Plus républicain que socialiste ! Tel était l’état d’esprit d’Henri (ou Henry) Brissac durant son séjour néo-calédonien : « Nous, les vaincus de la Commune de 1871, nous redoutions surtout le retour de la monarchie. Il nous fallait la République avant tout. La République pour nous était l’alma mater qui devait engendrer la transformation sociale. » Combien, à son retour du bagne de l’île Nou, après avoir bénéficié d’une grâce qui n’effaçait pas la flétrissure morale, le condamné aux travaux forcés à perpétuité dut désespérer de la République désormais solidement installée !

Henri Brissac (1826-1906) dessin paru dans le "Cri du Peuple" du 18-09-1885Brissac mourut le 16 mai 1906, à l’âge de 83 ans. Ses dernières années furent vécues dans une grande gêne matérielle, et les lettres qu’il a adressées à Ernest Vaughan, fondateur de L’Aurore, témoignent éloquemment du sentiment d’ingratitude qui l’habitait au soir de sa vie. « Comment, étant donné mon passé tout de sacrifice et de dévouement au progrès social ! 150 francs par mois [ soit quelque 580 €] », alors que son loyer s’élevait à 90 francs. « C’est épouvantable ! » Sa femme, Léonie, fille du grand anatomiste Ludovic Hirschfeld, en était réduite, en août 1904, à solliciter du directeur de l’œuvre philanthropique du lait, la gérance d’un dépôt, et, en annonçant le décès de son mari, elle exprimait son désarroi à Vaughan, devenu, en 1903, directeur de l’hôpital des Quinze-Vingts, après s’être retiré du journalisme : « Je suis sans ressources et malade. Pour les funérailles, je ne sais que faire, n’ayant personne. Venez au secours de la pauvre veuve de votre ami. » C’est au même Vaughan que, « désespérant d’obtenir le plus modeste emploi », Brissac adressait son curriculum vitae qui permet de retracer ce que fut son existence qu’il désigne lui-même comme un struggle for life depuis sa naissance, le 16 novembre 1822.

De 1840 à 1848, épris de gloire littéraire, il explora différents genres, le journalisme, la poésie et les drames en vers ou en prose, multipliant les écrits, soit autant de pièces qui « ont été détruites ou sont encore plongées dans les catacombes des manuscrits ». Mais la lecture de Charles Fourier à l’âge de 18 ans n’en a pas fait un Rubempré, et, lors du coup d’État du 2 décembre 1851, « il fut un de ceux qui donnèrent lecture, au Carré Saint-Martin, de la protestation des députés républicains appelant le peuple à la résistance ».

Il vécut de traductions d’anglais, avant d’être obligé de s’expatrier de 1859 à 1869, en Pologne, où il enseigna, et, dès son retour en France, « la censure étant supprimée, il se livra à une ardente propagande dans les réunions publiques », publia des chroniques dans La Cloche, puis, après la chute de l’Empire, collabora avec Félix Pyat à Combat et au Vengeur, « en même temps qu’il faisait son service de garde national ». Après le 18 mars, il écrivit dans La Commune, appelant de ses vœux « la République, la destruction des privilèges et des monopoles, l’émancipation intellectuelle et économique des prolétaires, l’instruction laïque obligatoire, l’anéantissement de la féodalité industrielle et bancocrate ».

S’étant retiré du journal, il exerça ensuite, du 16 avril au 24 mai, les fonctions de secrétaire général de la Commission exécutive, puis du Comité de Salut public. « Personnage redoutable, jadis poète », selon Malvina Blanchecotte qui, dans ses Tablettes, se montre sans tendresse pour celui qui lui opposa une fin de non-recevoir quand elle vint plaider à l’Hôtel de Ville la cause du curé de Saint-Séverin arrêté comme otage. Elle ne semblait pas avoir attentivement lu, dans une pièce de vers qu’il lui avait adressée, le quatrain suivant :

Valets, sommes-nous las de nos livrées ?

De l’oppression déguisée en loi ?

Des cultes forgeant des chaînes dorées

Pour lier l’esprit et servir la foi ?

Brissac soutint ne pas avoir pris part aux délibérations et n’avoir disposé d’aucune initiative, son service se bornant à la transcription des décrets sur les registres, à leur promulgation et à la transmission des ordres. Il n’aurait donc été « que l’instrument de la volonté du Comité », mais, après son arrestation, le 20 juin, il se trouva un témoin, le docteur Norcott, membre d’une association humanitaire quaker (le Friends War Victims Relief Commitee), pour affirmer qu’il serait peut-être parvenu à sauver Mgr Darboy, sans la résistance invincible de Raoul Rigault, de Félix Pyat, de Jean-Baptiste Millière et de… Brissac, mais le prêtre qui avait été recommandé à ce dernier par Malvina Blanchecotte avait fini par être élargi…

Brissac fut condamné, le 24 mai 1872, par jugement du 5e Conseil de guerre de la 1ère division militaire, aux travaux forcés à perpétuité, pour : avoir, dans un mouvement insurrectionnel, exercé une fonction dans des bandes armées ; s’être rendu coupable d’excitation à la guerre civile ; s’être rendu complice de la destruction de la colonne Vendôme et d’incendies de maisons habitées.

Il sollicita la commutation de sa peine en bannissement ou, au moins, en réclusion, mais elle fut confirmée en révision le 2 juillet et en cassation le 25 du même mois. Le commissaire du gouvernement estima qu’il n’y avait pas lieu de proposer une mesure de clémence pour « un des chefs les plus ardents et les plus dangereux du parti révolutionnaire », arguant que « les partisans de la Commune ne cessent de lui porter le plus vif intérêt », puisque, « lors de sa condamnation, des menaces anonymes de mort ont été adressées au président du conseil de guerre ».

