CES ARTISTES COMMUNARDS QUI VONT S’ÉPANOUIR À L’ÉTRANGER ET Y RÉUSSIR MIEUX QU’EN FRANCE

Lors d’articles précédents, on a pu constater combien la répression versaillaise a été tenace et parfois dramatique pour des artistes qui avaient pris position pour la Commune : déportation, exil, emprisonnement, refus (de participation) aux salons, absence de commandes de l’État (notamment aux sculpteurs pour lesquels c’était primordial), ce qui en conduit certains à la misère, à la dépression, au suicide ou à la folie.

Par contre, on a déjà vu que des artistes se sont épanouis et sont devenus plus célèbres à l’étranger qu’ils ne l’étaient en France (Pilotell, Lucien Henry). On va approfondir cette tendance à travers trois exemples et s’interroger sur les causes de ces succès : Georges Montbard, Achille Oudinot et Alfred Tischbauer. Voici, dans cet article, le premier.

Les assassins, Dessin de Montbard © Victoria and Albert Museum, London

GEORGES MONTBARD 1841-1905Il s’agit du pseudonyme de Charles Auguste Loye, qu’il adoptera après la Commune et son exil en Angleterre. Né à Montbard en 1841, il est mort à Dinard en 1905. Ce provincial monté à Paris va fréquenter la jeunesse républicaine du Quartier latin opposée au Second Empire et notamment Jules Vallès, qui publie ses dessins dans son journal La Rue. On peut aussi en voir dans d’autres journaux satiriques : Le Journal amusant, La Vie parisienne, Le Masque et L’Eclipse d’André Gill. Il acquiert une réputation au Quartier latin : « M. Montbard, habituellement connu sous le nom d’Apollon dans le Quartier latin, où il fait les délices des habitués du Bal Bullier par un style chorégraphique, en regard duquel les qualités avérées des danseurs du Moulin Rouge sombrent dans l’insignifiance », écrit Ernest Alfred Vizetelly (1). Comme ses amis, il s’engagea résolument dans la Commune de Paris. Le 27 avril 1871, la revue La Fronde illustrée, dans son premier (et unique) numéro, illustre sa couverture avec un dessin de Montbard, Les Assassins, représentant Adolphe Thiers et Jules Favre debout et recouverts de sang, regardant sur le sol un soldat mort pendant que, derrière eux, la République lève son épée. En collaboration avec le caricaturiste Lefman, ils écrivent une parodie de la Marseillaise, la Versaillaise, « chantée par Mossieu Thiers au beuglant de Versailles ».

Paysage d’orages

 

The communist refugees cooperative kitchen, The Graphic, février1872Pour échapper à la répression versaillaise, Montbard s’exile à Londres, où il commence une nouvelle carrière. Il va continuer à envoyer ses dessins en France au Monde illustré et à L’Eclipse tout en collaborant à plusieurs périodiques londoniens : The Graphic, The Illustrated London News, Vanity Fair, Funny Folks, dans lesquels son talent est apprécié. Durant l’année 1872, il fournit ses dessins sur les émeutes d’Irlande à The Illustrated London News. Son talent se diversifie : le caricaturiste de Paris est devenu un très grand dessinateur qui illustre de nombreux livres anglais : Londres pittoresque et la vie anglaise (1876), description de Londres par deux communards exilés avec huit dessins hors-texte de Montbard ; il continue à illustrer les livres de Vizetelly : The Reminiscences of a Bashi-Bazouc (50 dessins). Après l’amnistie de 1880, Montbard décide de rester à Londres et se marie avec une très jeune anglaise, Alice, qui a vingt ans de moins que lui. Une petite fille, Marie, est issue de cette union. Au journal, The Illustrated London, il rencontra sans doute Vincent Van Gogh qui y travaillait aussi, car celui-ci en parlait positivement dans sa correspondance : « Connaissez-vous Montbard ? Je pense que vous avez au moins des paysages de sa main. Mais dernièrement j’ai eu de ses croquis d’Irlande et de Jersey pleins de sentiments. » (3 septembre 1882). Son ami André Gill, lors d’une rencontre à Paris, note cette transformation de Montbard dans une lettre adressée à Jules Vallès : « Je viens de voir Montbard. Toujours un peu canotier. De la Marne autrefois, il l’est aujourd’hui de la Tamise. Mais c’est un bon garçon. Il a gagné du talent. Véritablement. J’en suis tout étourdi. Je ne connais personne à Paris qui fasse mieux que lui ces croquis d’observation qu’il rapporte de Londres. Pourquoi votre volume de La Rue Anglaise terminé, ne songeriez-vous pas à le faire publier avec des illustrations de Montbard ? Je crois que cela donnerait un bel ensemble » (2). Vallès ne suivra pas les conseils d’André Gill et c’est Auguste Lançon qui illustrera admirablement cet ouvrage, publié en 1884 avec le titre La Rue à Londres.

Georges Montbard va aussi beaucoup voyager : en Égypte, au Maroc, publiant ses notes de voyage accompagnées de nombreux dessins (3). Il continua aussi la gravure et fut un des correspondants à Londres de la Société des peintres-graveurs à l’eau-forte ; Henri Beraldi, dans son livre Les graveurs du XIXe siècle, rattache Montbard au courant romantique : « Il recherche les effets de nuit lugubres, les couchers de soleil dramatiques, des coups de vent formidables sur des falaises ruinées », mais c’est par là aussi que Montbard est moderne, par la spontanéité de sa technique et la recherche de l’effet à produire plus qu’à la reproduction de la simple réalité. Il a aussi peint à l’huile, mais ses peintures et ses gravures se retrouvent aujourd’hui beaucoup plus sur le marché de l’art anglais que français. Cependant, à la fin de sa vie, il reviendra en France avec son épouse et s’installera à Dinard où il est enterré.

PAUL LIDSKY

(1) Ernest Alfred Vizetelli (1853-1922), auteur et journaliste anglais, correspondant de guerre en France durant la guerre de 1870, embaucha Montbard pour illustrer ses livres. Le Bal Bullier (du nom de son créateur), situé avenue de l’Observatoire à Paris, fut un lieu très célèbre au XIXe siècle ; il ferma définitivement en 1940.

(2) André Gill, Correspondance et Mémoires d’un caricaturiste, Champ Vallon, 2006.

(3) The Land of the sphinx, New York, Dodd & Mead, 1894 ; Among the Moors : Sketches of Oriental Life, S. Low, Marston & co., 1894.