L’ENTERREMENT DE JULES VALLÈS

Éloi Valat, L’enterrement de Jules Vallès, éditions Bleu autour (2010)

« Paris vient lui dire : adieu ! / Le Paris des grandes journées / Avec la parole de feu / Qui sort des foules spontanées / Et cent mille hommes réveillés / Accompagnent au cimetière / Le candidat de la misère / Le député des fusillés », écrit Eugène Pottier dans un poème dédié à Jules Vallès, reproduit en annexe du livre. Dans le premier chapitre, le dessinateur Eloi Valat, raconte et illustre avec force et émotion, les fausses nouvelles parues dans la presse versaillaise, qui annonçaient la mort du « Rocambole de la révolution », dans différents quartiers de Paris. La seconde partie du livre est consacrée aux reportages du Cri du Peuple sur les funérailles de Vallès.

Le 16 février 1885, il y a foule du Quartier Latin au Père Lachaise, tout le long du parcours qui mène l’Insurgé à sa dernière demeure. Parmi les participants, « toutes les classes sont représentées ; mais la blouse, le bourgeron et la veste des pauvres dominent », note Le Cri du peuple. Les tramways ne roulent plus. La police se fait discrète. « Plus d’officiers de paix, plus de sergents de ville, pas plus de gardes municipaux à pied ou à cheval que s’ils fussent en congé de semestre », constate le journal Le Pays. Seul incident, une poignée d’étudiants « patriotes » clament : « A bas l’Allemagne ! », pour protester contre la présence d’une couronne de violettes, portant l’inscription : « Les socialistes allemands à Paris ». Les provocateurs sont pourchassés vigoureusement au cri de : « Vive l’internationale ! ».

« L’enterrement de Vallès constitue la première grande manifestation ouvertement communarde de la IIIe République », explique dans la préface, Silvia Disegni, professeur de littérature française à l’Université de Naples. Elle rappelle que dans un de ses derniers articles, le journaliste écrivait : « On ne tue pas la peste dans la personne d’un empoisonneur ou d’un pestiféré. » « Phrase prémonitoire qu’auraient pu entendre tous ceux que son enterrement effraya », commente-t-elle. On se souvient du Journal de la Commune, magnifiquement illustré par Eloi Vialat et publié chez le même éditeur en 2007. Le troisième volet de sa trilogie sera consacré à la dernière barricade, celle située à l’angle des rues de Ramponeau et de Tourtille. Nous attendons avec impatience ce nouvel album.

John Sutton

Éloi Valat, L’enterrement de Jules Vallès, éditions Bleu autour (2010), 157 p. 27 €

FRÈRES DE SANG : LA GUERRE CIVILE EN FRANCE AU XIXE SIÈCLE

Jean-Claude Caron, Frères de sang : La guerre civile en France au XIXe siècle, éd. La Chose Publique – Champ Vallon.

Au chapitre 8 « La Commune de Paris 1871 - Tuons-les tous » Jean-Claude Caron décrit le clivage entre les Versaillais et les communards pour aboutir à une élimination totale des seconds. En quelques jours, la ville de Paris a connu le massacre de populations civiles le plus important de son histoire.

Des tentatives de conciliation sur une base de concessions réciproques, à savoir sur le rôle de l’Assemblée nationale à faire la paix avec les Prussiens, la reconnaissance par les Versaillais de l’autonomie de Paris, ces tentatives échouèrent sur la fureur dictatoriale et polymonarchique (légitimiste et orléaniste) des « 500 notables ruraux » (Victor Considérant).

Versailles veut la mort de Paris. Pour les communards, la guerre civile oppose la révolution, synonyme de la République, à la réaction, assimilée à la monarchie. Pour les Versaillais, cette guerre oppose la souveraineté nationale émanant de la France profonde à la dictature révolutionnaire imposée par Paris. Vivre ou mourir, telle sera alors la seule alternative pour la Commune de Paris. Cette posture du tout ou rien des Versaillais, c’est-àdire la soumission sans condition, réduit le communard à un insurgé anti-français et retranché de l’humanité.

La guerre civile se territorialise et se socialise suivant une ligne de partage entre Paris et la France rurale, la ville révolutionnaire et la campagne conservatrice. Jean-Claude Caron cite Marx qui comparait déjà Juin 48 au « déchaînement de l’amour fanatique des paysans pour la propriété », image renouvelée pour les événements de la Commune de Paris.

Le transfert de l’Assemblée à Versailles apparaît comme un retour symbolique à l’Ancien Régime et la décapitalisation de Paris déniée comme pôle directeur du pays tout entier, et de la négation des droits de justice sociale et citoyenne pour le monde du travail.

Versailles fera une campagne d’intoxication sur la barbarie présumée de la Commune qui anticipera sur l’élimination programmée des fédérés. Pour les vainqueurs, la Commune, après 1831 et 1848, est la troisième défaite du prolétariat français et la juste victoire sur les insurgés complices de vassalité vis-à-vis de « l’étranger » prussien.

