UNE FEMME DE COMBATS

Françoise Tarrade, André Léo, une femme entre deux luttes, socialisme et féminisme, Éd. Ressouvenances, 2020

Quelle énergie ! C’est souvent le mot qui vient à l’esprit lorsque nous lisons des biographies de militants politiques ou syndicaux du XIXe siècle, période où tout est à construire. Cette réflexion trouve encore plus son sens pour la vie d’André Léo, militante exigeant de lier le socialisme et le féminisme. Il faut se battre pour construire un monde de justice sociale, mais aussi pour faire reconnaître aux femmes le droit à la parole, à l’action, y compris dans les milieux progressistes. Françoise Tarrande nous livre une passionnante biographie d’une femme qui produisit un grand nombre de romans, d’articles, mais qui eut le tort, aux yeux de la société bien-pensante, d’avoir été une com-munarde de premier plan. Quittant Lusignan dans le Poitou, elle épouse Grégoire Champseix qui, constatant son talent, la pousse à écrire. Elle prendra les prénoms de ses enfants comme pseudonyme, pour avoir le droit d’exister littérairement. Ces romans sont des actes militants, notamment à l’égard du mariage, qui rappellent Balzac et Léon Blum sur le même thème. Amie des Reclus, elle défendra le mariage civique, hors église et mairie. « L’amour vrai, l’amour pur, n’existe que dans la liberté ». Principe qu’elle défendra avec Benoît Malon de dix-sept ans son cadet.

Être libre et responsable

L’ouvrage présente, sous une agréable forme romancée, les idées, les posi- tions politiques d’André Léo à partir de ses romans et de ses articles. Certains passages sont d’une actualité rare. Elle écrit en 1868 : « L’homme a besoin de pouvoir, non sur ses sembla- bles, mais sur le monde. Pour créer… il faut être responsable et libre ».

La Commune est porteuse d’espoir pour elle, qui écrit sans doute l’Appel au travailleur des campagnes. Mais elle connaît aussi la fuite, la peur, l’exil, les aigreurs des proscrits, comme le racontera notamment Lucien Descaves dans Philémon, Les vieux de la vieille. Elle connut ainsi l’errance entre la Suisse et l’Italie, cherchant à concilier son idéal d’indépendance de femme libre vivant de ses écrits, son amour envers ses enfants, le féminisme et le socialisme sur la longue durée. « Nos espérances sont de longues échéances, hélas. » Elle rentrera en France mais elle ne retrouvera jamais sa notoriété d’avant la Commune ; on s’éloigne d’elle à cause de ses idées un peu sul- fureuses ; et elle tombera dans l’oubli jusque dans les années 1980. Puisse cet ouvrage à la typographie un peu trop dense contribuer à faire connaî- tre cette femme qui ne s’est pas reniée.

FRANCIS PIAN

Françoise Tarrade, André Léo, une femme entre deux luttes, socialisme et féminisme, Éd. Ressouvenances, 2020

 

 

1871-2021, TOUJOURS DEBOUT !

Commune de Paris, 1871-2021. Toujours Debout ! Actes du colloque « Il y a 150 ans la Commune de Paris ». Éd. CNT-RP, Éd. du Monde libertaire, 2020.

C’est une Commune vivante que la Fédération anarchiste, dont le groupe Commune de Paris, adhérent de notre association, et les syndicats de la CNT-RP ont choisi d’évoquer dans un ouvrage reprenant les inter- ventions d’un colloque qui se tiendra les 12 et 13 juin 2021 à Paris.

Dans cet hommage rendu aux communards, ils abordent « la question sociale de l’organisation du travail, prise en main par les producteurs, négation du rôle patronal et de la fonction étatique, avec toutes les réserves induites par la réalité des affrontements militaires, contexte similaire auquel les masses ouvrières et paysannes espagnoles seront confrontées en 1936 ».

