Il n’est pas mieux qu’un tel oxymore, que nous empruntons à Yves Le Febvre, pour résumer l’étrange trajectoire d’un homme si méconnu qu’à partir d’une note publiée dans Le Fureteur breton, en 1911, il fallut qu’une enquête permît de conclure que, si l’Olivier Souvestre, tué pendant la Commune, avait survécu sous le nom d’Olivier Souêtre, auteur de chants révolutionnaires, il convenait d’admettre qu’ils ne faisaient qu’un, lequel avait donc connu deux vies, et avait même rêvé une troisième dans sa Cité de l’Égalité :
« En l’an de grâce 1930, par une matinée splendide de printemps », il serait revenu dans le Paris qu’il avait tant aimé : « Je remarquai, du premier coup d’œil, qu’il s’y passait quelque chose d’extraordinaire. En effet, on y faisait partout, avec le plus grand entrain, les préparatifs d’une fête et les rues étaient pleines d’une foule joyeuse, qui riait et causait bruyamment. » Une affiche lui apprit la raison de ces réjouissances :
Commune de Paris
Fête anniversaire de l’affranchissement
du prolétariat français
« - Eh quoi ! me dis-je, cette ancienne proscrite des classes dirigeantes, cette grande victime d’une haine implacable, elle est donc aussi ressuscitée ? ... » Et une surprise, plus grande encore, l’attendait au milieu de la place de l’Hôtel-de-Ville : sur le socle d’« un monument en bronze, d’un aspect grandiose, chargé de couronnes d’immortelles et paré de drapeaux rouges », il lut l’adresse suivante :
Aux fusillés de mai 1871
Paris, libre et reconnaissant
Deux années après la date où Souêtre place son uchronie, son épouse Adélaïde Giraud mourait à l’âge de 85 ans sans avoir connu l’avènement d’un nouvel ordre social, et l’on sait que, près d’un siècle plus tard, l’espoir d’une réhabilitation de la Commune et des communards est demeuré dans les limbes.

Ce doux utopiste né à Plourin, aux portes de Morlaix, en 1831, « d’une famille de prolétaires », entrevit très jeune, « la servitude de sa condition », son père meunier ne comprenant pas le français. Mais un négociant en gros de boissons, Jean-Pierre Le Scour (1811-1870), qui mit sa fortune au service de la littérature en langue bretonne, prit en amitié le jeune écolier qui manifestait d’heureuses dispositions, et lui offrit une bourse pour lui permettre de prolonger ses études.
C’est probablement au grand séminaire de Quimper que Souêtre composa, à l’âge de 19 ans, Ar Roue Gralon ha Ker Is (« Le roi Gradlon et la ville d’Ys »), complainte en 244 vers sur la cité légendaire engloutie par les flots, gwerz (poème) dont même Anatole Le Braz crut qu’elle venait du fond des âges et que son auteur pouvait « se tenir assuré de voltiger vivant sur les lèvres des derniers Bretons ». Les derniers bretons, c’est précisément le titre de l’œuvre d’ethnographie que la postérité a retenue d’Émile Souvestre (1806-1854), lui aussi fervent républicain, dont le patronyme est source d’une persistante confusion que Souêtre, lui-même, a malencontreusement entretenue.
Notre séminariste ne se découvrit aucune vocation pour le sacerdoce : « Au bord de ses grèves natales, il a senti, dans le vent des siècles, passer l’esprit des temps nouveaux, et, emporté par la flamme de son cœur, il s’est levé pour le suivre », mais il dut se contenter, pendant de longues années, de démarcher les clients de Le Scour, avant de franchir le pas pour se faire un nom dans les lettres, à Paris, où sa correspondance avec son mécène, entre 1858 et 1867, révèle qu’il ne connut que déboires et désillusions.
Employé aux archives de la Compagnie des chemins de fer d’Orléans, aux émoluments de 1 500 francs par an, Souêtre dut solliciter son protecteur pour publier, en 1862, Mikaël, kloarec (séminariste) breton, riche de quelques éléments autobiographiques. Il y hissait son héros au rang de Werther et de René, la foi religieuse manquant au premier et la foi politique au second. Ce roman psychologique eût mérité un meilleur sort que l’oubli dans lequel le plongea immédiatement la faillite de son éditeur. Dans le même temps, sa complainte faisait la fortune des imprimeurs de Morlaix, Quimper, Lannion ou Brest, et les colporteurs auraient vendu des centaines de milliers de feuilles volantes sur lesquelles ne figurait pas le nom de l’auteur. Du moins, il aurait eu le bonheur de l’entendre chanter par les mobiles bretons lors du premier Siège, mais fut-il même informé du brillant succès que remporta, en 1887, une symphonie de Lalo, Le Roi d’Ys, sur un poème d’Édouard Blau, dont le chroniqueur musical du Figaro écrivit qu’il avait « puisé le sujet de sa pièce dans une légende bretonne mise au jour par… Émile Souvestre » ?
