne sera composée qu’en 1888... L’anachronisme est ici au service de la symbolique.

La Commune (Paris 1871) Film de Peter Watkins, 2000Dans son immense fresque de six heures, «La Commune (Paris 1871)» réalisée pour Arte en 1999, Peter Watkins fera de l’anachronisme volontaire un vecteur signifiant en introduisant l’interview et le commentaire télévisés comme jalons de la chronologie de la Commune : le journal télévisé «national» de Versailles s’oppose aux reportages bricolés des journalistes de la télévision «communale», laquelle, en bout de course et faute de moyens, se trouvera réduite à l’état de radio par abandon de l’image. Un principe propice à de passionnants sauts de dialectiques du passé au présent et de la réalité à la fiction. Cette distanciation va de pair avec un parti-pris filmique en longs plans séquences où la crédibilité repose sur la parole, les visages et les costumes. Le décor restant allusif et ne prétendant surtout pas à une quelconque «reconstitution» (tout a été tourné en banlieue parisienne, à Montreuil, dans les locaux de la compagnie théâtrale d’Armand Gatti, «La parole errante»). Un brechtisme déjà illustré, de manière plus radicale encore, dans «Mémoire Commune» (1978) de Patrick Poidevin, où les décors parisiens sont symbolisés jusqu’à la limite de l’abstraction (un cylindre de bois matérialise par exemple la colonne Vendôme), tout autant que l’action (un drap teint en rouge résume la répression versaillaise), sinon dans une séquence «réaliste» inspirée de Brecht précisément, «Le canon de Madame Cabet», où dans une vieille rue étroite et pavée représentant la rue Pigalle, les femmes du quartier empêchent la reprise de «leur» canon par les soldats versaillais.

La supposée rénovation de Paris des années soixante-dix, assortie d’une élimination massive d’immeubles «vétustes» des quartiers populaires, offrit paradoxalement une opportunité de reconstitution à peu de frais des barricades du mois de Mai 1871. Joël Farges en profita pour la mise en scène de sa «Semaine Sanglante» (1976), où façades ruinées et murs en démolition complètent les barricades et hôpitaux de fortune éclaboussés par les obus des artilleurs versaillais, lesquels sont félicités depuis son bureau par Adolphe Thiers, à l’abri sous les moulures du château de Versailles, et prenant en toute bonne conscience un bain de pieds. Mais Farges ne dédaigne pas pour autant l’imagerie symbolique, et plante des drapeaux rouges autour du génie de la Bastille, comme il s’attarde sur la façade de l’Hôtel-de-Ville, bientôt incendié.

La géographie allégorique de la Commune telle que reflétée par le cinéma se trouve ainsi banalisée, rive droite, entre les deux colonnes, Juillet et Vendôme, à équidistance de l’Hôtel-de-Ville avec au Nord-Est la couronne des barricades de Montmartre, Belleville et Ménilmontant qui s’achève plus à l’Est parmi les tombes du Père-Lachaise. Comme s’il ne s’était rien passé rive gauche.

LES ENTAILLES DE L’HISTOIRE

affiche du film La Commune de 1871 de Cécile Clairval-Milhaud (1971)Ce n’est pas le moindre mérite du film de Jean Baronnet «Une journée au Luxembourg» de montrer que la répression fut aussi sanglante de l’autre côté de la Seine, notamment dans «le plus triste des grands jardins de Paris», comme l’écrivait Jules Vallès. Par un bel après-midi du printemps 1993, autour du bassin, des enfants jouent, font naviguer des voiliers, devant des adultes prenant le soleil, lisant ou somnolant sur leurs chaises. Mais derrière eux on découvre un mur criblé d’impacts de balles. Ici, en Mai 1871, nombre de Communards furent fusillés. Cette ouverture trompeuse, qui n’est pas sans rappeler celle de «Nuit et brouillard» d’Alain Resnais («Même un paysage tranquille...»), permet au réalisateur de relater, dans les décors réels d’une annexe du palais du Luxembourg, l’aventure du médecin Maxime Vuillaume, rédacteur au «Père Duchène», arrêté le 21 mai, qui fut sauvé du peloton d’exécution grâce à l’intervention d’un étudiant en médecine, Laffont, enrôlé dans l’armée versaillaise.