Un courant antiautoritaire

La place des femmes dans la révolution de 1871 est ici approfondie, fournissant des clefs pour saisir les ressorts qui les ont conduites à s’investir sur de nombreux fronts dont les barricades, le processus révolutionnaire. Les mobilisations ouvrières offensives ou solidaires qui ont eu lieu hors de Paris, comme à Lyon, Marseille, en Isère, à Périgueux, Narbonne, Limoges, Bordeaux, sont présentées. Sur l’éducation, retour sur les réflexions et conceptions des communards, afin de situer ces propos dans la trajectoire que suivra la pédagogie anarchiste, analyse stimulante pour décrypter les anticipations apparues dans le creuset révolutionnaire de 1871. Cet ouvrage permet de s’arrêter sur le courant antiautoritaire, numériquement minoritaire, mais très actif tant au sein des instances de la Commune, des Commissions, que sur le terrain, civil ou militaire. La question de l’art et des artistes fait l’objet d’une étude très fournie qui apporte un nouvel éclairage sur la Fédération des artistes de Paris, son programme, la place de la création, celle des métiers d’art. Enfin est évoqué le rôle joué par l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), l’internationalisme étant au cœur des principes et pratiques de la Commune.

L’actualité des luttes

Les thématiques traitées synthéti- sent « la filiation qui relie les aspira- tions des Communards aux nécessités des luttes du XXIe siècle : organisation autogérée du travail et coopérati- visme, le féminisme comme composante de la lutte sociale, les pratiques éducatives à instaurer dans la cohérence d’un projet sociétal autoges- tionnaire, l’affirmation de principes antiautoritaires et fédéralistes comme alternative aux hiérarchies étatiques et patronales. »

FRANCIS PIAN

Commune de Paris, 1871-2021. Toujours Debout ! Actes du colloque « Il y a 150 ans la Commune de Paris ». Éd. CNT-RP, Éd. du Monde libertaire, 2020.

 

 

LOUISE, DE PASSION ET DE CULTURE

Philippe Mangion, Louise Michel. Jeunesse, Éd. Books On Demand, 2020.

Philippe Mangion s’attache à nous présenter une Louise Michel intime, celle de son enfance, de sa jeunesse à Vroncourt en Haute-Marne, avant d’af- fronter l’Histoire et de jouer son rôle au sein du mouvement socialiste et féministe. Dans un roman biogra- phique, tout un parcours qui com- mence dans les champs, les forêts autour du château des Demahis, où sa mère était servante. Compte tenu de ses origines confuses, Louise y sera élevée dans une ambiance héritée des Lumières. Très tôt elle acquiert le goût des livres, de la musique, elle est cultivée. Tout l’intéresse, sa curiosité est insatiable. Elle séjourne à Paris puis revient à Vroncourt, correspond avec Victor Hugo. Elle construit son personnage enflammé, passionné, révolté à l’égard des inégalités sociales, de la méchanceté envers les animaux, de la jalousie, des injustices subies par les femmes. Elle se destine à l’enseignement et réussit son brevet d’institutrice. Elle adoptera une méthode pédagogique faite d’apports de connaissances, mais aussi d’observations et d’expériences, peu usitée en son temps.

La prise de conscience

Elle sait qu’elle se réalisera à Paris. Accompagnons Louise dans les différents quartiers à la rencontre des habitants, des enfants défavorisés, des militants plus ou moins clandestins, notamment les blanquistes. Sous le Second Empire, le régime contrôle, pénètre les groupes républicains et révolutionnaires, les dénonciations et les arrestations sont fréquentes. Louise Michel fait partie de cette sensibilité blanquiste avant de devenir anarchiste après la Commune. Il est intéressant de voir combien Auguste Blanqui a été un personnage important au XIXe siècle. Les milieux contestataires, progressistes s’interpénètrent et les peintres comme Courbet, les syndicalistes comme Varlin, les féministes comme André Léo, les pédagogues tels Elisa Lemonnier croisent le chemin de Louise accompagnée de sa mère et de ses amis.

Les prémices de la Commune ?

