LE DRAPEAU ROUGE

mardi 8 mai 2018

Le thème des prochains Rendez-vous de l’Histoire, qui auront lieu à Blois du 10 au 14 octobre 2018, sera «  La puissance des images  ». Il me semble que le drapeau rouge pourrait être une bonne illustration de ce thème. Sa symbolique est devenue tellement puissante à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle qu’il a cristallisé, pour ou contre lui, l’essentiel des luttes politiques. Autour de lui, se sont déroulés bien des évènements violents : interdiction de le déployer sur l’espace public, confiscation par la police, arrestation des porte-drapeaux. Des incidents se sont soldés par des blessés, voire des morts.

Pendant la Commune, le drapeau tricolore est devenu peu à peu l’emblème des versaillais ; parallèlement, le drapeau rouge est devenu celui de la révolution sociale. Par la suite, il s’est affirmé comme celui du socialisme international. Il l’est toujours aujourd’hui.

L’ORIGINE DU DRAPEAU ROUGE

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Femme portant un drapeau rouge, le 3avril 1871, sur les Champs-Élysées.
Illustration d’Auguste Raffet

L’origine du drapeau rouge est toutefois bien différente. Le drapeau des Gaulois était rouge, de même que l’oriflamme de Saint-Denis. « Le drapeau de Charlemagne était rouge à ornements d’or, l’oriflamme de Philippe le Bel rouge à franges vertes, celui de Jean le Bon rouge à ornements d’or. La bannière française pendant la guerre de Cent ans était rouge à croix blanche… Le drapeau rouge pourrait donc revendiquer comme étendard national un titre plus ancien et pour le moins aussi fondé que le drapeau tricolore  » [1].

Le drapeau rouge du prolétariat et de la subversion sociale est bien plus récent. Il apparut sur les barricades en février 1848 et fut déployé sous la Commune en 1871.

« Ce n’est pas par amour de l’émeute et des étendards que j’arbore ici le drapeau rouge des revendications sociales qui flotta victorieux pendant plus de deux mois à l’Hôtel de Ville de Paris en 1871, après avoir été mitraillé en juin 1848 par les bourgeois multicolores  », écrit Jean-Baptiste Clément. «  Loin de disparaître, il se redresse plus écarlate que jamais après chaque étape de nos luttes sociales […] Il plane victorieux, non seulement sur Paris, mais sur le monde entier, car on le voit de partout. Les bourgeois lui ont signé sa feuille de route par les massacres de juin 1848 ; aujourd’hui il est en train de faire son tour du monde. Et ce n’est pas par fétichisme que nous avons tenu à l’arborer ici. Nous saurions bien nous passer de drapeau si la paix sociale était faite. Bien plus, nous serions heureux d’avoir à le remplacer par une branche d’olivier ! Mais la société est encore sur le pied de guerre ! Plus que jamais, les dépossédés sont en droit de légitime insurrection ! » [2]

À LA FIN DU XIXE SIÈCLE

Après 1871, le drapeau rouge est de toutes les luttes sociales, brandi dans le monde entier par «  les prolétaires de tous les pays  » et par leurs organisations tant syndicales que politiques. Il contribue d’ailleurs, étant adopté de toutes, à unifier les différentes tendances des partis socialistes. Il fut notamment brandi avec fougue au Congrès général des organisations socialistes françaises, le 3 décembre 1899, salle Japy, en même temps que fut chantée pour la première foisL’Internationale.

Par contre, il est universellement et constamment insupportable à la bourgeoisie, qui pousse les gouvernants à en interdire le déploiement. On retrouve cette attitude dans tous les pays européens, avec plus ou moins de brutalité ou de souplesse : l’Angleterre, et plus encore la Belgique, font preuve à cet égard de bien plus de tolérance que la France.

En France toutefois, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse est muette au sujet des drapeaux et bannières : il n’y a dans la loi aucune défense d’arborer un emblème séditieux. Il en résulte une politique fluctuante, au gré des majorités et des circonstances.