La guerre des mots fut totale et la répression versaillaise justifiée par la foule pour anéantir la « folie des Communards et l’hystérie des femelles ». Pour Versailles, l’événement qualifié d’attentat contre l’État est criminalisé, le projet communard apparaissant comme le produit de cerveaux malades, voire monstrueux. La discrimination physique, inspirée par la haine accompagne le transfert des convois de prisonniers à Versailles, la finalité de la politique versaillaise étant « l’extermination du socialisme dans un seul massacre ».

La victoire des Versaillais doit être courte pour éviter d’augmenter le montant de la dette de guerre vis-à-vis des Prussiens, et définitive afin que l’événement commencé en 1848 ne se produise plus après 1871. Pour les vaincus, il s’agit d’une guerre sociale au mépris du respect des lois de la guerre par les Versaillais qui n’appliquèrent pas aux blessés les principes fixés par la Convention de Genève (1864).

La guerre contre Paris et contre les communards utilisa des moyens adaptés à la finalité de la guerre totale : bombardements de Paris, emploi d’armes nouvelles (balles explosives, bombes à pétrole, fusées incendiaires…), exécution industrielle des prisonniers à la mitrailleuse, enterrement de corps blessés encore vivants…

Le recrutement des troupes versaillaises se fit dans un ramassis d’égorgeurs contre-révolutionnaires venant de l’Ouest catholique et royaliste, de soldats français prisonniers et libérés par Bismarck pour se ranger derrière le pouvoir de Versailles, ainsi que des reliquats de soldats bonapartistes ayant conquis l’Algérie ou dévasté le Mexique.

La comparaison avec Juin 48 s’arrête avec le Paris de Mai 71 devenu un immense champ de carnage, précédé d’une barbarie innommable dans les conditions de mise à morts de prisonniers préalablement battus, insultés, dégradés quel que soit leur âge ou leur sexe, avec ou sans implication dans le conflit puisque furent exécutés des enfants entre 8 et 10 ans.

Jean-Claude Caron termine ce chapitre consacré à la Commune en affirmant que, pour être comprise, la Commune doit être incluse dans « l’Année terrible » qui débute avec la déclaration de guerre de la France à la Prusse en juillet 1870 et s’achève avec « la Semaine sanglante » de mai 1871.

Ultérieurement, la loi d’amnistie aura pour but d’effacer la guerre civile et de décider d’une « injonction de ne pas se souvenir des maux » et du « souvenir de ne pas se souvenir », autrement dit de transférer l’amnistie en amnésie et l’oubli des crimes commis par les Versaillais.

Philippe Lépaulard

Jean-Claude Caron, Frères de sang : La guerre civile en France au XIXe siècle, éd. La Chose Publique – Champ Vallon. 25 €.

BASTIEN, GAMIN DE PARIS

Bertrand Solet, Bastien, gamin de Paris, éd. Nouveau Monde, Collection Toute une Histoire.

Raconter la Commune aux jeunes enfants peut sembler un exercice difficile. Cet épisode terrible et glorieux, enthousiasmant et épouvantable de notre histoire a été si souvent, au mieux ignoré, au pire déformé et sali, par tant de faux historiens !

Lorsque c’est Bertrand Solet qui raconte, on peut lire sereinement.

Le roman débute en 1870 et s‘achève en 1886. Nous suivons la vie quotidienne toute simple, avec ses joies et ses soucis, d’une famille d’artisans. Le père est menuisier dans le faubourg Saint-Antoine, il emploie deux apprentis, son plus jeune fils Bastien et Thomas, son compagnon, et l’aîné Robert, ouvrier. Le dimanche, Bastien et Thomas vont parfois rendre visite aux parents de ce dernier, maraîchers.

Mais la vie n’est pas toujours si simple : la date de naissance du fils aîné est justement celle du coup d’Etat de Napoléon III. Ce qui fait dire à son père, farouche républicain fier de son fils : « il nous est tout de même arrivé une bonne chose, durant cette maudite journée ».

Puis le récit s’emballe, une livraison chez un certain Schmidt, soupçonné d’être un espion allemand, poursuite, rencontre de mauvais garçons, trésor caché, bagarre… Et l’éclaircie attendue, les espoirs, l’école pour les filles, l’art pour tous, le moratoire des loyers… La Commune enfin, si belle et si fragile.

Nous suivons, haletants les péripéties et les réflexions, les espoirs et les peurs de Bastien et de ses compagnons.

L’auteur sait nous montrer la dureté, mais aussi la générosité humaine. On se passionne, on s’inquiète, on s’attendrit, on rit aussi, c’est la vie, l’espoir malgré tout, l’espoir quand même !

Nicole pinglaut

Bertrand Solet, Bastien, gamin de Paris, éd. Nouveau Monde, Collection Toute une Histoire.