Le Paris populaire subit les assauts de la modernisation conduite par Haussmann. Philippe Mangion nous en livre quelques descriptions inté- ressantes, utiles pour mesurer ce cli- mat révolutionnaire parisien. La rela- tion de l’assassinat et de l’enterre- ment de Victor Noir relève du journa- lisme le plus vivant. L’autre moment fort est certainement la journée du 22 janvier 1871. La troupe tire sur le peuple, Louise est présente. Mesure- t-elle déjà que le pouvoir n’est jamais du côté de ce peuple mais qu’il l’uti- lise ? Elle n’arrête plus jamais son combat, le combat d’une vie. 

FRANCIS PIAN

Philippe Mangion, Louise MichelJeunesse, Éd. Books On Demand, 2020.

 

 

DE LA COMMUNE AU SOCIALISME MUNICIPAL

 Patrizia Dogliani, Le socialisme municipal en France et en Europe de la Commune à la Grande guerre, Éd. de l’Arbre bleu, 2018

Passionnant ! Que faire après la Semaine sanglante ? Comment promouvoir une société plus juste et plus sociale ? En cette fin du XIXsiècle, les différentes sensibilités du mouvement ouvrier se mobilisent, cherchent, expérimentent, débattent avec une force, mais aussi une profondeur dans la réflexion qui devrait donner à réfléchir aujourd’hui. Paul Brousse, Benoît Malon, Jules Guesde, Albert Thomas, Édouard Vaillant se croisent au fil des pages de cet excellent livre consacré au socialisme municipal. Certains étudiants en droit y retrouveront nombre de références dans la gestion des services à la population (boulangerie, logement, cantine scolaire). Les échanges, déjà, portent sur les rapports entre l’État et les communes, la décentralisation, l’intercommunalité. L’influence de la Commune est bien présente tant elle a promu de thèmes politiques novateurs.

La conquête de Commentry en 1882

Faut-il se mobiliser au plan local ou ne viser que la conquête de l’État ? Avant de pouvoir s’affronter directement à l’État centralisateur, les socialistes français firent leurs armes dans les gouvernements locaux où, au cours de la lente mutation du mouvement révolutionnaire en force réformiste, ils apprirent le contrôle des appareils administratifs et la maîtrise de l’économie. Même les guesdistes, un temps opposés à cette orientation, utilisèrent pleinement l’expérience.

« Les municipalités constitueront autant de base d’opérations pour nos luttes ultérieures », confirme Jules Guesde. Le congrès de Saint-Quentin de 1911 entérine cette volonté défendue par Albert Thomas, l’un des plus actifs dans l’élaboration d’un programme. La modernité des propositions et des échanges est fascinante. On parle déjà de la formation des élus et des agents, de la réforme fiscale, de l’intervention dans le domaine industriel et commercial. « Le socialisme de l’eau et du gaz » !

Les innovations communales et sociales

Les relations avec les syndicats font aussi débat, y compris ceux qui regrou- pent les employés communaux. Faut-il créer des coopératives comme l’Émancipation à Clamart ou la Revendication à Puteaux ? Fournir des produits les moins chers possibles pour les personnes en difficulté conduira à l’Union des coopératives de Paris. La question du logement sera fondamentale et portée par Henri Sellier, défendant le concept de cité-jardin.

Enfin, outre la qualité de la synthèse produit par Patrizia Dogliani, il faut noter le tour des villes d’Europe, démontrant que les autres partis socialistes avaient les mêmes réflexions.

FRANCIS PIAN

Patrizia Dogliani, Le socialisme municipal en France et en Europe de la Commune à la Grande guerre, Éd. de l’Arbre bleu, 2018

 

 

LÉO FRANKEL, RÉVOLUTION SOCIALE ET INTERNATIONALISME

Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Ed. Libertalia, 2021.