Décor anodin en apparence, qui recèle l’empreinte d’une mémoire tragique : c’est aussi sur ce principe qu’est bâti le film soviétique «Le voile écarlate de Paris» (1971), où le récitant constate que «les vieux pavés gardent les traces de l’Histoire» que la plupart des passants qui les arpentent ignorent. Combien de touristes en effet, qui gravissent les degrés de la butte Montmartre (étymologiquement «colline des martyrs»), savent que la basilique du Sacré-Cœur fut érigée «en expiation des crimes de la Commune» ? Et qu’à la place du Moulin-Rouge se déroulèrent de sanglants combats ? «Si soudain les pierres se mettaient à parler ?», s’interroge le récitant sur des images de badauds déambulant place du Tertre, répondant en creux à Arthur Rimbaud : «Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères de Paris !...».

Sur cette sédimentation du temps, les entailles de l’Histoire se brouillent, se répondent et se confondent, et la réalisatrice Marlene Khoutsiev fait ricocher les impacts des balles versaillaises avec ceux de la Libération de Paris, rapproche les fusillés de Mai 1871 et d’Août 1944, établit un parallèle entre un défilé de troupes hitlériennes sur les Champs-Elysées et les armées prussiennes assiégeant Paris, décrit en couleurs les rues commerçantes qui furent le théâtre des derniers combats, rue Lepic et rue de la Fontaine-au-Roi, dont les défenseurs de la barricade furent ravitaillés le dernier jour par l’ambulancière Louise, à qui l’élu de la Commune Jean-Baptiste Clément dédia sa chanson «Le temps des cerises», sur laquelle précisément se clôt le film, en images du Montmartre de 1971.

Jaroslaw Dabrowski de Bohdan Poreba, 1975 Crédits : Jerzy Troszczynski, Filmoteka NarodowaVingt ans auparavant, dans le premier film français consacré à la Commune, Robert Menegoz faisait parler différemment les vieilles pierres parisiennes. Il dramatisait l’iconographie d’époque, mettant à contribution, pêle-mêle, gravures et photographies, pour raconter l’épopée des deux mois que dura la Commune de Paris. Par truquage, les obus pleuvaient sur les façades et par montage rapide revivaient les visages des défenseurs des barricades, au rythme des chants composés par Joseph Kosma sur des paroles de Henri Bassis, «A l’assaut du ciel».

C’était aussi le titre d’un autre court-métrage, réalisé en 1962 par Jean Peré à partir de gravures, qui montraient l’abolition de la peine de mort par la crémation de la guillotine au pied de la statue de Voltaire, avant de se terminer sur cette citation de Victor Hugo : «Paris nous demande la fermeture des plaies». Menegoz lui, achevait son film sur une note plus prospective : «Paris livre bataille au nom de l’avenir».

Paris en effet gardera plus volontiers le souvenir de ses défenseurs communards que des assaillants : Louise Michel a sa station de métro, Eugène Pottier sa cité, Jean-Baptiste Clément sa place, Eugène Varlin sa rue. Comme ses acolytes, le général fusilleur Gallifet passera à la trappe de l’Histoire.

François Porcile

Réalisateur et conseiller musical de différents cinéastes. Scénariste et écrivain de musique et de cinéma. Auteur de nombreux ouvrages sur la musique et le cinéma. Prix de la critique musicale et Prix de l’Académie Charles Cros pour son ouvrage «Les conflits de la musique française», Fayard, 2001.

(1) Comme beaucoup d’autres metteurs en scène, Jean Grémilon travailla durant l’occupation avec l’autorisation du gouvernement de Vichy et des Allemands. Ce qui ne l’empêcha pas d’être une figure de proue de la Résistance dans le milieu cinématographique.

 


 

«Paris au temps des cerises-1871» (2)

Paris au temps des cerises 1871

Lorsque j’étais enfant, chaque jeudi, j’allais chez mes grands-parents qui habitaient dans le faubourg Saint-Antoine. Mon grand-père, ébéniste, achetait ses fournitures dans le quartier, et je l’accompagnais jusqu’à son atelier. Là, dans les odeurs de colle à peau et de toutes les essences de bois, s’activaient les ouvriers marqueteurs, méticuleux, véritables artistes de la restauration de meubles anciens.

J’avais une dizaine d’années, lorsque, de retour à l’atelier, mon grand-père me tint un langage peu habituel : «Tu as l’âge de raison, tu es presque un homme. C’est dans cet atelier, avec mon père, ton arrière-grand-père, que, dès l’âge de douze ans, je suis entré en apprentissage. A sa mort, je lui est succédé. Aujourd’hui encore, j’utilise ses outils...». Puis, sortant de son bureau deux vieilles gravures écornées et jaunies : «Tu vois, c’est le seul souvenir qui me reste de mon père. Ces images représentaient les moments les plus importants de sa vie». Sur la première gravure, une grande bâtisse, une foule immense et agitée... Fusils, piques, bâtons... Toute cette foule est enthousiaste... Hommes et femmes juchés sur les réverbères... Je restais muet et interrogatif. «C’est la proclamation de la Commune de Paris devant l’Hôtel-de-Ville. As-tu déjà entendu parler de la Commune?

