SOUFFRANCES ET HUMILIATIONS EN NOUVELLE-CALÉDONIE François Jourde : Les souvenirs d’un membre de la Commune et Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie

Les livres écrits par les acteurs de la Commune ont cette puissance du témoignage qu’aucun autre ouvrage ne peut contenir. Les Éditions Le bas du pavé nous offrent Les souvenirs d’un membre de la Commune de François Jourde, délégué aux finances, suivi de Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie de François Jourde et de Paschal Grousset, journaliste, tous deux déportés dans des conditions effroyables.

La République bourgeoise de Versailles dut bien avoir peur pour faire preuve d’autant de haine à l’égard des communeux. Le recueil débute par la célèbre évasion des deux auteurs avec Rochefort, qui inspirera Manet pour deux de ses toiles. Il faut souligner le style haletant qui en fait une nouvelle d’une grande modernité dans la rédaction. L’émotion nous guette au détour des pages consacrées à la mort de Delescluze avec une description de son parcours de la place Voltaire à la place du Château-d’Eau. La fin de la Commune livre Paris aux mouchards et aux soldats « ivres d’alcool et de sang », toujours ces scènes atroces légitimées par un État qui lâche ses troupes contre le peuple en toute impunité. Les deux auteurs décrivent avec une précision méticuleuse le voyage de Paris à la Nouvelle-Calédonie, les maltraitances à bord envers les malades, puis la vie au bagne, le sadisme des surveillants, le châtiment du fouet, le désœuvrement conduisant à la folie. Jourde démontre la démarche classique de la colonisation qui exploite les peuples autochtones, en l’espèce les Kanak. Les enquêtes diligentées par les pouvoirs publics se satisferont de fausses déclarations des autorités du bagne et les souffrances n’en seront qu’accrues. Les surveillants auront davantage de rage à l’égard des déportés politiques que des droits communs. « Le surveillant, souvent indifférent pour le scélérat, est plein de haine contre le « communard ». Il se sait méprisé et se venge par les plus basses injures, les besognes les plus rebutantes, les outrages, les coups, les plaintes calomnieuses ». Et pourtant « les forçats politiques sont des hommes ! Ils parviennent à rester dans la boue sans se salir ! »

FRANCIS PIAN

François Jourde, Souvenirs d’un membre de la Commune, suivi de Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie. Récit de deux évadés, Paschal Grousset et François Jourde, Ed. Le bas du pavé, 2019.

 

LES « PÉTROLEUSES » Edith Thomas, Les « Pétroleuses »

Elles sont au premier plan. Certes elles ne votent pas, elles ne sont pas élues dans les instances politiques de la Commune. Et pourtant les voici dans le très beau livre d’Edith Thomas, enfin réédité sous son titre, comme un étendard défiant les versaillais : Les « Pétroleuses ». Elles alertent Paris le 18 mars, créent des clubs, préconisent des réformes visionnaires dans l’enseignement, la vie civile, la reconnaissance de l’union libre, le débat public, l’égalité entre les femmes et les hommes. Elles soutiennent les combattants et leurs familles dans les cantines, les ambulances, les sociétés de secours et de solidarité.

Les femmes du peuple. C’est un réel plaisir de retrouver le style enflammé d’Edith Thomas, une femme de conviction, qui fait partager la vie de ces combattantes. Parmi celles-ci, nous côtoyons les grandes figures comme Victorine Brocher, Marcelle Tinayre, Elisabeth Dmitrieff, Nathalie Le Mel, et évidemment l’icône, Louise Michel, mais aussi des inconnues, les femmes du peuple. Il en est qui feront le coup de feu, par exemple Honorine Siméon dans les tranchées à Clamart. À la barricade, une crémière, une blanchisseuse, une passementière ; certaines y meurent, d’autres seront fusillées sans procès. De la dignité et du courage. Les portraits de ces héroïnes constituent de réels bijoux littéraires, en plus de l’intérêt historique. Il ne faut pas croire que les hommes de la Commune comprennent leur combat. Certains d’entre eux expriment une condescendance moqueuse à leur égard. Edith Thomas n’élude aucune question notamment celle de l’origine du terme « pétroleuse ». Elle aborde aussi les grands procès, ceux de Béatrix Excoffon, de Louise Michel, par contumace d’Anne Jaclard, mais aussi de Marie Schmitt qui crânement devant le conseil de guerre affirme : « Je regrette de ne pas avoir fait tout ce qu’on me reproche. » Plus courageuses que bien des hommes de la Commune, ces dames du peuple.