« Frankel fut un des hommes les plus intelligents et les plus dévoués de la Commune. En votant son admission, ses collègues ne firent qu’affirmer le caractère international de la Révolution du 18 mars. » Par ces mots, Jean Baptiste Clément salue l’élection de Léo Frankel, hongrois et internationaliste,  membre  de  l’AIT, seul membre étranger du Conseil de la Commune. Avant 1870, celui-ci était peu connu, mais son discours au procès de l’AIT, son action à Paris, le conduisent, âgé de 27 ans, à jouer un rôle majeur pendant les 72 jours, notamment en se voyant confier la commission du travail.

Julien Chuzeville, historien du mouvement ouvrier, nous livre la première biographie en français de Léo Frankel, ouvrier d’art en orfèvrerie, journaliste, publiciste, acteur déterminant aux côtés de Varlin dans la création de l’AIT à Paris. Dans toute son action politique, il prône la solidarité ouvrière et l’internationalisme. « Notre chemin est international, nous ne devons pas sortir de cette voie. »

Le droit des travailleurs

Pendant  la  Commune,  élu  du  XIIIe arrondissement, il fonde le droit du travail « et ce droit ne s’établit que par la force morale et la persuasion ». En liaison avec les chambres syndicales ouvrières, il réquisitionne les ateliers abandonnés, met fin au travail de nuit des boulangers, souligne la nécessaire égalité des femmes et des hommes dans le travail. Frankel insiste sur la révolution sociale par une transformation du mode de production et des rapports sociaux. Proche de Karl Marx, il en attend des conseils, mais la Semaine sanglante mettra fin à l’expérience de la Commune. Blessé sur une barricade, il sera sauvé par une étrangère proche, elle aussi, de Marx, Élisabeth Dmitrieff. Ils s’enfuient pour Genève et leurs routes se séparent. Son combat reprend au plan international. Adoubé par Marx, Frankel intègre le conseil général de l’AIT. Il est à Londres, à Vienne, en Hongrie en 1880, où il participe à la création du Parti général des ouvriers, dont le programme ressemble étrangement à celui de la Commune. Il publie quantité d’articles de fond, la presse est son domaine.

Sa vie est indéniablement celle d’un militant internationaliste. Il ne se vit pas comme un exilé, même si Paris exerce une attirance permanente pour lui. Il revient pour s’y marier et vivre à Montmartre. Il y meurt le 29 mars 1896. Il avait 52 ans.

Le lecteur trouvera en annexe de cette biographie nourrie de citations et d’une grande précision, des articles dans un style clair et implacable, reflétant les grands combats de Frankel, ainsi qu’une analyse intéressante sur la conception marxiste de l’action politique.

FRANCIS PIAN

Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Ed. Libertalia, 2021.

 

VIVE LA COMMUNE ! SPÉCIAL 150E ANNIVERSAIRE

Vive la Commune ! Spécial 150e anniversaire de la Commune de Paris. Prix : 5€. En vente à l’association.

Nous avons réactualisé la brochure parue il y a 10 ans pour le 140e anniversaire.

Cette brochure est un excellent moyen pour faire connaître la Commune ; c’est une vue d’ensemble de la Commune et de son œuvre : son histoire, la démocratie, la place des étrangers, le droit du travail, la laïcité, l’instruction pour tous, les femmes, la culture, les services publics, les journaux et la province communarde. La dernière page est consacrée à la présentation de notre association.

De format 21 x 29,7, elle est en couleurs, richement illustrée et met en évidence l’œuvre considérable de la Commune et sa modernité. Un excellent cadeau à faire à tous, à la fois utile et beau.

MARIE-CLAUDE WILLARD

Vive la Commune ! Spécial 150e anniversaire de la Commune de Paris. Prix : 5€. En vente à l’association.

 

LA MÉMOIRE OFFICIELLE DE LA COMMUNE

Patrick Le Tréhondat et Christian Mahieux (Coord.), La Commune au jour le jour. Le Journal officiel de la Commune de Paris, 20 mars-24 mai 1871, Éd. Syllepse, 2021.

Du 20 mars au 24 mai 1871, le Journal officiel de la Commune de Paris évoque la vie quotidienne des habitants, au gré des proclamations, des comptes rendus, de la relation des combats, une mémoire pour témoigner que la Commune a su créer une alterna- tive à l’Empire et à la bourgeoisie.