Paris au temps des cerises 1871Regarde, là, cet homme, c’est peut-être ton grand-père. Ces femmes, ces hommes se sont soulevés contre la «République bourgeoise», pour améliorer leur condition sociale, leur liberté individuelle, obtenir le droit à l’instruction pour tous...». Sur l’autre gravure, des hommes et des femmes autour d’une barricade, édifiée de bric et de broc. «Ils vont lutter contre l’armée des Versaillais. Beaucoup y trouveront la mort. La Commune sera écrasée. La répression sera terrible. Les Communards seront fusillés, déportés, exilés. Mais ils avaient semé la révolution sociale... Ne les oublie jamais. Sois fier de ton arrière grand-père...».

Les années ont passé... Mon grand-père malade, sur son lit de souffrance, me donna les deux gravures : «Je les avais gardées pour toi. Conserves-les toute ta vie. Si tu as des enfants, tu leur raconteras notre famille...». Ce fut la dernière fois que je vis mon grand-père...

Les gravures..., suite à mes différents déménagements je ne les ai jamais retrouvées...

Mes études terminées, je devins... cinéaste. Mai 1968. Révolution, émeutes au Quartier Latin... Les étudiants déchaussent les rues, empilent les pavés, coupent des arbres, ... érigent des barricades. Subitement, dans ma pensée, ces images se superposent aux gravures de mon grand-père... Je réalisais qu’en 1971, il y a cent ans, la Commune de Paris... J’entrepris alors de réaliser un film sur cet événement. Ainsi germa «Paris au temps des cerises-1871». Je pris contact avec un ami historien, Jacques Darribehaude. Il se chargeât de la documentation historique. J’assurais, quant à moi, la réalisation du film. Bien évidement, mon projet ne reçut aucune aide de quelque sorte que ce soit et je pris en charge la production de cette réalisation. Documents d’époque, gravure, journaux, affiches m’incitèrent à construire mon scénario en utilisant exclusivement ces archives. Le film sera réalisé comme un reportage objectif, avec bruitages, ambiance de rues et de batailles, bruits et rumeurs de foule. La musique de la chanson «Le temps des cerises» en deviendra le thème récurrent...

Les principaux protagonistes seront représentés par des voix distinctes et un commentaire sera le lien objectif de la narration.

Ce film réalisé, il a été présenté, avec succès, avant la commémoration. Le ministère de l’Education nationale, le ministère des Affaires étrangères et d’autres institutions en ont acquis les droits. Le film a été primé par le Centre national de la Cinématographie. En Mars 2004, lors de la grande exposition sur la Commune Paris à l’Hôtel-de-Ville, organisés par la Mairie de Paris et l’Association des Amis de la Commune de Paris, il a été présenté en continu durant tout cet événement. Il est devenu, au fil du temps, un support audiovisuel pour toutes les manifestations et commémorations ayant trait à la Commune de Paris-1871.

Les gravures mon trisaïeul ont essaimé...

Jean Desvilles

(2) En vente à l’Association. (DVD ou VHS).


Le film sur la Commune de Jean Grémillon...

Madeleine Renaud, L.-E. Galey, Jean Grémillon, Raoul Ploquin et l’aviateur Codos à la première du «Ciel est à vous» à Paris.

De nombreux films ont traité de l’événement avec plus ou moins de rigueur historique. Mais un film sur cet événement... n’a jamais été réalisé. Les quelques cinq cents pages témoignant de l’importance du projet conçu par Jean Grémillon, dorment dans les archives de la Bibliothèque de l’Arsenal transférées à la Bibliothèque de l’Université de Censier. Gérées par la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, leur consultation est difficile voire impossible. Jean Grémillon, qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands réalisateurs français, a travaillé à ce projet au lendemain de la Libération. Dès le 11 décembre 1944 et jusqu’au 31 janvier 1945, Jean Grémillon entreprend le travail de recherche, en collaboration avec Georges Duveau, historien de cette période. Il en résulte un certain nombre d’entretiens dactylographiés qui auraient pu, comme le pense André Weber, avoir été radiodiffusés.