Pourquoi se sont-elles battues avec autant d’énergie ? Sans doute parce qu’elles avaient plus à gagner. À la question, « Quel effet vous fait la vie que nous menons ? », montant la garde de nuit à la gare de Clamart, une femme au large front répond : « Mais l’effet de voir devant nous une rive qu’il faut atteindre. »

FRANCIS PIAN

Edith Thomas, Les « Pétroleuses », L’Amourier Éditions, 2019. (1re édition : 1963). Préface de Bernard Noël. Dessin de Ernest Pignon-Ernest.

 

UNE MONOGRAPHIE MAGISTRALE SUR COURBET Valérie Bajou, Courbet. La Vie à tout prix

Valérie Bajou, conservateur au Château de Versailles pour la peinture du XIXe siècle, propose une seconde monographie sur Courbet, « redevable aux recherches récentes des spécialistes ». L’ouvrage érudit — 639 pages, 360 illustrations —, interroge l’homme, l’artiste et l’œuvre (1).

Chez Courbet, « les contradictions et les interrogations affluent » car il est inclassable. Il a revendiqué son originalité d’une formule : « Je suis courbétiste ! » C’est un « génie solitaire », qui s’est essayé à tous les genres, « un héros romantique », champion du réalisme et aussi un homme politique qui a payé le prix de son engagement. L’auteur note que « les insurrections n’ont pas intéressé Courbet qui, contrairement à Delacroix, n’a rien peint d’aussi explicite que La Liberté guidant le peuple ». Mais « la rébellion constante des années parisiennes, verbale et artistique, aboutit à sa participation à la Commune qui constitua une rupture » et un engagement total.

Après le 4 septembre 1870, il est président de la commission pour la conservation des œuvres de différents musées. Au printemps 1871, on lui demande une profession de foi, mais est-ce vraiment nécessaire, selon lui, après « trente ans de vie publique, révolutionnaire, socialiste, pacifique… constamment occupé de la question sociale… pour arriver à ce que l’homme se gouverne lui-même dans ses besoins » : « célèbre texte qui fait toujours aussi chaud au cœur » (2). Élu le 16 avril 1871 pour le 6e arrondissement, il siège à la Commune, parallèlement à son action à la tête de la Fédération des artistes de Paris. Le déboulonnage de la Colonne Vendôme, qui lui fut personnellement imputé, eut une portée symbolique considérable qu’il n’a sans doute pas anticipée. Lui qui n’a pas quitté Paris, il connaît, après une chasse à l’homme, procès, condamnation, humiliation — ce qu’Aragon a nommé « l’hallali critique » — exil et désespoir. Mais « il renoue avec la peinture après un an de mutisme quasi-total », à l’exception de scènes à la mine de plomb, pierre noire et fusain, « journal poignant de la répression » des communards. « On a le sentiment, en refermant le livre, que Courbet a tout peint de la vie telle qu’elle est, de la mort telle qu’elle vient » (3). Avec ce livre, Valérie Bajou a-t-elle tout dit de l’artiste et de l’homme Courbet ? Sans doute pas, puisqu’elle indique n’avoir proposé « qu’une image de Courbet incomplète et partiale. À suivre. »

ALINE RAIMBAULT

(1) Valérie Bajou, Courbet. La Vie à tout prix, Cohen et Cohen Editeurs, 2019.