« Le peuple de Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections communales. »

Le lecteur sera impressionné par la quantité de décisions en avance sur leur temps, la question du logement, celle de la liberté absolue de conscience, le temps de travail, l’éveil des enfants dès la crèche (Maria Verdure), la liberté de la presse. En effet, la presse d’inspiration versaillaise pouvait publier et le JO dénonce les calomnies, corrige les rumeurs. Jusqu’au bout, la Commune organise la vie de Paris, le 21 mai, celle des garçons bouchers.
Des appels au peuple parisien 
soulignent le soutien de l’étranger, notamment des syndicats britanniques. Le programme d’action de la Commune est d’une grande modernité, sans oublier la célèbre déclaration du 26 mars relative à la probité nécessaire des élus. D’autres Communes se lèvent en France, Lyon, Marseille, Toulouse, en Algérie. A noter la neutralité affirmée des autorités prussiennes mentionnée le 23 mars.

Pas de compromis illusoires

Toutefois, les trahisons des fonc- tionnaires et notamment ceux de la Poste, les attaques des versail- lais fragilisent l’action de la Commune. Le combat est âpre et, le 20 avril, « la lutte engagée entre Paris et les Versaillais est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires ». Aux succès affichés comme à Clamart, « Dix heures et demie matin, vive fusillade des tranchées et attaque de la gare de Clamart, fédérés victorieux occupent la gare », succèdent la déclaration de l’Union des femmes qui dénonce des mois de souffrances et de trahisons, des flots de sang versés. Les rapports militaires révèlent la progression des versaillais et les massacres dans cette inexorable avancée. Place Saint-Georges, des bourgeois cachés derrière leurs volets tirent dans le dos sur des gardes nationaux. Tout comme rue de Maubeuge.

Le 24 mai, éclatent à la face du monde les derniers mots du Journal relatant le combat des femmes sur les barricades de Montmartre, « Quelle antithèse entre ces femmes énergiques et ces êtres indignes qui fusillent der- rière leurs volets les citoyens qui se dévouent pour la liberté. »

FRANCIS PIAN

Patrick Le Tréhondat et Christian Mahieux (Coord.), La Commune au jour le jour. Le Journal officiel de la Commune de Paris, 20 mars-24 mai 1871, Éd. Syllepse, 2021.

 

LA SEMAINE SANGLANTE

 Michèle Audin, La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, Libertalia, 2021.

Michèle Audin est une mathématicienne, et lorsqu’elle se penche sur un sujet historique, l’exactitude reste son maître mot. Rien n’échappe à son enquête. Archives, journaux, témoignages, essais, visites de terrain, tout est croisé, vérifié, rien n’est pris pour argent comptant. À cela, Michèle Audin ajoute son talent d’écrivaine. Avec elle, la rigueur n’est jamais ennuyeuse. Ceux qui suivent, sur son blog, le récit au jour le jour de la Commune, le savent bien. La passion est toujours là, qui affleure, au service de la vérité. Dans La Semaine sanglante, l’exercice est périlleux. Il s’agit d’entreprendre le décompte macabre des massacrés de mai. Michèle Audin n’omet ni n’ajoute rien, elle rapporte. Avec une sobriété exemplaire qui ne nuit pas au récit, au contraire. La multitude des comptes, des registres, des témoignages, rassemblés, analysés, ordonnés et liés, avec science et intelligence, démontre avant tout et de façon clinique la mécanique du massacre des communards par les versaillais, qui s’est enclenchée à partir du 21 mai 1871. Au rythme des exécutions sommaires et des cours martiales immédiates, sans existence légale, on suit la progression de la vague sanglante dans Paris, jusqu’à la chute de la dernière barricade, et au-delà. La fin des combats ne marque pas la fin des massacres.

