L'AN 2000 EST TOUJOURS UNE UTOPIE

Tony Moilin, Paris en l'An 2000, Éditions Aléas.Si 1’an 2000 est surtout l’occasion de spéculations touristiques et financières dans les médias d’aujourd’hui, nous devons remercier Maurice Moissonnier et les éditions Aléas de nous permettre de prendre connaissance de Paris en l’An 2000 de Tony Moilin. Ecrit, comme le dit l’auteur, 131 ans avant 1’an 2000, il ne se contente pas de nous plonger dans une anticipation technique et scientifique qui montre combien l’auteur avait, et pas seulement en médecine, assimilé les connaissances de son temps.
Utopie, puisque cette construction met en cause tous les aspects de la vie individuelle et collective. Mais utopie socialiste, en ce sens qu’elle imagine une société dans laquelle les fondements même de la société capitaliste, telle qu’elle se présente à la moitié du XIXe siècle, sont mis en question.
Tony Moilin invente la propriété collective des maisons, construit des rues galeries, un métro. Qu’il s’agisse de l’organisation du travail, de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, des salaires ou d’une Sécurité sociale vraiment pour tous, l’auteur préconise une refonte totale. On retiendra particulièrement les propositions concernant l’enfance, l’éducation et l’enseignement destiné aux adultes. Sans doute certaines propositions portent-elles la marque des mentalités de l’époque, mais placées dans la droite ligne du projet de Le Pelletier de St Fargeau en 1793, elles tranchent avec les discours ségrégatifs du Second Empire.
Les chapitres consacrés à la religion et aux moeurs font preuve d’une grande ambition : essayer de substituer aux cultes en vigueur un culte socialiste dont le cérémonial, décrit minutieusement, n’est pas sans rappeler la Fête de l’Être suprême ou certains rites maçonniques. Il semble que pour Tony Moilin, les loisirs, les fêtes soient le but suprême de l’épanouissement socialiste.
Quant au gouvernement de cette société nouvelle, il est basé sur l’élection à tous les degrés, sur la révocabilité des mandats électifs, la responsabilité des élus, la suppression des armées permanentes et l’aspiration à une république universelle couronnant l’édifice.
Si Tony Moilin n’a appartenu à aucun des courants du socialisme de son temps, on voit au fil de la lecture surgir les principaux thèmes, ceux que Pottier soulignera de façon magistrale dans les couplets de l’Internationale.
Tony Moilin ne fut pas membre de la Commune. Son assassinat par les Versaillais ne fut pas un effet du hasard, on le connaissait, on redoutait son influence, son honnêteté accusatrice contre les coquins de Versailles. Il fut exécuté dans des conditions atroces de sauvagerie préméditée.
La très sobre présentation de Maurice Moissonnier insiste sur l’actualité des questions évoquées par Tony Moilin sur la société de son temps et du nôtre.
Rendons hommage aux artisans de cette réédition et offrons largement autour de nous ce message pour l’An 2000.

Raoul Dubois

Tony Moilin, Paris en l'An 2000, Éditions Aléas.

Lire ou télécharger sur Gallica-BNF


Qui était Tony Moilin (1832-1871) ?
Médecin réputé, préparateur de Claude Bernard au Collège de France, républicain socialiste, opposant au Second Empire. Pendant le premier siège, chirurgien de la Garde nationale, membre du Comité central républicain des Vingt arrondissements de Paris. Sous la Commune, membre de la Commission municipale du VIe arrondissement quelques jours, puis chirurgien-major du 193e Bataillon Fédéré.
Condamné à mort par la Cour martiale du Luxembourg, obtint un sursis de quelques heures pour pouvoir épouser sa compagne enceinte. Il est fusillé le 28 mai 1971 dans les jardins du Luxembourg. Sa dépouille fut jetée à la fosse commune.