(2) Philippe Lançon, « Gustave Courbet, cause Commune », Libération, 14/15 déc. 2019.

(3) Ibid.

 

CLAUDE PAYET, COMMUNARD  Ruth Zylberman, 209, rue Saint-Maur, Paris Xe . Autobiographie d’un immeuble

Après un documentaire diffusé sur Arte, en 2018, sur Les Enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xe , Ruth Zylberman a poursuivi sa recherche sur cet immeuble (4). À partir de différents fonds d’archives, les recensements et les témoignages, elle fait revivre l’esprit du lieu et ses occupants dont « un vaillant communard, Claude Payet, qui travaillait dans une fabrique au rez-de-chaussée » (5) du 209 (le 185 en 1871) rue SaintMaur.

Claude Payet a 23 ans, il est ouvrier bijoutier. Il a été élu, le 6 avril 1871, sous-lieutenant dans la 3e compagnie de marche du 128e bataillon fédéré. En avril 1871, il se bat à Issy et à Levallois-Perret. Le 22 mai 1871, il est de retour vers le Xe , alors que Paris est progressivement reconquis par l’ouest. « La rue Saint-Maur est jusqu’à la fin au cœur des combats ». Quant à Claude Payet, « il se cache. Pas loin du 209, chez sa maîtresse, Madame Tournier, au 111, rue Oberkampf ».

Le 17 juin 1871, il est arrêté. Lors de son interrogatoire, il indique : « J’ai été blessé le 25 mai, rue Alibert, pendant que j’étais adossé au mur de l’hospice Saint-Louis. J’avais déjà été sur plusieurs barricades pour m’assurer du progrès que les troupes de Versailles faisaient, mais il y avait beaucoup de désordre parmi nous. Mais j’étais là parce que je préférais être tué dans la rue que d’être tué chez moi », « phrase où résonne la certitude de la défaite », selon l’auteure.

Il est condamné le 1er novembre 1871, par le 14e Conseil de guerre, à la déportation simple et à la dégradation civique et est emprisonné dans la citadelle de Rochefort. Une seconde demande de grâce est acceptée et sa peine est commuée en cinq ans de détention. Il est libéré le 18 novembre 1875. « Que devient-il alors ? », s’interroge l’auteure. Ne subsiste plus que « le souvenir de la chevelure noire, du teint blanc et des yeux bleus de Claude Payet », l’un des combattants de la Commune.

ALINE RAIMBAULT

(4) Ruth Zylberman, 209, rue Saint-Maur, Paris Xe . Autobiographie d’un immeuble, Seuil/Arte, 2020.

(5) Frédérique Franchette, « Ruth Zylberman, du sang neuf au « 209 », Libération, 16 jan. 2020.

 

LA POLICE DES ÉCRIVAINS Bruno Fuligni, La Police des écrivains

Cet ouvrage reprend les rapports que la police parisienne a consacrés à quinze écrivains dont trois nous intéressent particulièrement : Jules Vallès, Paul Verlaine et Victor Hugo.