Jean Grémillon

Dans un texte inédit sur le style du film écrit en 1945, Jean Grémillon précise bien sa problématique : «Ce montage est la cristallisation, à une époque déterminée qui est celle de 1871, de ce qui s’est passé antérieurement et une sorte de préface de tout ce qui arrivera dans le futur». Pour lui, le mot «Commune» a des racines profondes dans la féodalité dès le XIIe siècle sous Louis VI et jusqu’au XVe, siècle sous Louis XI, avec un moment privilégié quand Etienne Marcel instaure, de Février à Août 1358, la première Commune de Paris. Les revendications parisiennes, du pain et du travail, sont synchrones des jacqueries paysannes : les unes et les autres ont été réprimées dans le sang. La seconde Commune de Paris va de 1789 à 1795 bien que son activité ne soit réellement révolutionnaire que du 10 août 1792 au 27 juillet 1795, en articulant la revendication de justice sur l’expression des besoins.

Durant les années qui ont suivi la Libération, Jean Grémillon a eu pour objectif de rendre au peuple, afin qu’il résolve les contradictions et transforme le système, une histoire colonisée par la bourgeoisie. Nous savons aujourd’hui que ce premier projet sur la Commune de 1871 s’inscrit dans le vaste programme d’une fresque historique qui devait se développer à partir de 1572 jusqu’en 1945. L’objectif clairement exprimé est de proposer au public populaire une vision de l’Histoire de France qui lui permette de s’approprier sa véritable histoire. Le projet est donc prioritairement et fondamentalement didactique, on devrait même dire politique puisqu’il n’est pas d’enseignement sans l’adoption, consciente ou inconsciente, d’une prise de position.

Mais l’objectif prioritaire de Jean Grémillon est d’intervenir sur le moment présent : 1944-1945. Dans un entretien du 22 janvier, il affirme très nettement : «Les préoccupations de la Commune sont bien celles que nous avons» ; il déplore le freinage des organismes pré-existants qui justifient la lenteur de la mise en train du monde nouveau. Dans «Le massacre des innocents», un projet sur la période de 1936 à 1945, qui ne verra pas davantage le jour, il accuse les capitalistes de freiner la marche du monde. Dans un entretien du 26 décembre, il va plus loin. Quand il est question de Thiers qui récupère les généraux de la défaite de 1870, il ajoutera : «On en connaît un qui fait ça en ce moment». Le cinéaste établit un certain nombre de parallèles entre les Comités de vigilance (1871) et la constitution des Soviets (1917) ; mais c’est surtout le régime de Vichy (1940-1944) qui est mis sur le même plan que le gouvernement de Versailles. L’occupation par les Prussiens est assimilée évidemment à l’occupation des Allemands et les gardes nationaux sont identifiés aux Forces Françaises de l’Intérieur et surtout aux Francs-Tireurs et Partisans.

Jean Grémillon analyse aussi les dernières années de l’Empire, mais le thème principal, en accord avec l’action de la Commune, est de montrer la lutte des classes qui oppose les deux camps ennemis. Pour autant il ne renonce pas à montrer la tragédie de la dernière semaine : «On va patauger dans le sang». Et, si aucune intrigue romanesque comme dans la «Nouvelle Babylone» ne vient se substituer à la vie quotidienne des Communards, le cinéaste porte son attention sur Eugène Varlin. Dans un entretien du 4 janvier, Jean Grémillon précise ses intentions : il veut tout savoir sur ce membre de l’Internationale, qu’il oppose à Adolphe Thiers. Où couchait-il, à quelle heure se levait-il, où mangeait-il, quel bistrot fréquentait-il, est-ce qu’il écrivait, est-ce qu’il fumait, jouait-il aux cartes, aux dominos, où a-t-il été inhumé ? Il veut pouvoir en parler comme d’un «copain» qu’il aurait connu. Et nous retrouvons bien ici l’attention, la sollicitude et pourquoi pas la tendresse que Jean Grémillon a toujours porté, dans son œuvre comme dans sa vie, à l’être humain.

Le ciel est à vous de Grémillon

Cependant l’ambition proclamée est de faire un film de foule ; aucun personnage ne peut prétendre incarner la Commune. Œuvre collective, la Commune appartient au peuple. L’ossature du récit doit être solidement construite afin de pouvoir prendre en compte les mouvements révolutionnaires du passé : 1358, 1792, 1848 et du futur, 1917, 1944. Pour le réalisateur, elle sera constituée en articulant, sur les faits essentiels, par les témoignages des particuliers et les délibérations du Comité central. Le cinéaste y insiste. Pas plus que d’un film à thèse, il ne saurait être question de faire œuvre de propagande. Pour autant, il ne s’en remet pas à une simple chronique des faits qui se traduirait par une linéarité du récit. Il déclare qu’il privilégiera l'avancement de l’idée.

