L’ANNÉE 1868

samedi 8 décembre 2018

Nous poursuivons notre chronique qui nous conduira à 1871, en 2021…
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La culture du café à l’île Bourbon. Aquarelle attribuée à J.J. Pattu de Rosemont,
début du XIXe siècle

Il faisait doux, cette soirée du 2 décembre 1868, devant l’hôtel de ville du chef-lieu de la Réunion, Saint-Denis. Plusieurs milliers de Réunionnais, blancs, indiens et noirs, sont réunis dans un rassemblement pacifique. Quelques minutes encore, et ce sera le drame.

MASSACRE IGNORÉ À LA RÉUNION

Pour comprendre cet événement, entièrement méconnu de l’histoire, il nous faut donner quelques informations. La Réunion, qui est depuis plus de deux siècles une colonie française, a connu depuis 1848 un bouleversement social et démographique considérable. En effet, en 1848, les 61 000 esclaves de l’île ont été libérés, suite au décret de la Deuxième République. Toute la société insulaire en a été bouleversée ; en 25 ans, la population de l’île a presque doublé ! Et à la fin du Second Empire se juxtaposent de riches colons cultivant de grandes exploitations de canne ou de café, et des « petits blancs » qui ont de pauvres exploitations ou qui constituent une petite classe moyenne dans des villes en rapide développement. Les anciens esclaves, généralement africains d’origine, se sont installés propriétaires sur des terres vierges ou constituent une jeune classe ouvrière dans les villes.

Enfin, les nouveaux « cafres », « zarabes » et indiens, venus par dizaines de milliers, vont constituer le prolétariat remplaçant les anciens esclaves sur les plantations, mais sont aussi parfois domestiques ou commerçants dans les villes. C’est un formidable brassage de populations, mais qui parlent une même langue, le créole, qui tend à unifier le peuple de la colonie. Malgré les grandes inégalités sociales qui règnent sur l’île, il y a aussi un large facteur d’unification politique, la revendication des Réunionnais de pouvoir élire leurs représentants. En effet, dans le droit de la colonie, le gouverneur, désigné par le ministre de la Marine, et son directeur de l’intérieur (une sorte de préfet) ont la totalité du pouvoir, désignant maires et membres des conseils municipaux et généraux de l’île qui, en sus, n’a aucun représentant au Corps législatif impérial. Un aspect de la politique du gouvernorat suscite aussi une opposition de la population : sa politique cléricale qui ne peut se séparer de sa politique sociale. La création d’un établissement, qui est à la fois un pénitencier et une école professionnelle, géré par les Pères de la Foi, où est pratiquée une surexploitation abominable des prisonniers et des élèves, génère un mécontentement très large.

L’étincelle partira de l’accusation contre un journaliste catholique métropolitain, accusé d’attentat aux mœurs sur un jeune créole. En quelques jours, Saint-Denis va s’embraser. Le 1er décembre au soir une réunion définit les revendications : suppression de la concurrence venue de l’école professionnelle dirigée par les pères ; expulsion des jésuites ; renvoi du directeur de l’intérieur ; élection des conseils au suffrage universel.

Ce soir du 2 décembre, la population de Saint-Denis se rassemble dans le calme devant la mairie. Après une heure de face à face sans incidents avec les troupes présentes, l’armée charge les manifestants. Pendant une demi-heure, c’est le massacre ; on va relever une dizaine de tués et des dizaines de blessés. Balles dans le dos, coups de baïonnettes répétés sur les cadavres sont monnaie courante. Ces victimes sont noires, blanches, indiennes, des ouvriers et artisans, des domestiques, un professeur, un marchand indien… un enfant de huit ans… La future armée de Versailles s’entraîne aux colonies !

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Massacre à Saint-Denis, 1868

« LES DROITS DE L’HUMANITÉ »

Curieux canard que L’Opinion nationale ! Il avait déjà publié en 1864 le Manifeste des Soixante que nous avons évoqué dans cette série, premier manifeste des ouvriers à revendiquer leur représentation autonome comme classe. Le journal est dirigé par un ancien saint-simonien, Adolphe Guéroult, démocrate, sensible à la question sociale, mais proche du pouvoir impérial. C’est dans ce journal que va être aussi publié, le 20 juillet 1868, un manifeste dont la portée vaut sans doute celle du Manifeste des Soixante, un manifeste pour la formation d’une « Ligue pour une nouvelle déclaration des droits, non plus seulement ceux de l’homme, mais ceux de l’humanité et pour leur réalisation sociale.  » Le manifeste sera publié, quelques semaines après, dans un autre de ces journaux d’opinion que les libertés nouvelles permettaient de créer à l’extrême fin de l’Empire, Les États-Unis d’Europe, hebdomadaire fondé l’année précédente par la Ligue internationale de défense de la paix et de la liberté. Ces deux journaux ont au moins un point commun, une de leur principale journaliste est André Léo (pseudonyme de Léodile Béra), qui est la rédactrice du manifeste. André Léo avait soulevé la question du sort injuste fait aux femmes dans la société et la vie politique. Elle avait aussi constaté que les démocrates étaient souvent les derniers à se rendre compte que «  tous les droits sont solidaires  » et qu’ils étaient ainsi fréquemment parmi les plus réticents aux droits de la femme. Ce combat pour les droits de la femme, elle souhaite désormais le poursuivre collectivement. Le manifeste réclame pour elles leur pleine liberté, la fin de tout ce qui, dans le droit, les met en dépendance de l’homme, leur totale égalité dans le mariage et le travail en demandant le même salaire pour le même travail. Le manifeste ne parle pas cependant du droit de vote des femmes.

