LE CARTOGRAPHE CONDAMNÉ À UN TOUR DU MONDE

 

Commune de Paris, carte de E. Giffault

En lui remettant, en 1891, un prix de la Société de géographie, Frank Schrader rappelait qu’Émile Magloire Giffault « exécuta, au cours de divers voyages, des travaux de levés sur le terrain qui devaient lui donner, après l'enseignement qui s'acquiert dans le cabinet, celui qui ne s'acquiert que devant la nature ». Le républicain incontestable qu’était le cousin des frères Reclus se garda de préciser qu’en guise de voyages, le lauréat avait séjourné sept années au bagne de Nouvelle-Calédonie. Le musée Balaguier de La Seyne-sur-Mer conserve précieusement un des carnets de dessins qu’il en rapporta et dans lequel deux cartes illustrent sa circumnavigation.

UN JEUNE MILITANT BLANQUISTE

Émile Giffault (1850-1906) en 1871Nous ne savons rien de Giffault, né à Paris le 9 février 1850, de Pierre Augustin, ouvrier papetier, et de Joséphine Hardy, couturière, jusqu’à sa collaboration à l’illustration de La Terre. Description des phénomènes de la vie du globe, publiée chez Hachette en 1869. Si Élisée Reclus, son auteur, avait publiquement adhéré au principe de l’anarchie, son jeune cartographe appartenait à la mouvance blanquiste, et l’on sait combien ces deux courants, libertaire et autoritaire, se sont déchirés au sein du Comité central de la Commune. Par les lettres que Giffault adressa au journaliste et poète ariégeois Raoul Lafagette, nous découvrons avec quelle juvénile ardeur il vécut la dernière année de l’Empire : « Ce qui se passe ici est très grave, l’on sent qu’on approche d’une grande crise : coup d’État ou Révolution, c’est ce que tout le monde attend. Oh ! C’est maintenant qu’il va falloir de la santé. Car elle vient, cette sainte révolution. »

Le 19 août 1870, il se trouvait sur le front, mais avant même que Napoléon III remette son épée à Guillaume II, il avait rejoint Paris, où il constata que les dirigeants avaient « plus peur du peuple armé que des Prussiens ». Garde national pendant ce premier siège, il fit partie des émeutiers qui tentèrent de s’emparer de l’Hôtel de Ville, siège du gouvernement provisoire, à la nouvelle de la capitulation de Bazaine. Gustave Da Costa nous décrit un Garnier-Pagès, « consterné », pleurant « dans le gilet de Giffault : - Vous êtes bien jeune, disait l’homme des 45 centimes, vous avez été entraîné, pourquoi ne pas vous confier à notre vieille expérience ? »

L’exaltation née de la déchéance de l’Empire n’était pas retombée, le 18 frimaire an 78 [8 décembre 1870], quand il écrivit à son ami résidant alors à Gaillac : « Reviens mon cher car la Révolution monte, marche à grands pas ». Lafagette n’avait pas attendu pour apporter sa contribution au journal de Blanqui, La Patrie en danger.

Comme nombre de gardes nationaux exaspérés par l’attentisme de Trochu et partisans d’une sortie en masse, Giffault était à Buzenval, le 19 janvier 1871. Au lendemain de cet affrontement meurtrier avec les troupes prussiennes qui fit 5000 morts parisiens, un nouveau coup de main, conduit par les chefs blanquistes, fut tenté, avec moins de succès encore, contre le gouvernement provisoire qui, dès le 28 janvier, signait l’armistice. À la guerre étrangère succéda la guerre civile.

AUX CÔTÉS DU PROCUREUR RIGAULT

Après qu’Émile Duval, « en bon blanquiste, s’était emparé de la préfecture de police », dès le 18 mars, Giffault y rejoignit un Raoul Rigault, « très épris d’hébertisme ». Il eut pour mission de rechercher dans les archives les noms de ceux qui avaient trahi le parti sous l’Empire. « Je suis aux dossiers, écrivait-il à Lafagette dès le 24, j’ai vu le tien, qui n’est pas très important ». Ainsi, il put « démasquer quelques drôles dont les dénonciations se comptaient par centaines », dont un des républicains les plus estimés, Joseph Ruault, ami intime de Ranc : espion depuis 1857, il fut conduit rue Haxo avec les otages et fusillé à leur côté.