Tout en ne refusant pas les accents humains, il pratiquera évidemment par raccourcis. Le 4 janvier, il s’inquiète de la longueur du film en fonction des documents étudiés. Il avance le chiffre de 25 000 mètres alors que le projet est déjà prévu pour trois grands films. Mais il se prononce contre la petite dimension qui réduirait l’ambition du projet et surtout l’importance de l’événement. Jean Grémillon veut, au service d’un grand moment de l’Histoire nationale et mondiale, privilégier le réalisme du quotidien comme le lyrisme de l’épopée.

Le ciel est à vous J. GrémillonLa foule sera le personnage central, dont émergeront des visages, des personnages qui ont été recensés à partir des entretiens. Ceux-ci retourneront à la multitude dès que leur rôle dans les événements sera terminé. En raison de cette problématique, les délibérations du gouvernement de Versailles comme celles de celui de la Commune seront filmées dans le style des actualités, qu’il avait déjà demandé, l’année précédente, à son opérateur Louis Page pour «Le ciel est à vous». Et la forme prévue, qui sera celle de l’épopée privilégiant la foule d’ouvriers, de paysans et non celle de la fiction donnant la part belle à l’intrigue à deux ou trois personnages, épouse bien, comme le contenu, une tendance révolutionnaire en affirmant l’opposition entre le récit classique du film dominant et le montage du film documentaire. Jean Grémillon souhaite, dans son film, susciter l’enthousiasme, forger l’énergie et stimuler l’engagement. Si, dans son travail de recherche, il s’appuie sur les œuvres de Lepelletier et de Lissagaray, il n’oublie pas de consulter l’œuvre de Marx «La guerre civile en France». Durant cette période, Jean Grémillon se rapproche du parti communiste dont il filmera le dixième Congrès en 1945. L’essentiel pour lui est de montrer que les réalisations politiques de la Commune, mises sous le boisseau, peuvent servir d’exemple au lendemain de la Libération. Il est de notre rôle, voire de notre devoir, de montrer que les leçons de 1871 sont encore d’actualité en 2006. Le programme et l’action des Communards est toujours et plus que jamais à l’ordre du jour.

Armand Paillet


Des souvenirs et des regrets aussi...

«L’histoire est quelque chose qui n’a pas eu lieu, racontée par quelqu’un qui n’était pas là». Boris Souvarine.

La quinzaine du cinéma sur la Commune que nous avions annoncée n’a malheureusement pas pu avoir lieu. Il faut croire que, d’une manière ou d’une autre, si par ailleurs ce sujet n’en a pas fini de «déranger», il semble aussi souffrir de difficultés d’expression, même quand il s’agit de circuit commercial.

La commune de Paris 1871, (54 minutes) un documentaire réalisé en 2004 par Medhi Lallaoui

Un certain nombre de réalisateurs nous avaient donné leur accord pour participer à cette quinzaine, notamment René Lombaerts : «Le temps des cerises, la Commune et les livres», 1971; Jean-Claude Tertrais : «La Commune de Paris de 1871 : l’œuvre législative et l’influence doctrinale», 1986 ; Peter Watkins et l’Association Rebond : «La Commune , Paris 1871», 1999 ; Medhi Lallaoui : «La Commune de Paris», 2004.

Ce non-événement nous rappelle que la Commune a souvent été un sujet difficile à porter à l’écran, dans le passé comme dans le présent. Souvenons-nous que du premier long métrage réalisé sur cet épisode révolutionnaire dans l’Histoire de France - en 1913, et produit par «Le cinéma du peuple» - par Armando Guerra, «Commune», il ne reste que quelques fragments retrouvés il y a une dizaine d’années seulement. Que Jean Grémillon, en 1944-1945, Armand Gatti et Marcel Bluwal, en 1986, n’ont jamais pu réaliser leurs projets de films - ils n’ont pas été les seuls -. Et que le Forum des Images - qui possède l’un des fonds les plus riches sur la question -... est fermé pour travaux jusqu’en 2007. Ceci étant, il vous est toujours possible d’aller (re)voir quelques autres films, où vous trouverez des traces musicales de la Commune de Paris. Citons en particulier les séquences finales de «Casque d’Or» (Jacques Becker, 1952) et «Le juge et l’assassin» (Bertrand Tavernier, 1975) ; dans le premier film, c’est «Le temps des cerises» de Jean-Baptiste Clément qui accompagne le regard de Casque d’or assistant à l’exécution de Manda. Dans le second, «La Commune en lutte» de Jean-Roger Caussimon est reprise en chœur par les ouvriers d’une fabrique de l’Ardèche.