Les relations épistolaires cessèrent avec Le Scour, probablement heurté par l’anticléricalisme de Souêtre qui se déclara désormais de « la religion qui fait les hommes libres ». Sa nouvelle vie nous est connue par son ami et « coreligionnaire » Achille Le Roy (1841-1929), ouvrier typographe, mort à Moscou en 1929, après avoir assisté au tournage de La Nouvelle Babylone, film consacré à la Commune de Paris.
« Comme l’enfant promis à des jours radieux », Souêtre s’était enthousiasmé pour elle, dès le 18 mars, rappelant
« Que tous ceux qui l’ont vue à sa première aurore
En gardent, éblouis, un rayon dans les yeux ».
Ayant servi pendant ses deux années de service militaire dans un régiment d’infanterie de Marine, il fut élu officier-payeur dans la 6e compagnie du 151e bataillon fédéré, se « jetant dans les rangs des combattants de l’insurrection communaliste avec l’intention de contribuer, au moins, à sauver la République du naufrage national ». Grièvement blessé d’une balle dans la gorge lors des combats d’Issy-les-Moulineaux, il fut transporté à l’ambulance du Palais de l’Industrie et réchappa miraculeusement au peloton d’exécution ou au conseil de guerre.
Au lendemain de la Commune, licencié par la Compagnie d’Orléans, cet ennemi du capital finit par trouver un emploi de commis au Comptoir national d’escompte de Paris, où il ne revendiqua pas la journée de huit heures, puisqu’il n’y travaillait que sept… Il consacra ses loisirs à composer des vers qu’il lui était désormais impossible de chanter, et, peu avant sa mort, furent réunies dans une brochure seize de ses poésies révolutionnaires qui connurent une grande vogue dans les milieux ouvriers : notamment La Commune ressuscitée, Le 1er mai du Père Peinard, La Question de l’amnistie (premier prix en 1879 au concours de La Muse républicaine), sans oublier Le Chant d’un soldat (également dénommé La Crosse en l’air) dont Adélaïde composa la mélodie, et surtout La Marianne de 1883 (voir en couverture) :
Mon nom, à moi, c’est Marianne,
Un nom connu de l’univers,
Où j’aime à porter, d’un air crâne,
Mon bonnet rouge de travers…
Mise en musique par Léon Trafiers (anagramme de Saint-Ferréol) et traduite dans de nombreuses langues, cette « Marseillaise ouvrière » fut de toutes les luttes sociales en Europe, avant d’être supplantée par L’Internationale, à partir de 1888, Souêtre saluant élégamment en Pottier un « chantre du prolétariat ».
Dans un article posthume, accompagné de son portrait, il appelait la jeunesse à ne jamais désespérer de la victoire finale de la République sociale : cet article fut publié dans L’Almanach de la question sociale pour 1897, de son ami anarchiste Panagiotis Argyriadès (1849-1901), qui fut un des témoins du mariage de sa fille Jeanne, « artiste dessinatrice », avec un sculpteur néerlandais. Trois mois plus tard, en décembre 1896, le barde communard était enterré au cimetière de Bagneux, où, découvrant sa tombe, Léon Durocher, directeur du Fureteur breton, put déchiffrer un nom : « O.M. Souetre » s’était définitivement affranchi de son encombrant paronyme…
YANNICK LAGEAT
Sources :
Le Febvre Y., « Un barde communard », Le Fureteur breton, t. VII, n° 37, 1911, p. 23-25 ;
Jaffrennou F., « Le rescapé de la Commune », ibid., t. VII, n° 38, 1911-1912, p. 69-70 ;
Durocher L., « La seconde vie d’Olivier Souvestre », ibid., t. IX, n° 51, 1914, p. 90-93 ;
Taldir Jaffrennou F., « L’énigmatique Olivier Souêtre, dit Souvestre. Communard », Le Consortium breton, 2e année, 1928, t. 3, n° 14, p. 124-131 ;
n° 15, p. 247-252 ;
n° 16, p. 334- 336 ;
n° 18, p. 525-529 ;
Ségalen J., « Olivier Souêtre, dit ”Souvestre”, les deux vies, le rêve et l’œuvre méconnue d’un barde et révolutionnaire breton », Les Cahiers de l’Iroise, n° 211, 2010, p. 61-108 ;
n° 213, 2012, p. 115-146 ;
n° 214, 2013, p. 132-153 ;
Souêtre O., La Cité de l’Égalité, Paris, Imprimerie A. Le Roy, 1896, 59 p.







