Lissagaray, le "Michelet de la Commune", "mousquetaire de la Sociale"

dimanche 11 mars 2012

LissagarayCeux qui ont lu des ouvrages sur la Commune de Paris ne peuvent ignorer le nom de Lissagaray, dont l’Histoire de la Commune de Paris publiée en 1876, reprise en 1896 avec une nouvelle préface de l’auteur dans une version définitive, et constamment rééditée au long du XXe siècle [1], reste un classique, un ouvrage de référence. Mais si des Communards qui n’ont pas nécessairement joué un rôle essentiel font plus ou moins régulièrement l’objet d’articles ou de conférences, si des associations se sont constituées pour perpétuer le souvenir et les idées de certaines personnalités du mouvement ouvrier de l’époque, tel n’est manifestement pas le cas de Lissagaray.

Je ne cache pas que mes origines béarnaises et mon nom, qui est celui d’une rivière de la Basse-Navarre, ne sont pas tout à fait étrangers à une certaine proximité avec ce Gascon qui portait le patronyme basque de ses ancêtres (Lissagaray = l’église d’en haut) et que la ville d’Auch honore d’une stèle pas très éloignée, sur les bords du Gers, de la statue de d’Artagnan.

Chacun pourra juger qu’il mérite un autre sort que celui qui lui est fait [2]. Né à Toulouse en 1838, mort à Paris en 1901, cet homme plutôt petit et trapu, d’allure militaire, était connu pour son indépendance d’esprit, son tempérament fougueux, son courage physique allié à une détermination politique sans défaillance, qui l’ont conduit à des duels dont le plus célèbre fut celui qui l’opposa à son cousin Paul de Cassagnac, un « mameluck » du Second Empire. On a dit parfois, pour minimiser ses mérites ou émettre des doutes sur sa qualité d’écrivain, que Lissagaray fut l’homme d’un seul livre bien qu’il ait écrit d’autres ouvrages aujourd’hui introuvables [3] - en considérant avec quelque injustice que son « Huit journées de mai derrière les barricades » publié dès 1871 n’était qu’une simple préparation de son grand oeuvre.

Dans ces deux principaux écrits, les événements de la Commune de Paris sont décrits et analysés presque à chaud, et bouleversent encore le lecteur comme de véritables reportages réalisés par un correspondant de guerre, ou plutôt « correspondant de révolution » selon le mot de l’historien Jean Bruhat. « Simple du rang », « ni membre, ni officier, ni fonctionnaire de la Commune » ainsi qu’il l’a lui-même souligné, Lissagaray s’est fondé sur sa connaissance personnelle et directe de l’événement auquel il a participé dans les rangs de la Garde nationale, combattant sur les barricades.

Au cours de son exil à Londres, de 1871 à 1880, il a bénéficié des conseils de Karl Marx, qui s’est employé à faire réaliser une bonne traduction allemande de son livre, alors qu’Eleanor, la fille cadette du maître, sa fiancée malgré l’opposition paternelle, en écrivait la première traduction anglaise. Pendant des années, Lissa, ainsi que ses compagnons l’appelaient, a fait oeuvre d’historien, recherchant les témoignages, remettant sans cesse son texte sur le métier « car, écrivait-il, le vainqueur guettera la moindre inexactitude pour nier tout le reste ». Son livre était une analyse critique, équilibrée, car « celui qui fait au peuple de fausses légendes révolutionnaires, celui qui l’amuse d’histoires chantantes, est aussi criminel que le géographe qui dresserait des cartes menteuses pour les navigateurs ». Une appréciation d’autant plus remarquable qu’elle était formulée quelques années à peine après les événements.

Tout cela explique pourquoi son oeuvre a gardé toute sa fraîcheur et résisté à l’usure du temps.

Personnage aux multiples facettes, Lissagaray a commencé sa carrière à Paris dans les années 1860 comme animateur des « Conférences littéraires de la rue de la Paix » avec le concours de personnalités déjà célèbres ou qui le deviendront, Jules Vallès, Eugène Pelletan, Charles Floquet, Elisée Reclus... et une conférence retentissante sur Alfred de Musset.

Il fut un orateur républicain écouté dans les nombreuses réunions publiques qui se tinrent à Paris après la publication de la loi de 1868, et lors de la campagne plébiscitaire de 1870, pourchassé par les tribunaux de Napoléon III. Pendant la guerre franco-allemande, après le désastre de Sedan, il exerça les fonctions de commissaire de guerre dans les armées de la République levées par Gambetta.