Le drapeau rouge est d’usage fréquent dans les salles où ont lieu les manifestations ouvrières : fêtes et réunions socialistes, meetings, congrès de la Fédération Nationale des Syndicats, congrès internationaux socialistes, congrès de la Libre Pensée…

Le retour des communards, après l’amnistie de 1880, correspond à un développement de l’usage des drapeaux rouges en public. Il est déployé au cours des grèves, lors des manifestations du 1er mai, ainsi qu’au Père-Lachaise, lors des cérémonies au mur des Fédérés en l’honneur de la Commune. Son port est habituel aux obsèques des communards et des leaders socialistes. Aucun incident n’est à déplorer aux obsèques de Vallès [3], ni à celles de Joffrin [4], de Malon [5] ou de Fränkel [6]. Ce n’est toutefois pas le cas à celles de Pottier : le 9 novembre 1887, une foule d’environ 10 000 personnes se rassemble au domicile d’Eugène Pottier, 2 rue de Chartres à la Goutte-d’Or, conviée à ses obsèques par ses anciens collègues de la Commune. Des incidents s’y produisent : une bagarre éclate à propos d’un drapeau rouge dont les agents veulent s’emparer. La police charge sabre au clair. Le député socialiste Jules Joffrin est arrêté et conduit au poste. Vaillant, Longuet, Lavy et Clovis Hugues sont brutalement frappés pour avoir pris la défense de Joffrin. Même à son enterrement — soit dit en passant — Pottier joue encore de malchance : la presse s’étend longuement sur les charges de la police et ne dit pas un mot du défunt, sinon que c’est un ancien membre de la Commune, que les révolutionnaires qualifient de poète, mais dont les oeuvres sont bien peu connues.

Après les attentats anarchistes de 1892-1893 et la bombe d’Auguste Vaillant au Palais Bourbon, ce dernier est exécuté et inhumé au cimetière d’Ivry le jour même où se rend, drapeau rouge en tête, sur la tombe d’un militant disparu, le député socialiste Coutant. Le 13 février 1893, le député Bouge établit, à la tribune de la Chambre, un rapprochement entre les deux faits et déclare, sous les applaudissements de la droite et du centre : « Pourquoi tolérez-vous le déploiement du drapeau rouge, ce drapeau de l’internationalisme, qui constitue à lui seul un outrage à la patrie, ce chiffon autour duquel se rallie l’armée du désordre et du vol ? » [7]. Le ministre de l’Intérieur promet de mettre fin à la tolérance de l’usage du drapeau rouge dans les cimetières, ce que fait le Préfet de Police, Lépine, par son ordonnance du 15 février 1894.

Pour tourner la réglementation, d’aucuns arborent un drapeau tricolore aux deux tiers enroulé ! Ce fut le cas en particulier à Carmaux, le 16 septembre 1892 : le maire, Calvignac, et le journaliste guesdiste Duc-Quercy, mirent en demeure le commissaire, qui les sommait de dérouler leurs drapeaux, de leur montrer le texte de loi interdisant le port d’un drapeau enroulé et poursuivirent leur manifestation [8].

Il y a eu cependant à trois occasions des épisodes de tolérance inhabituelle, marqués par un déploiement considérable de drapeaux rouges : lors de l’inauguration du monument à la République de Dalou, place de la Nation, le 19 novembre 1899 ; lors des obsèques de Zola, le 2 octobre 1902 ; lors des obsèques de Louise Michel, le 22 janvier 1905.

ROUGE, NOIR, TRICOLORE

Les tenants du drapeau rouge n’ont pas toujours une attitude constante à l’égard du drapeau tricolore : les uns le vilipendent ; les autres l’acceptent à son côté. En revanche, le drapeau rouge fait généralement bon ménage avec le noir.

Le drapeau noir apparaît déjà en février 1871, suite à l’abandon de l’Alsace et de la Moselle, et le 1er mars, quand les troupes prussiennes entrent dans Paris, comme signe de malheur et de deuil. Il se répand après 1883, en même temps que se développe le mouvement anarchiste. Louise Michel l’adopte, disant : « Plus de drapeau rouge mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir portant le deuil de nos morts et de nos illusions ». Achille Le Roy compose une chanson sur le drapeau noir et Louise Michel, tandis que Vallès glorifie le drapeau noir des Canuts : «  Le drapeau arboré à Lyon est franc comme l’or, net comme la mort : l’étendard est noir ! plus menaçant que les autres. » En fait, tout au long de leur histoire, drapeaux rouges et noirs se côtoient : ils sont les uns et les autres aux mêmes cérémonies toujours présents.