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André Léo

Les 18 signataires de ce manifeste, ce qui le distingue d’autres mouvements féministes de la même période, sont des femmes du peuple, souvent engagées dans le mouvement coopérateur. Citons quelques noms de ces femmes qui méritent d’être connues : Aglaé Bedouch, Aglaé Jarry, Mme Kneip, la citoyenne Poirier (Sophie ?), Mme Rebierre, Amélie Rahon. Nous les retrouverons en nombre à la Commune. Beaucoup sont membres de la société coopérative La Revendication de Puteaux, créée par Benoît Malon. On sait les liens forts qui unissaient André Léo et l’internationaliste. Aussi le manifeste plaide-t-il pour « la fraternité qui doit servir la loi des rapports entre les hommes et les femmes. »

Quelques mois plus tard, en janvier 1869, l’organisation va se créer, puis s’étoffer devenant la Société pour la revendication des droits civils de la femme (vont s’y rallier Marthe-Noémie Reclus, Maria Verdure, Louise Michel, Marie David, Caroline Demars et des hommes comme Gustave Francolins ou Auguste Verdure). Le groupement va radicaliser ses positions demandant tous les droits civils « refusés à une moitié de la nation  ». Mais le chemin sera long…

22 MAI 1868, SIXIÈME CHAMBRE DU TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS, PRÉSIDENCE DE M. DELESVAUX

Ce jour-là, Eugène Varlin développe devant la Cour le point de vue des neuf prévenus : « Consultez l’histoire et vous verrez que tout peuple comme toute organisation sociale, qui se sont prévalus d’une injustice et n’ont pas voulu entendre la voix de l’austère équité, sont entrés en décomposition. C’est là ce qui nous console, dans notre temps de luxe et de misère, d’autorité et d’esclavage, d’ignorance et d’abaissement des caractères, de pervertissement du sens moral et de marasme, de pouvoir déduire des enseignements du passé que, tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. » Une citation célèbre qu’il importait de remettre dans son contexte quelque peu pessimiste ! Les neuf prévenus (Varlin, Malon, Humbert, Granjon, Bourdon, Charbonneau, Combault, Landrin, Mollin) sont accusés d’avoir reconstitué la commission ou le bureau de la section de Paris de l’Association Internationale des Travailleurs.
Un premier procès avait abouti à la condamnation du précédent bureau à une lourde amende en avril. Car l’Empire « libéral » ne tolère plus le développement et l’évolution de l’AIT et en particulier de sa section française. C’est qu’en 1867 et 1868 deux grandes grèves, celles des ouvriers bronziers de Paris et celle des ouvriers du bâtiment de Genève vont s’achever, après un soutien politique et matériel de l’AIT et de ses sections, par des succès retentissants. Accepter le développement incontrôlé de ce qui commence à se rapprocher de syndicats combatifs devient intolérable. La grève, peut-être, mais l’association ouvrière de classe, capable de renverser un rapport de forces, non.
On va réveiller une bonne vieille loi de la monarchie louis-philipparde contraignant toute association de plus de 20 personnes à autorisation préfectorale, que la section n’aurait pas respectée !

Après un procès en appel qui confirmera une condamnation à trois mois et la dissolution du bureau de l’AIT, les neuf seront incarcérés à Sainte-Pélagie, l’antique prison de la rue du Puits-de-l’Ermite où l’on mettait tous les politiques et écrivains gênants, pendant trois mois à partir du 6 juillet. Mais rien ne peut arrêter encore le développement de l’Internationale en France ; en 1870, elle va compter autour de 100 000 adhérents dans ses sections locales ou professionnelles.

Quant au juge Delesvaux, qui se vantait d’avoir condamné tous les accusés politiques venus devant lui, il se suicide le 1er octobre 1870, menacé de révélations sur sa corruption par le cabinet noir de Napoléon III. Et comme le peuple a le sens de l’humour terrible, il se dit à Paris que le juge avait pour la première fois rendu une bonne justice !

JEAN-LOUIS ROBERT


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