Giffault se contenta-t-il de cette fonction d’archiviste ? Il se défendit d’avoir participé au pillage de l’hôtel particulier de Mac-Mahon, arguant qu’il y avait été envoyé pour faire restituer ses objets personnels à la préceptrice anglaise des enfants du maréchal, mais, en la circonstance, il signa une décharge en tant que « commissaire de police », suggérant ainsi qu’il ne s’était pas contenté d’un emploi de sous-chef du bureau.

La charge la plus lourde qui pesa sur lui, celle de « pétroleur », a été détaillée par Maxime du Camp : « Un garçonnet est chargé de se procurer des liquides incendiaires. Il ceint son écharpe rouge, se fait escorter de trois hommes armés », et, chez un marchand de couleurs de la rue Grégoire-de-Tours, se fait remettre « trois touries [d’une contenance de 65 litres] contenant de l’esprit-de-vin, de l’essence et du pétrole. Donc, le 22 mai, tout était prêt pour détruire la Préfecture de police, qui ne fut allumée que le lendemain. Théophile Ferré et Raoul Rigault, ces deux fauves, ont brûlé l’antre où ils avaient gîté avant de l’abandonner. »

Échappant à leur sort funeste, Giffault, qui ne prit aucune part à la lutte des rues, fut arrêté le 5 juin, avant d’être transféré sur un ponton en rade de Lorient.

Émile Giffault, Pénitencier- dépôt île de Nou en 1871 

LE CHÂTIMENT ULTRAMARIN

Après un long séjour sur la Pénélope, il fut mis en jugement, sous la double inculpation d’usurpation de fonctions publiques et de complicité d’incendie, et le 8e conseil de guerre, siégeant à Saint-Germain-en-Laye, le condamna, le 3 février 1872, aux travaux forcés à perpétuité. Incarcéré au bagne de Toulon, il fut « détaché de la chaîne » le 19 juin et embarqué avec 78 autres transportés politiques sur la frégate La Virginie, qui suivit la route habituelle du cap de Bonne-Espérance. Sur l’île Nou, ils souffrirent autant de la promiscuité avec les droits communs, l’« écume des scélérats », que « de la haine des surveillants militaires ». Dans une lettre qui parvint à son destinataire, à travers les mailles de la censure, Giffault décrit à Lafagette, le 20 avril 1874, les souffrances endurées : « Malgré le fouet qui nous menace, nous avons fait entendre nos cris de détresse. Obtiendrons-nous un résultat ? Ces messieurs comprendront-ils que les forçats sont aussi des condamnés politiques ? Je ne te le cache pas : s’il nous faut rester ici encore un an, beaucoup seront morts, le découragement s’est emparé de nous. » Son ami Gustave Maroteau ne devait pas, en effet, survivre au-delà du 18 mars 1875. Alors que sa constitution fragile « ne lui permet[tait] pas de supporter des travaux de force », Giffault fut d’abord affecté à la ferme nord de l’île, où il dut « travailler huit heures par jour, manier la pelle, la pioche, et labourer la terre », mais le jugeant « digne de cette faveur » le capitaine d’infanterie de marine Dehousse, qui exerça le commandement du bagne pendant près de trois ans, lui vint « en aide, en lui donnant des emplois qui lui permettaient de s’isoler ».

Giffault se résolut néanmoins à solliciter la clémence du président de la République, non sans avoir confié, le 5 juin 1877, à Élisée Reclus les scrupules qu’il lui avait fallu surmonter : « J’ai écrit mon recours, je l’ai fait honnêtement et sans arrière-pensées, et je ne crois pas m’être avili. Je ne vous cache pas que j’ai beaucoup pensé à vous. Je tiens tellement à votre estime qu’il me semblait que je ne devais des comptes qu’à vous seul, et qu’étant absous par mes amis d’ici, je devais encore attendre votre jugement. Je n’ai pas attendu parce que j’étais convaincu que vous ne penseriez pas une minute que j’ai pu démériter de votre estime et de votre amitié. »

É. Giffault, Pénitencier-dépôt (île de Nou), Musée Balaguier, La Seyne-sur-Mer 1871

