Notre quatrième soirée d’histoire s’est tenue le mardi 3 décembre 2019, à la mairie du XIVe arrondissement, devant une cinquantaine de participants. C’est Marc Lagana qui introduit le thème — La province et la Commune de Paris — et présente les intervenants : Chantal Champet, historienne, qui travaille sur la Commune de Marseille ; Jean Annequin, co-président du comité berrichon des Ami.e.s de la Commune, qui s’intéresse depuis plusieurs années aux mouvements révolutionnaires dans les campagnes ; Michelle Zancarini-Fournel, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon 1, auteure de Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours.

Le propos de la soirée était d’analyser la spécificité des communes provinciales et leurs rapports avec la Commune parisienne. Chantal Champet, après avoir rappelé les transformations qui affectent Marseille sous le Second Empire — le développement portuaire, les grands travaux et leurs conséquences sociales, la montée de l’opposition à l’Empire — présente les évènements de 1870- 1871. Le mouvement insurrectionnel marseillais se développe dès l’été 1870 : d’abord les 7 et 8 août, où la mairie est prise d’assaut et un comité révolutionnaire installé — avec, entre autres, Gaston Crémieux —, sans lendemain, car la répression est brutale ; puis le 4 septembre, au moment de la chute de l’Empire, où une première Commune est proclamée, avec Alphonse Esquiros, en même temps qu’est créée la Ligue du Midi ; enfin, du 22 mars au 4 avril, en écho à la Commune de Paris, avec laquelle Gaston Crémieux proclame la solidarité de Marseille. Ce troisième mouvement insurrectionnel est brisé par l’armée, qui bombarde la ville depuis Notre-Dame-de-la-Garde (« Notre-Damede-la-Bombarde »). La répression est terrible : la loi martiale est instaurée et Crémieux est condamné à mort.

L’originalité de cette Commune de Marseille, c’est d’avoir été précédée — contrairement à Paris — d’une tentative de République sociale dès 1870 ; de ne pas avoir donné naissance à une Fédération de la Garde nationale ; et d’avoir été paralysée par la division entre la Commune de Marseille proprement dite, et une commission départementale plus radicale.

Jean Annequin présente ensuite le cas du Berry – Cher et Indre –, une province rurale, pauvre, sans grande concentration urbaine, où une petite, voire toute petite, paysannerie (dont de nombreux vignerons) subit le poids des grands propriétaires terriens. On y trouve des industries rurales – textile, métallurgie – et quelques grands foyers industriels, surtout situés dans le Cher, notamment autour de Vierzon.

Les évènements de 1870-1871 sont suivis, mais de manière décalée, à cause du défaut d’informations qui favorise l’attentisme et toutes sortes de supputations. La proclamation de la Commune est suivie de mouvements favorables à Paris, notamment dans le Cher, à Vierzon, à Bourges, à Saint-Amand. L’Indre, sauf Issoudun, est moins réactive. Une bataille s’y joue autour de l’envoi d’adresses de soutien au gouvernement de Versailles : si beaucoup de petites communes vont dans le sens de Versailles, Issoudun et Châteauroux se singularisent en n’adhérant pas à cette adresse.

Cela n’empêche pas le succès des candidats républicains aux élections municipales du 30 avril. Le Berry s’installe donc dans la République, sans pour autant s’identifier au mouvement révolutionnaire parisien. En Berry, les mouvements de 1870-1871 s’ancrent dans une tradition ancienne de luttes pour la République, qui s’était déjà manifestée en 1848 ou en 1851.

Michelle Zancarini-Fournel essaie d’appréhender le mouvement communaliste dans toute son ampleur chronologique et géographique, en se référant à Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871 (Flammarion, 1971). Elle rappelle le terreau sur lequel le mouvement communaliste va se développer : les lois sociales de l’Empire (grèves, coopératives), l’apparition des premières organisations ouvrières.

En septembre, dans le contexte de la guerre, de la défaite, de l’instauration de la République, des mouvements insurrectionnels se développent à Marseille ou à Lyon. À Lyon, dès le 4 septembre, l’Hôtel de ville est occupé ; la République y est proclamée ; le drapeau rouge est hissé ; un comité de salut public est formé ; une première Commune est instaurée ; une Fédération révolutionnaire des Communes est proclamée. Mais, dès le 28 septembre, cette première Commune est balayée par la garde nationale des quartiers bourgeois.

Le 22 mars 1871, Lyon récidive : « Notre ville qui, la première, au 4 septembre, a proclamé la République, ne pouvait tarder d’imiter Paris ». Cette seconde Commune de Lyon se prolonge jusqu’au 1er mai, quand les dernières résistances sont brisées par l’armée. D’autres mouvements éclatent au Creusot, à Saint-Étienne, où la Commune est proclamée le 23 mars ; à Narbonne et à Carcassonne, avec Émile Digeon ; à Toulouse ou à Limoges… Mais ces Communes sont isolées et ne durent que quelques jours.

Michelle Zancarini nous offre enfin un focus original sur les évènements de la Martinique. L’abolition de l’esclavage y avait été décrétée en 1848, mais le pouvoir était resté aux mains des békés, les grands planteurs blancs. Le 22 septembre, à l’annonce de la révolution parisienne, une émeute se déclenche contre un planteur nommé Codé, royaliste, arrogant et raciste, qui est massacré. Du 22 au 26 septembre, l’insurrection se développe, animée par des petits propriétaires et des ouvriers agricoles, qui réclament le partage des terres. La répression par les milices blanches est sans pitié. Il en restera une coupure durable entre les colons blancs, royalistes ou républicains conservateurs, et la classe moyenne mulâtre, « républicains de couleur », laïques et anticléricaux.

Un débat s’ensuit au cours duquel sont apportés des éclairages complémentaires : sur la filiation possible entre les Communes méridionales et la révolte des vignerons de 1907 ; sur l’incidence éventuelle des facteurs religieux (le protestantisme méridional) ; sur l’origine provinciale des troupes de la répression. Sur le décalage entre la Commune de Paris et la province, ou entre la France du nord et du sud, Jean-Louis Robert invite à prendre en compte l’occupation du nord du pays et le siège de Paris ; et souligne l’ambivalence d’une Commune de Paris, marquée par un certain sentiment de supériorité parisienne, mais en même temps attachée à l’idée de fédération et soucieuse de ne pas imposer un modèle. Il est réducteur de dire « LA province ». Il y a des communes provinciales, avec leurs spécificités locales ; il y a bien des réseaux, mais pas un mouvement univoque.

MICHEL PUZELAT

Voir l’enregistrement intégral de la soirée d’histoire

Chantal Champet : La Commune de Marseille et son contexte insurrectionnel (1870-1871) 

Chantal Champet

 

Jean Annequin : La Province rurale et la Commune de Paris : l'exemple du Berry

 Jean Annequin

 

Michelle Zancarini-Fournel : Le moment communaliste (1870-1871)

 Michelle Zancarini-Fournel

 

La province et la Commune : Questions- réponses

JChantal Champet, Michelle Zancarini-Fournel, Marc Lagana, Jean Annequin