LOUIS LUCIPIA OU LE TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE (1843-1904)

Julien Rycx, Louis Lucipia ou le triomphe de la République démocratique et sociale (1843-1904), mémoire de maîtrise, Université Charles de Gaulle – Villeneuve d’Ascq – Lille III.

Le mémoire de maîtrise de Julien Rycx jette une lumière très intéressante sur la vie et l’œuvre de Louis Lucipia ; de l’enfance nantaise à la découverte de Paris, de la Commune au bagne de Toulon puis de Nouvelle-Calédonie et après l’amnistie le retour au journalisme, l’action politique et les responsabilités dans la franc-maçonnerie, le Boulangisme, l’affaire Dreyfus et l’importance de la deuxième moitié du XIXe siècle qui se déroule.

Ce travail de plus de 400 pages est mené avec une passion de la recherche des sources qui n’est pas sans approche critique, en particulier pour les archives de la police trop souvent maniées ailleurs sans assez de rigueur.

L’auteur met bien en valeur la place que la Commune tient dans la vie, mais aussi dans les prises de position de Lucipia. Diverse dans ses composantes pendant sa courte durée, la Commune verra ses membres survivants féconder la vie politique française des diverses tendances républicaines, quelles avouent ou non en être héritières.

Raoul Dubois

Julien Rycx, Louis Lucipia ou le triomphe de la République démocratique et sociale (1843-1904), mémoire de maîtrise, Université Charles de Gaulle – Villeneuve d’Ascq – Lille III.

 

LE LIVRE DU BAGNE

Louise Michel, Le livre du bagne, Édition des Presses Universitaires de Lyon.

On sait à quel point le XIXe siècle a été obsédé par ce que l’on appelait sans nuance « la folie »,. L’auteur, qui travaille sur la question des « aliénés criminels aliénés au XIXe siècle », et est chargé de mission au Musée de Montreuil, ne pouvait ignorer tout ce qui fut écrit à ce sujet. On sait aussi que la tentative de faire de Louise Michel une aliénée prendra assez d’ampleur et de réalité pour motiver son départ pour l’Angleterre. Il nous semble que ces textes apportent à la fois un éclairage sur les textes antérieurs à la Commune Lueurs dans l’ombre, plus d’idiots, plus de fous (1871) et Le livre Hermann que l’auteur du commentaire date d’avant 1868, véritable plaidoyer pour une autre méthode de traitement des aliénés.

Le livre du bagne semble être plus proche de la tradition du roman populaire nourrie du romantisme dans lequel Louise Michel se reconnaît, comme elle s’inspire de Victor Hugo qu’elle vénère. Il n’est pas sans intérêt qu’il est été commencé à Auberive, continué en déportation, terminé à la Centrale de Clermont en 1884, et montre bien à quel point Louise Michel accuse la société bourgeoise d’être la cause première des crimes.

Souhaitons voir les rééditions annoncées se succéder. L’image de Louise Michel, sortant un peu de la légende, s’enrichira d’une dimension humaine nouvelle en prise directe avec ce que ce siècle, le XIXe, eût de meilleur, et projette dans ses rêves d’un avenir fécond.

Raoul Dubois

Louise Michel, Le livre du bagne, Édition des Presses Universitaires de Lyon.

 

LETTRES RETENUES

(CORRESPONDANCES CENSURÉES DES DÉPORTÉS DE LA COMMUNE EN NOUVELLE CALÉDONIE)

 

Virginie Buisson, Lettres Retenues (Correspondances censurées des déportés de la Commune en Nouvelle Calédonie), Éditions du Cherche-Midi.

Nous avions signalé l’excellente série d’émissions que Virginie Buisson avait réalisée sur ce thème à France Culture. Partie à la recherche d’un aïeul, l’auteur a croisé le destin des communards, oublié dans les cartons des archives de la Marine à Aix-en-Provence.

« J’ai découvert une correspondance confisquée, des lettres retenues. J’ai lu des lettres d’amour, des lettres d’épouses et de mères, des lettres d’enfants. Ces lettres ne sont jamais parvenues à leurs destinataires, retenues par la censure, par l’arbitraire des gardiens, par la mort des déportés, égarées dans l’errance des familles acculées à la misère en France. »

L’auteur intervient peu et, quand il le fait, cite souvent Louise Michel et Lissagaray, ou précise sobrement un point d’histoire. Ce livre qu’on ne peut lire sans une profonde émotion, nous sommes loin de l’histoire froide et parfois glacée. Il s’agit bien d’hommes et de femmes en vraie grandeur. Il faut lire le « sans suite » tracé sur une demande, l’utilisation du calendrier républicain par un déporté, les expressions « nous restons debout », les allusions au mouvement ouvrier à côté de quelques fleurs de mauve jointes à une lettre. Le hasard des lettres retenues permet de mieux comprendre comment le souvenir de la déportation a contribué à ancrer les réactions populaires.