Parfois même ils sont rejoints par les drapeaux tricolores, mais ce n’est pas toujours le cas. ertains vouent une haine profonde au drapeau tricolore, le drapeau des versaillais et de la bourgeoisie. En 1881, Eudes, par exemple, qualifie d’infâme le drapeau tricolore, en précisant : «  C’est le drapeau du gouvernement d’aujourd’hui, c’est le drapeau de Versailles, c’est le drapeau de l’opulence écrasant la misère, c’est, en un mot, le drapeau de la Réaction bourgeoise.  » [9] À l’inverse, Jaurès ne répudie pas le drapeau tricolore : «  L’exploitation nationaliste et cléricale qui a été faite du drapeau de la Révolution l’a vu décoloré ou souillé. Le monde pourtant n’a pas oublié que c’est sous cet emblème, sous ce triple rayon, que le peuple français a conquis la liberté et l’a ou proposée ou imposée aux hommes. Et les révolutionnaires logiques, ceux qui veulent élargir et passionner en justice sociale l’effort de la Révolution, ne doivent pas abandonner à la réaction le drapeau de la première République ; il se colorera tous les jours plus largement d’un reflet pourpre à la vive aurore du socialisme grandissant.  » [10]

ECRIVAINS, POÈTES ET CHANSONNIERS

Le drapeau rouge a inspiré écrivains, poètes et chansonniers. Un quotidien titré Le Drapeau rouge paraît sous la Commune, mais il n’aura qu’un seul numéro, celui du 11 mai. C’est aussi le titre d’une brochure de Lucien Pemjean, qui paraît en 1880 et est rééditée en 1881, puis en 1882, et, par-ci par-là, de divers périodiques, en France ou à l’étranger.

De nombreuses chansons le glorifient. La plus connue est celle de Paul Brousse, composée sur l’air de La libre Sarine, un air national suisse, pour la manifestation du 18 mars 1877 à Berne, et qui célèbre « notre superbe drapeau rouge, rouge du sang de l’ouvrier » [11]. La plus révolutionnaire est anglaise, The Red Flag, un chant dû à un certain Jim Connel, dont on ne sait rien par ailleurs. Maurice Dommanget présente, en annexe à son Histoire du drapeau rouge, neuf chansons ayant pour titre Le drapeau rouge qui s’échelonnent de 1877 à 1925 [12].

Le drapeau rouge émaille toute l’oeuvre poétique de Pottier :
« Commune, tu seras suivie,
C’est le grand assaut pour le pain,
Chacun doit manger à sa faim !
Chacun doit vivre à pleine vie !
Toi, drapeau rouge, flotte au vent,
Salué de la terre entière.
En avant ! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant
 » ! [13]

ET AUJOURD’HUI ?

Dans son article 2, la Constitution de 1958 dispose que :
« La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est la « Marseillaise ».
La devise de la République est « Liberté, Egalité, Fraternité »
 »,
mais aussi — ce qui semble être un canulard, mais n’en est pas un — que : « Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

GEORGES BEISSON


[1Dommanget Maurice, Histoire du drapeau rouge des origines à la guerre de 1939, Paris, Librairie de l’Étoile, 1967, p. 7.

[2Clément Jean-Baptiste, La Revanche des communeux, Paris, 1886 ; rééd. Le bruit des autres, 2012, p. 25-27.

[316 février 1885.

[4Septembre 1890.

[517 septembre 1893.

[63 avril 1896.

[7Cité par Dommanget, op. cit., p. 239.

[8Dommanget, Ibid., p. 234.

[9Cité par Dommanget, Ibid., p. 193.

[10L’Humanité, 14 juillet 1904.

[11La Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1975, 22-2, p. 262-268, présente l’histoire complète de ce chant créé par Paul Brousse et piraté, puis complété, par Achille Le Roy, ainsi que de ses versions belges.

[12Dommanget, op. cit., p. 484-502.

[13Pottier Eugène, Œuvres complètes, François Maspero, Paris, 1966, p. 133.


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