Brissac a publié, avec ses Souvenirs de prison et de bagne, le récit « d’un homme qui a porté le bonnet vert au bagne de Toulon », d’où il écrivit à sa « chère petite femme » : « Je n’ai plus à compter sur la justice des hommes. Je t’en prie, ne perds pas ton courage. L’iniquité même dont je suis l’objet doit raffermir ton moral. Adieu, je te couvre de baisers, mon ange. » De surcroît, à son arrivée à l’île Nou le 23 juillet 1873, 92 jours après son embarquement, il fut mis au peloton de correction pour avoir adopté une attitude jugée « effrontée » par le commandant de La Loire, Lapierre, dit Jacques, de sinistre réputation, qui le désigna au service de la pénitentiaire comme « un journaliste enragé, homme très dangereux, bon à fusiller ». À la fois persécuté par « les marquis de la chiourme et les ducs du ramas [dortoir] », il ne sortit que le 18 mai 1875 de la quatrième catégorie réservée aux porteurs de la double chaîne considérés comme « incorrigibles », après avoir été employé au four à chaux dénommé « l’abattoir aux communards », et contraint de servir d’assistant au bourreau.

Sans renier ses engagements, il forma, en mai 1877, un recours que la commission des grâces ne crut pas devoir accueillir :

« M. le Président de la République,

« Je n’hésite nullement à déclarer que je déplore profondément la douloureuse guerre civile qui a éclaté à Paris le 18 mars 1871. Mais il m’est impossible en même temps de ne pas penser que l’histoire impartiale en rendra surtout responsable une assemblée monarchique élue pendant que l’ennemi occupait encore notre territoire.

« Dans le cas où, en vertu des pouvoirs qui vous sont conférés par la Constitution, vous m’accordiez de rentrer en France, je serais heureux d’y vivre, comme le devoir me le prescrit, en citoyen paisible et soumis aux lois.

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, M. le Président de la République, votre obéissant serviteur. »

Henri Brissac : Souvenirs de prison et de bagne (édition de 1881)Le 1er décembre 1878, le gouverneur de Nouvelle-Calédonie émit l’avis qu’un recours en grâce pouvait être pris en considération, ce « sujet digne d’intérêt » étant « soumis et obéissant, âgé et usé, maladif ». Depuis une année, classé aux impotents, Brissac confectionnait des chapeaux de paille… C’est à « Un oublié », n’ayant pas bénéficié de l’amnistie partielle, que La Révolution française consacra un article, le 6 avril 1879. Le 20, sa femme, qui avait trouvé un emploi d’institutrice à Varsovie, rappelait à Édouard Lockroy, député radical-socialiste des Bouches-du-Rhône, que « la pièce la plus grave à sa charge est une réquisition de foin [sic] faite par le comité et contresignée malheureusement de sa main », et que son accusateur « M. Norcote [sic] ne l’a jamais quitté sans le remercier des efforts qu’il avait faits pour le succès de sa négociation relative à l’échange de l’archevêque [Darboy] avec Blanqui ». Lockroy soumit au garde des Sceaux une demande de grâce « en faveur d’un condamné qui a déjà subi une peine terrible et prolongée », l’accompagnant de la lettre de « sa malheureuse femme ». Ce n’est que le 1er octobre que Brissac compta parmi les « forçats libérés autorisés à rentrer en France », et, avant de quitter Nouméa, le 26 novembre, il put « aller et venir », jouissant d’un « droit constitutionnel », dont il avait « perdu l’usage pendant huit années et demie de captivité ».

Au terme d’une interminable traversée de 133 jours à bord de La Creuse, il débarquait à Brest le 5 avril 1880, accueilli par « le comité républicain, plein de sollicitude et d’amabilité ». Assuré désormais que « sa chère République est bâtie sur un roc », il appelait de ses vœux la réalisation du programme guesdiste : « Éclairer, réchauffer, moraliser les masses, leur expliquer quel est le but qu’il faut poursuivre, c’est-à-dire l’éducation intégrale et le bien-être pour tous, et leur mettre ainsi au cœur l’espérance et le zèle pour la chose publique : voilà l’œuvre non moins indispensable. Simple gracié, je ne suis ni électeur ni éligible, mais le ministère n’a pas puissance de briser la plume ni de cadenasser les lèvres de l’ancien forçat. »

Ayant recouvré ses droits civiques à la faveur de l’amnistie totale, c’est sous l’étiquette radicale qu’il se présenta, sans succès malgré des scores honorables, aux élections législatives dans les départements du Gard et de la Seine, respectivement en 1881 et 1885. À sa mort, on salua son « admirable désintéressement », mais il avait dû se résoudre à vivre chichement de collaborations au Cri du Peuple, à La Justice, au Citoyen, à La Petite République et à L’Aurore. Il demeura toutefois fidèle à l’idéal de justice sociale dont il ne désespérait pas, malgré « l’étreinte de la pauvreté », qu’elle conduisît à « l’affranchissement matériel, intellectuel et moral de l’humanité ».

YANNICK LAGEAT

Sources

A.N., BB/24/769.

A.N.O.M., COL H 128.

S.H.D., GR 8 J 188.

Blanchecotte A.-M., Tablettes d’une femme pendant la Commune, Éditions du Lérot, Tusson, 1996, 285 p.

Brissac H., Souvenirs de prison et de bagne, Derveaux libraireéditeur, Paris, 1880, 98 p. 7