Mais Lissagaray était avant tout un journaliste. Déjà, sous l’Empire, il avait fait ses premières armes dans le métier comme rédacteur en chef de « l’Avenir du Gers », puis collaboré à divers journaux, « La Réforme » de Vermorel, « La Marseillaise » de Rochefort, et pendant les événements de la Commune, il publiera deux journaux éphémères, « L’Action », et « Le tribun du peuple ». Après son retour d’exil, en 1880, il a tenu une place marquante dans la presse de tendance socialiste, par des journaux qu’il a fondés, et dont il était le directeur ou le rédacteur en chef. « La Bataille », seul quotidien politique se réclamant du socialisme avant la parution du « Cri du peuple » de Jules Vallès, reparaissant après une interruption de trois années pour mener une ardente bataille contre le général Boulanger alors que d’autres anciens Communards pactisaient avec lui ou restaient en dehors de l’action sur le fondement d’analyses contestables du type « Ni Ferry ni Boulanger ». Puis « La Grande Bataille » pour « la France aux républicains », contre les corrompus du scandale de Panama, et des collaborations occasionnelles à diverses autres publications. Dans la continuité des activités littéraires de sa jeunesse, il dotait ces journaux, ce qui était plutôt novateur pour la presse de l’époque, de rubriques consacrées à la littérature, au théâtre et aux arts.

Ce redoutable polémiste, qui écrivit quotidiennement un éditorial pendant une dizaine d’années, était connu bien au-delà de l’audience des journaux où il écrivait. Les témoignages de ses contemporains concordent pour le considérer comme une des meilleures plumes, avec Jules Vallès, parmi les journalistes de cette mouvance socialiste dispersée et divisée en chapelles. Les titres de ses articles faisaient mouche, il avait des trouvailles dans un style riche, coloré, incisif, affublant ses adversaires ou les personnalités politiques qu’il combattait de surnoms ridicules. Il était aussi un maître formateur de nouveaux talents et des journalistes voués à un certain renom lui doivent beaucoup.

Journaliste militant, il était engagé dans les luttes politiques et sociales, candidat aux élections législatives de 1885 et 1893 et à plusieurs élections partielles, non pour obtenir un siège, mais pour exprimer ses idées. Des idées qui ne manquaient pas d’originalité, marquées d’un anticonformisme qui le situait en dehors de toute discipline et le conduisait parfois à des conflits et à des accrochages violents, notamment avec Paul Lafargue et son épouse Laura, une des filles de Karl Marx qu’il exécrait pour des raisons où s’entremêlaient les divergences politiques et les ressentiments liés à la plaie ouverte que représentait la rupture imposée avec Eleanor. Toute sa vie, Lissagaray, personnage inclassable, est resté fidèle à la République, aux libertés, aux aspirations ouvrières, à la recherche de l’unité du mouvement socialiste.

On a bien raison de penser qu’il fut le « Michelet de la Commune » par son incomparable « Histoire de la Commune de Paris », et qu’il fut aussi un « mousquetaire de la Sociale » par un clin d’œil à ses origines gasconnes, à ses convictions, et aux combats de sa plume alerte.

René Bidouze


[1L’ouvrage de Lissagaray a été réédité par différentes maisons d’édition, notamment en 1909, en 1929 avec une préface d’Amédée Dunois, puis en 1947, en 1967 et 1969 avec une préface de Jean Maitron, en 1971 à l’occasion du centenaire de la Commune, et plus récemment, en 1990 et 1996, sans parler des éditions anglaises et allemandes et en d’autres langues. Jean Bruhat a écrit une préface de « Huit journées de mai derrière les barricades » en 1975.

[2René Bidouze, « Lissagaray la plume et l’épée », Editions ouvrières, Collection La part des hommes, 238 pages, 1991.

[3Jacques Bonhomme. « Entretiens de politique primaire », écrit pendant une incarcération à la prison Sainte-Pélagie, « Catéchisme républicain », également écrit à la fin du Second Empire, deux pamphlets, « Vision de Versailles » et « Rouge et noir », publiés à Londres pendant l’exil, des anecdotes sur les femmes de la Commune, un ouvrage anonyme de fiction « Plus d’Angleterre » publié en 1887.


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