Raoul Dubois

Virginie Buisson, Lettres Retenues (Correspondances censurées des déportés de la Commune en Nouvelle Calédonie), Éditions du Cherche-Midi.

 

UN FOUGUEUX CHEF DE LÉGION SORT DE L’OMBRE

Pierre-Henri Zaidman, Lucien-Félix Henry, colonel de la Commune, condamné à mort et artiste australien, Edition du Baboune, 2000.

Le jeune colonel de légion de 21 ans, Lucien-Félix Henry, a désormais sa biographie. Une biographie qui méritait d’être écrite, car c’est celle d’un homme à la vie bien remplie. Artiste dans l’âme, ce jeune provincial originaire de Sisteron monte à Paris pour suivre les cours des Beaux-arts. Pour vivre, il est le modèle du peintre et sculpteur Jean Léon Gérome. Mais le jeune homme s’intéresse très tôt à la politique, il milite auprès des blanquistes et des internationaux de la rive gauche. C’est au cours de cette période qu’il fait la connaissance d’Emile Duval et qu’il devient son allié, notamment pour prendre le contrôle du XIVe arrondissement. Elu chef de légion, il participe à la malheureuse sortie de Châtillon où il est arrêté, avant d’être condamné à mort. Sa peine commuée à la déportation en enceinte fortifiée en Nouvelle Calédonie, l’ancien officier de la garde nationale se consacre pleinement au dessin et à la sculpture. Il gagne une excellente renommée en Australie. Les vitraux de la mairie de Sydney sont son œuvre magistrale. Cette biographie abondamment détaillées en résultant d’une étude minutieuse de notre ami Pierre-Henri Zaidman est un travail de référence puisque son étude dépasse la simple biographie et se penche notamment sur les origines de la Commune dans le XIVe arrondissement. Une œuvre d’érudit.

Rémy Valat

Pierre-Henri Zaidman, Lucien-Félix Henry, colonel de la Commune, condamné à mort et artiste australien, Edition du Baboune, 2000.

 

TARDI/VAUTRIN : ATTENTION ! CHEF D’ŒUVRE

Tardi/Vautrin, Le Cri du Peuple les canons du 18 mars, Casterman.

La Commune de Paris 1871 n’a pas déchaîné l’imagination du monde de la bande dessinée. Quelques tentatives sont, peut-être, estimables, mais elles ne laissent aucune trace.

En 1999, Jean Vautrin, excellent romancier, prix Goncourt, écrivain talentueux montrant dans leurs vérités les banlieues et les cités, les marginaux et les paumés mieux que trois douzaines de ministres ou ministricules, jetant les pleins feux sur les zones d’ombre de la fin du XIXe siècle dominé par la mondialisation exacerbée d’un capitalisme sans loi, a publié avec le Cri du Peuple un grand et fort bouquin sur la lumineuse épopée du printemps 71.

D’Horace Grondin (fils de Javert, cousin de Vidocq) à Gustave Courbet qui vient de peindre l’Origine du Monde, de Louise Michel à la superbe Caf’Conc’ dont la beauté rayonne, éclate, jubile, de Ziquet (pote à Gavroche) au capitaine Tarpagnan, une foule de personnages occupe ces pages traversées d’éclairs, de passions, de drames, de tragédies, d’amours, de souffrance, de beauté.

Jean Vautrin pour atteindre un autre public devait se transformer en BD.

Jacques Tardi, le grand Tardi, depuis des décennies rêvait du Père Lachaise, des communards, de la Commune, de ces semaines où la parole éclate, les utopies jaillissent les réalisations débutent dans la ville libérée.

Là-bas, à Versailles, l’assemblée peureuse rumine ses peurs avant de s’élancer contre les constructeurs du nouveau monde. Tardi, le grand Tardi, s’est emparé du Cri du Peuple.

Le premier tome ? 80 pages d’un constant bonheur. J’imagine le père Daumier, sa joie, devant la parfaite réussite d’un disciple !

Tardi, le grand Tardi, adapte et dessine avec intelligence. Il ne s’agit pas d’aligner, comme pour un défilé, toute la population Vautrinienne, mais de choir les héros de l’avanture, d’embarquer les héroïnes de l’histoire pour une tumultueuse traversée.

Les canons du 18 mars frappent les trois coups. Le rideau se lève. Chacun/chacune s’avance. Nous regardons, nous écoutons. Nous savons, aussi, que Thiers, l’immonde, tapi dans les ombres de Versailles, prépare sa revanche. Le nabot, pour survivre, exige du sang.

Pour le moment, lisez Les canons du 18 mars, relisez Le Cri du Peuple.

Tardi/Vautrin ? le duo gagnant.

Pierre Ysmal

Tardi/Vautrin, Le Cri du Peuple les canons du 18 mars, Casterman.