Les Communes en province

Article de Marcel Sapey dans la revue Europe (n° 70, octobre 1951, pp. 87-95). *

Un passé de luttes ouvrières

Jusqu'en 1865, par sa production ouvrière, la région de Rive-de-Gier, Saint-Etienne, Firminy se classe en tête des bassins français. Avec sa quincaillerie, son armurerie, sa sidérurgie, sa rubanerie et ses verreries, c'est un des foyers industriels les plus prospères de France.

1- Première approche avant la Commune

Cet article est le premier volet d’une mise en perspective des rôles respectifs de la province et de Paris dans les mouvements de protestation et les révolutions du XIXe siècle, jusqu’à la Commune. La seconde partie, incluant la Commune, sera publiée dans un prochain numéro.

En Seine-et-Marne, les idées républicaines et socialistes sont très présentes à la fin du Second Empire, comme l’ont attesté les dernières consultations électorales, notamment dans les villes à forte population ouvrière et artisanale, et chez les ouvriers agricoles durement exploités par les grands propriétaires terriens.

Né le 5 juin 1840 à Paris, rue du Bac, Caulet de Tayac, petit neveu d’un ambassadeur de France sous le 1er Empire, fils d’un officier de la Garde de Napoléon 1er, qui dirigea ensuite pendant 46 ans la Caisse des Dépôts et Consignations, n’était pas forcément préparé à rejoindre la Commune !

À la veille de la Commune de 1871, Le Creusot, en Saône-et-Loire, est l’une des plus importantes villes industrielles de France.

Né au Creusot (Saône-et-Loire) le 10 septembre 1841, il est le fils posthume d’un mineur de charbon tué lors d’un coup de grisou. Enfant, il fréquente un instituteur révoqué par le Second Empire et un ancien  déporté en 1851.

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune comme Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne et Toulouse. Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts. C’est donc par la cité phocéenne que nous commençons cette série d’articles consacrée aux Communes de province.

A Saint-Etienne, le 4 septembre 1870, on apprend la proclamation de la République. Le conseil municipal dissous mais toujours en place décide de nommer un conseil provisoire et Tiblier-Verne, un républicain modéré, marchand de bois, est élu maire. Le 5 septembre César Bertholon, ancien député de l’Isère en 1848, exilé en Algérie, rédacteur en chef du journal radical l’Éclaireur est nommé préfet.

Bordeaux, avant le 4 septembre 1870, donne une majorité aux adversaires de l’Empire ; le Gouvernement provisoire la choisit comme centre d’animation de la défense nationale en province ; l’Assemblée nationale élue après l’armistice s’y réunit. Les militants de la section de l’Internationale, traversés par un fort esprit républicain, réagissent. Plusieurs attitudes républicaines coexistent dans la cité depuis les notables modérés au pouvoir, autour de leur journal, La Gironde, jusqu’aux « radicaux  » et les couches qu’ils influencent.

On a tendance à considérer la province comme totalement réactionnaire et hostile à la Commune de Paris. Certes, de nombreux notables, représentants du grand capital, sont acquis aux idées légitimistes mais il existe, dans plusieurs régions, d’honnêtes citoyens défenseurs de la République démocratique et sociale.

À Lyon, le 4 septembre 1870, à sept heures et demie, à la lecture des affiches annonçant la défaite de Sedan, des groupes de manifestants occupent l’Hôtel de Ville où siègent le préfet et la Commission municipale nommés par le pouvoir impérial. Le préfet est fait prisonnier. A 9 heures, la République est proclamée, une demi-journée avant Paris. Le drapeau rouge flotte au sommet de l’édifice. Il y restera jusqu’au 4 mars 1871.

À Lyon, au début du XIXe Siècle, l’activité principale est l’industrie de la soie, avec ses ouvriers, les canuts qui vivent dans le faubourg de la Croix-Rousse sur la rive droite du Rhône. En 1831 et 1834, leurs révoltes contre des conditions inhumaines de travail ont été sauvagement réprimées.

À Limoges, l’activité industrielle s’est affirmée, dès la fin du XVIIIe siècle, autour du textile et de la porcelaine ; les convictions socialistes ont fortement imprégné la classe ouvrière. La ville est déjà aguerrie aux conflits sociaux.

Toulouse, à l’automne 1870, chef-lieu du département de Haute-Garonne, est une ville d’artisanat et de très petites industries. Les forces économiques dominantes sont les professions libérales, des commerçants et des propriétaires. Les artisans, petits boutiquiers et ouvriers vivent dans le centre ville et le faubourg Saint-Cyprien. Les élections municipales d’août 1870 ont été remportées par les Républicains. Elle ont été annulées par le régime impérial.

De la proclamation de la République jusqu'à la Commune, la vie politique de Rouen a été dominée par les événements militaires. Après la capitulation de Sedan, les armées allemandes, qui encerclaient Paris, arrivèrent aux confins de la Normandie; Gournay fut occupé le 26 octobre. Le 1er décembre, Manteuffel lançait son offensive sur Rouen ; les troupes françaises ne purent lui opposer aucune résistance sérieuse, et la ville fut prise le 5 décembre. En janvier, la ligne d'armistice Fécamp-Lillebonne coupa la Seine-Inférieure en deux, ne laissant libre que la région du Havre. Les Allemands ne devaient évacuer la rive gauche de la Seine qu'à la fin de mars et le reste du département le 22 juillet. L'organisation de la défense puis l'occupation ont accru les tensions sociales, mais également freiné leurs manifestations.

Dans ce numéro de la revue La Commune consacré à la province nous ne pouvions passer sous silence le mouvement révolutionnaire qui, de 1870 à 1871, secoua Marseille et ses environs (1).

Proclamée le 23 mars 1871, la Commune avait des antécédents. Une première Commune avait eu lieu, le 1er novembre 1870. Il nous appartenait donc de retracer ces grandes journées révolutionnaires ainsi que de brosser le portrait de ces hommes qui, au sein de la cité phocéenne, surent lutter pour la République et la démocratie.

Vallès perçoit immédiatement la Commune comme la revanche du 2 décembre : « Notre génération est consolée ! Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d'angoisses (1) ». Dans L’Insurgé, il parlera de « pleine revanche », « d'épanouissement de la résurrection » (2), de « revanche du collège, de la misère, de décembre » (3).
À Hector Malot, en 1872, il confiera que la Commune fut « le rêve de (sa) vie réalisé », qu'il y fut « dédommagé de toutes (ses) douleurs » (4).

Le 21 mai 1971, à l'occasion d'un colloque universitaire tenu pour le centenaire de la Commune, le professeur Monty Johnstone, de la London School of Economics, s'interrogeait sur l'ampleur de l'isolement de Paris et les effets de cet isolement sur les décisions prises par le Conseil général au cours de ses deux mois d'existence. Jacques Rougerie, qui venait de présenter le rapport en discussion, lui accordait que le pouvoir du 18 Mars ne prétendit, n'osa ou ne sut que légiférer pour Paris et ne toucha pas à ce qui appartenait à la France.