Que cela ne vous empêche pas de vous procurer, pour 10 euros seulement (voire moins chez certains «discounters»), chez les meilleurs disquaires, le DVD sorti chez Bach Films en Octobre 2005, de l’étonnant film soviétique réalisé en 1929 par Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, et qui évoque la Commune : «La nouvelle Babylone».

Maryse Bézagu

 


 

 

COLLECTION DU FORUM DES IMAGES (3)

La Commune de Paris-1871, ses morts et ses martyrs, ses ambitions et son bilan, ne furent guère des sujets d’études dans les écoles et les collèges du siècle précédent. Passé les oublis volontaires et les états d’âme récurrents concernant l’assassinat de plus de 25 000 Communards par nos propres militaires, la complexité des événements de 1871 doit céder le pas à une véritable compréhension des faits. Et les historiens contemporains nous doivent, encore aujourd’hui, bien des relectures et des explications pour, suivant le mot d’André Malraux, transformer la confusion en intelligibilité.

L'émeute sur la barricade.  Le premier film sur la Commune de Paris  (durée 4 minutes). Réalisatrice Alice Guy, 1906

Le même Malraux, admirateur d’un cinéma soviétique ayant consacré plusieurs films sur la Commune, voulait dans les années soixante produire sur ce sujet un grand film français basé sur une analyse historique, c’est-à-dire réalisé dans des conditions d’objectivité optimale et dégagé des idéologies. Faute d’avoir été mis en chantier, nous sommes toujours dans cet espoir mais vous pouvez, en attendant, visionner les films et les courts métrages concernant ces événements au Forum des Images de la Ville de Paris. Ou plutôt, vous le pourrez dès que les travaux de modernisation en cours seront terminés. Voilà ci-après, les vingt-quatre titres disponibles et le nom de leurs auteurs :

  • «La Commune de Paris» ( 1re et 2e parties) de Peter Watkins
  • «La liberté sans rivage» de Sophie Labonne
  • «Mémoire Commune» de Patrick Poidevin
  • «Jaroslaw Dabrowski» (4) de Bohdan Poreba
  • «Une journée au Luxembourg» de Jean Baronnet
  • «A l’assaut du ciel» de Jean Pere
  • «Un solo funèbre» de Jacques Cogniaux
  • «Le temps des cerises» de Robert Lombaerts
  • «Louis Rossel et le Commune» de Serge Moati
  • «Les Aubes de Paris» de Grigori Rochal
  • «Si on avait su» de Stanislas Choko
  • «Le voile écarlate de Paris» de Marlen Khoutsiev
  • «La nouvelle Babylone» de Kozintsev et Trauberg
  • «Commune de Paris» de Robert Menegoz
  • «Le festin de Babette» de Gabriel Axel
  • «Lénine à Paris» de Serguei Youtkevitch
  • «La pipe du Communard» de C. Mardjanov
  • «Le destin de Rossel» de Jean Prat
  • «La Troisième République» de Daniel Lander
  • «La Semaine Sanglante» de Joël Farges
  • «La Commune de 1871» de Olivier Ricard
  • «La Semaine Sanglante» de Jean-Pierre Gallo
  • «Paris au temps des cerises» de Desvilles et Darribehaude«La Commune, Louise Michel et nous» de Michèle Gard
  • «La Commune de Paris 1871» de Jean-Claude Tertrais.

Pour obtenir des renseignements sur ces films et la date de réouverture des salles de visionnage vous pouvez vous adresser au Forum des Images à la Porte Saint-Eustache du Forum des Halles, 75001 Paris. Métro : Les Halles. Téléphone 01 44 76 62 00.

Claude Chanaud

(3) Le premier film consacré à la Commune de Paris, «Commune», fut réalisé en 1913 par Armand Guerra, avec L'émeute sur la barricade.  Le premier film sur la Commune de Paris (durée 4 minutes) de la Réalisatrice Alice Guy, 1906. Le plus récent, «La Commune de Paris» a été réalisé par Mehdi Lalloui en 2004.

(4) Il s’agit du général Dombrowski.