Jules VallèsCes fiches ont été dénichées dans les archives de la Préfecture de police par Bruno Fuligni. L’écrivain avait déjà publié, en 2008, Dans les secrets de la police (Éditions de l’Iconoclaste), livre dans lequel il révélait l’existence du « missel » des communards, un album photographique où figuraient le portrait et le signalement des insurgés recherchés après la Semaine sanglante. Repéré avant la Commune pour ses « opinions subversives », Jules Vallès fera l’objet d’une surveillance policière constante, y compris pendant son exil à Londres. « Elle sera même posthume, la police s’intéressant à ses obsèques en 1885 et à l’inauguration de son buste en 1914 », souligne Bruno Fuligni. Mais les renseignements varient selon les indicateurs. « De tous les réfugiés de la Commune, à l’exception de Pyat, Vallès est le plus prudent. Il évite autant que possible le voisinage de ses co-exilés. C’est un homme sobre, discret et travailleur », croit savoir un mouchard, le 17 mars 1873, à Londres. Cinq mois plus tard, dans la même ville, une autre mouche se montre particulièrement ignoble : « Tous les soirs, on peut voir Vallès en compagnie de Charles Da Costa (6) dans les pubs avoisinant l’Alhambra ou Hay Market, courtiser les filles et s’enivrer de bière ou de brandy. Vallès a pour maîtresse une prostituée, mais on ignore jusqu’à présent s’il en tire profit ». La surveillance se poursuit après le retour de l’écrivain à Paris. Extrait d’un rapport du 15 août 1880 : « Les collectivistes (…) sont parvenus à circonscrire Jules Vallès qui va marcher carrément avec eux. Il va reprendre Le Cri du peuple et faire de l’agitation révolutionnaire ». Notes suivies de ce jugement à l’emporte-pièce : « Vallès est un excentrique, il n’est pas très estimé dans la classe ouvrière, mais il est cependant à craindre qu’avec son talent il n’entraîne la masse ». Près de trente ans après la mort de l’auteur de L’Insurgé, le 16 février 1914, son buste, juché sur sa tombe au Père-Lachaise, est inauguré. Un indicateur rapporte le discours de Lucien Descaves (7) et la réaction du public : « Son buste est bien modeste si on le compare au mausolée d’à-côté où dort Thiers, le sinistre vieillard : on a entassé des pierres sur le corps afin probablement que son ombre carnassière ne puisse sortir et rôder dans ce cimetière peuplé de ses victimes. » S’ensuivent de nombreux cris de « Vive la Commune ! » et un cri de « À bas Thiers ! ».

Paul VerlaineAutres écrivains ayant fait l’objet d’une surveillance policière : Verleine (sic) et Raimbalt (re-sic). Quand le 10 juillet le premier tire au pistolet sur le second à Bruxelles, « la police parisienne est déjà bien renseignée sur les deux protagonistes du drame. Le jeune Rimbaud a été repéré par la ‘’ police des chemins de fer ‘’, étonnée qu’un mineur voyage seul entre Charleville et Paris », souligne Bruno Fuligni. Quant à « Verleine », il est connu pour ses sympathies communardes.

Sa fiche de police est un long poème calomnieux et malveillant : « Verleine 30 à 32 ans. Poète et ami des Hugo. Agent de l’Internationale, membre du Parnasse. Rédacteur du Rappel. Très ambitieux, très lâche, a beaucoup aidé la Commune à l’Hôtel-de-Ville et connaissant tous les membres du Comité de Salut public. Il a détourné beaucoup de fonds et détruit beaucoup de papiers, agent poussant à l’incendie pour détruire les preuves des malversations. »

Victor Hugo par André GillAutre grande plume ayant fait longtemps l’objet d’une surveillance policière constante : Victor Hugo. Les rapports antérieurs à son retour d’exil en Belgique ont été détruits dans les incendies pendant la Commune. Seuls ceux qui concernent son rôle dans la campagne en faveur de l’amnistie des communards ont été conservés. Dans l’un des ces dossiers, daté du 7 mars 1876, on peut lire : « M. Hugo a fait sienne et veut accaparer pour lui seul la question de l’amnistie. Il veut être le premier dans cette question. Tantôt, sans attendre la constitution du bureau, dès l’ouverture de la séance au Sénat, il est résolu à déposer quand même, contre tous les avis, sa proposition d’amnistie. »

JOHN SUTTON

Bruno Fuligni, La Police des écrivains, éditions Biblis, 2019.

(6) Blanquiste exilé à Londres après la Commune, lire sa notice dans le Maitron.

(7) Journaliste et écrivain libertaire, lire sa notice dans le « Maitron ».