Au bout des comptes, ce n’est pas le total des morts que l’on retient. Bien plus parlant est le détail de l’addition. La découverte de charniers, comme celui du cimetière de Charonne (800 fédérés) côtoie une multitude d’exhumations,  parfois  de quelques squelettes. En 1920, on en trouvait encore.

Je conseille en particulier ce livre à tous ceux qui s’apprêtent, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à évoquer la Semaine sanglante à l’occasion de son 150e  anniversaire. Michèle Audin nous rappelle, par son exemplarité, que l’argumentation, plus que les slogans, est la meilleure arme contre les vérités alternatives.

PHILIPPE MANGION

Michèle Audin, La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, Libertalia, 2021.

 

LES ARTISTES COMMUNARDS OU UN ÉLAN BRISÉ

Les artistes communards ou un élan brisé. Prix : 5€. En vente à l’association.Beaucoup d’artistes plasticiens ont été favorables à la Commune et ont adhéré à la Fédération des artistes, animée par Gustave Courbet. Certains se sont engagés, soit en combattant, comme Auguste Cattelain ou Lucien Henry dit « le Colonel », soit en proté- geant les œuvres d’art des musées nationaux comme Jules Dalou, André Gill, Hippolyte Moulin, Auguste Ottin, Jules Héreau.

Ils sont les témoins du foisonnement culturel que furent ces 72 jours. Parmi les quinze retenus sur la centaine recensée, beaucoup ont eu à pâtir de leur engagement, emprisonnés, déportés ou exilés, ils ont vu leur carrière brisée.

Que cette brochure vous donne envie de voir ou revoir leurs œuvres.

ANNIE GAYAT

Les artistes communards ou un élan brisé. Prix : 5€. En vente à l’association.

 
LA COMMUNE AU PRÉSENT

Ludivine Bantigny, La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps, La Découverte, 2021.

Ludivine Bantigny est une historienne spécialiste des révolutions et des mouvements sociaux. Elle nous entraîne, par cet essai engagé, dans une expérience d’histoire vivante. La forme du texte, composé de lettres imaginaires adressées à une soixantaine de héros choisis de la Commune, anonymes ou grandes figures, permet à l’auteure d’y exprimer ses émotions, ses convictions et parfois ses doutes. Cette implication personnelle, servie par une plume talentueuse, fait que cet ouvrage nous touche et que l’on n’en décroche pas.

À Germain Turpin, la sentinelle de Montmartre, toute première victime du 18 mars, elle raconte et nous raconte l’assaut des troupes versaillaises. Avec Amélie Defontaine, elle supplie la Commune réticente de bien vouloir lui rendre son matelaas laissé au Mont-de-Piété, et nous la soutenons. À Hortense David-Machu, elle exprime toute son admiration pour sa bravoure au combat, et nous nous inclinons. À Auguste Blanqui, elle délivre un hommage, dans la tradition des éloges commémoratifs au pied du tombeau... À chaque chapitre un personnage, un événement, et pour le lecteur une nouvelle clé de compréhension.

Ludivine Bantigny est une chercheuse passionnée. Elle nous fait partager ses émotions d’archives, par les mots ou à travers des photos, portraits ou témoignages manuscrits. À ce titre, le passage le plus intense est la lettre à Eugène Jumeline. L’auteure lui confie son malaise à regarder et manipuler les images de corps mutilés. Elle hésite, interroge ses proches, puis finalement décide de n’en montrer qu’une seule.

La dernière partie du livre est consacrée aux expériences communalistes, autonomes ou solidaires de notre temps. Ludivine Bantigny emmène Paul Mink dans le Rojava, Francisco Salvador Daniel dans les Chiapas et sur les ZAD, Nathalie Le Mel dans les associations des faubourgs, et, plus inattendu, Victor Hugo chez les Gilets jaunes.

Le livre s’ouvre et se referme sur deux lettres à Louise Michel, mais elle y est toujours présente, en filigrane, comme une âme bienveillante.

PHILIPPE MANGION

Ludivine Bantigny, La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps, La Découverte, 2021.