Sa peine fut commuée, en février 1878, en vingt ans de travaux forcés, et Raoul Urbain de citer son exemple pour dénoncer le cynisme des gouvernants, puis, en juillet 1879, à dix ans de bannissement à partir de son jugement de 1872. Comme tous les « politiques », il fut transféré à la presqu’île Ducos et autorisé à se rendre à Nouméa. Quoiqu’il n’ait séjourné que trois mois hors du bagne, il avait acquis une telle connaissance du pays que Louise Michel le chargea de corriger les épreuves de ses Légendes et chants de geste canaques, et qu’Élisée Reclus lui exprima sa gratitude pour avoir « revu à fond les chapitres relatifs à la Nouvelle-Calédonie » de sa Géographie Universelle.

Débarquant à Brest, le 4 avril 1880, après que La Creuse avait emprunté la route du cap Horn, il fut dispensé, comme douze autres bannis, de quitter à nouveau le sol métropolitain et bénéficia d’une autorisation de résidence à Paris.

LA FIDÉLITÉ À SES CONVICTIONS

Giffault aurait pu se contenter de reprendre son travail de cartographe. Il le fit certes, mais, loin de céder au découragement qu’aurait pu lui inspirer la cruauté de son sort, il s’empressa de renouer avec ses engagements politiques, demeurant attaché au radicalisme qui prônait des changements profonds et immédiats sur le plan social. Ami d’Eudes, il fut l’un des principaux rédacteurs du journal L’Intransigeant, fondé par Rochefort dès son retour d’exil. Jusqu’à la fin de sa vie, il demeura fidèle au quotidien de la rue du Croissant, en dépit des errements de son directeur, mais il continuait à mener de front une activité de cartographe professionnel, à la fois au journal Le Temps et à la Librairie Hachette. Il fut chargé d’illustrer plusieurs des ouvrages d’Élisée et d’Onésime Reclus, contribua à l'Atlas de géographie moderne et à l'Atlas universel, et se spécialisa plus particulièrement dans les questions coloniales : c’est ainsi qu’à partir des relevés exploratoires du capitaine Binger, d’Alfred Grandidier ou d’Auguste Pavie, il dressa les premières cartes précises du Soudan occidental, de Madagascar ou de la péninsule indochinoise.

Giffault, homme « de cœur et de dévouement, aussi doux qu’énergique, dont l’érudition n'avait d'égale que la modestie », mourut le 12 décembre 1906, à l’âge de 56 ans. Sur sa tombe à Montreuil-sous-Bois, son collègue de L’Intransigeant Ayraud-Degeorge rappela que, « par un privilège rare, il n’avait pas un seul ennemi. Et pourtant ses convictions, qu’il n’a jamais cachées, auxquelles il est resté fidèle jusqu’à sa dernière heure, étaient très ardentes, très tranchées ». Il aura manifesté, au long d’une « existence extrêmement agitée », une foi persistante dans l’avenir de la révolution sociale. Comme son ami Lafagette, il aurait pu dire à la fin de sa vie : « Je n'ai jamais rien demandé à la République et elle ne m'a rien offert. D'habiles acrobates ont décroché des timbales d'or. Moi, simple idéaliste, je ne possède que l'or des étoiles. »

YANNICK LAGEAT

Sources

A.N., BB/24/753;

A.N.O.M., COL. H2461;

A.P.P.P., BA 469. Émile Giffault, La Revue Blanche, t. XII, 1er semestre 1897, pp. 282-283. Les Cahiers Élisée Reclus, n° 6, mai 1997, p. 4. Correspondance avec Lafagette faisant partie d’un lot (n° 87 à 102) mis aux enchères par Primardeco, à Toulouse, que nous remercions de nous avoir autorisés à faire état de son contenu.

Horace Ayraud-Degeorge, Bulletin de l’Association des journalistes parisiens, n° 22, 10 avril 1907, pp. 38- 40.

Gaston Da Costa, La Commune vécue. 18 mars-28 mai 1871, t. III, Ancienne Maison Quantin, Paris, 1905, 425 p.

Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, t. IV, La Commune à l’Hôtel-de-Ville, Librairie Hachette, 1881, 398 p.

Simon-Mayer, Souvenirs d’un déporté. Étapes d’un forçat politique, E. Dent éd., Paris, 1880, 460 p.