L’initiative de commémorer les 130 ans de la Commune de Paris prise par les Brésiliens peut paraître insolite à un observateur extérieur. Pourtant ces sortes d'initiatives, qu'on retrouve dans tout le continent Latino-américain, obéissent à une vision de l'histoire qui donne à la mémoire des vaincus une fonction primordiale.

Loin d’être l’indication d'une passivité masochiste, c’est au contraire le reflet d'une aptitude à l'espérance et à la persévérance dans la quête de l'utopie de justice. Le romantisme politique de la Commune de Paris continue de vivre en Amérique Latine, il se nourrit des luttes sociales et d'une inventivité à laquelle faisait appel Simon Rodriguez, le maître de Simon Bolivar, lorsqu'il le formait en vue d'arracher ce continent aux rances monarchies de l'Europe : « inventamos o erramos ».

José Antonio Galán (1742-1782) – Leader de l’insurrection des Communeros en Colombie en 1781. Il est exécuté par les espagnoles. L‘Amérique Latine est continent de mémoire et d'invention. C'est le nouveau monde, totalement à l'opposé de celui que Tocqueville glorifiait parce qu'il promettait le triomphe individuel par l'enrichissement, l'extermination des indiens, l'esclavage des Africains s'inscrivant au registre des profits et pertes. Ces crimes et ces maux au cœur de la création du « nouveau monde », l'Amérique Latine ne les a pas oubliés, ils ont habité la littérature, les contes populaires la culture orale des vaincus, les Noirs, les indiens, les Sans-terre, les Sans-toit, et tous les humiliés. Les innombrables révoltes des humiliés au cours des siècles coloniaux mais aussi après les indépendances constituent ce que Eduarde Galeano appelle « memorias del fuego », souvenirs de ces moments où par sa courageuse révolte, l'homme retrouve sa dignité. Le Quilombo do Palmares, cité libre née à la fin du XVIIe  siècle du soulèvement d'esclaves noirs dans la région de Récife, qui a résisté pendant soixante ans aux assauts des Portugais et des Hollandais, la révolte de l'indien Atahualpa noyée dans le sang, la révolte des Communeros en Colombie à la fin du XVIIIe et leur chef Jose Antonio Galan tué par écartèlement, la révolte des Farrouplihas (travailleurs en haillons) du Rio Grande do Sul en 1830, la longue marche de Luis Carlos Prestes le chevalier de l'espérance à la fin des années 20 partie du Rio Grande do Sul, jusqu'au dernier combat d’Ernesto Che Guevara en octobre 1965 en Bolivie, sont des souvenirs vivants. Mais on se souvient tout autant des personnages plus modestes qui, dans chaque vallée, chaque montagne, ont été des Justes. Leur exemple est devenu la trame des récits et des chants populaires et aussi de la littérature dont « cent ans de solitude » est le modèle.

Le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, [Mouvement des travailleurs ruraux sans-terres] est né en 1984, mais la lutte des paysans brésiliens contre la concentration des propriétés foncières (détenues par l’Etat et les classes au pouvoir grâce au système latifundia, héritage de la colonisation portugaise) avait commencé dans les années 1950.

Mais ce n’est pas seulement cette histoire de vaincus héroïques qui rapproche les Latino-américains des héros de la Commune de Paris, c'est surtout la nature de leur combat et le contenu de leur utopie sociale. Les Latino-américains voient la Commune de Paris comme un miroir qui condense dans une épure la nature et le sens de cinq siècles de luttes sociales. La Commune a résumé dans une fulgurante synthèse la capacité d’héroïsme, la capacité créatrice des peuples mus par l'utopie de justice et d’esprit de solidarité.

« Contre le plan Colombie », au Forum Social Mondial – Porto Alegre – Janvier 2001 C'est ainsi qu’à 5 000 km de la Butte-aux-Cailles, dans le Brésil profond du Parana, à Maringà, à Paranaval, à Presidente Prudente, comme dans le Brésil des mégalopoles de Sao Paolo et de Rio de Janeiro, l’assistance évoquait Louise Michel et les travailleurs du Paris de 1871 « partis à l'assaut du Ciel ». C’est ainsi qu'on nous accueillait partout avec l'émotion fraternelle qu'on aurait réservée aux envoyés de la Commune de Paris. Nous avons été reçus à Parana City ancien latifundio de 232 hectares sur lequel le Mouvement des Sans-terre a rassemblé dix neuf familles qui exploitent en commun le domaine à la manière d’un kolkhoze, à chaque famille sa maison et son jardin privé mais où le repas de midi est pris en commun, et ce jour-là, il a été partagé avec nous. C'est ainsi que nous nous sommes présentés devant les travailleurs de Santo Andrè dans la grande banlieue de Sao Paolo en compagnie de Hebe de Bonafini, fondatrice de l'association des mères de la Plaza dé Mayo et dont la dictature argentine a assassiné les deux fils ; vingt cinq ans après, elle s'écrie : « devant la perpétuation des politiques néolibérales qui engendrent les mêmes malheurs, je continue le combat pour lequel ils ont été assassinés c est comme si j'étais la fille de mes fils ». Louise Michel était, ce soir là, de retour.

Partition du Chant de l’international, Hymne des travailleurs - Litho d’Henri Meyer (source Musée Carnavalet)

Ces journées de mai 200, où les débats de la Commune prenaient naturellement leur place au sein des débats actuels entre ceux qui aspirent à changer le monde, étaient non seulement un hommage aux vaincus de Paris et d ailleurs, mais surtout un formidable démenti à leur défaite. Et ce fut évident un soir à Maringà lorsque Luiz Gianni, un sociologue musicien, entonna avec ses étudiants la « Cançao da Internacional », qui n'est pas l'internationale que nous connaissons tous mais « l'hymne des travailleurs », écrit durant la Commune par Paul Burani et Isch Vall.Ainsi, au bout de 130 ans au cœur de l’Amérique Latine, la redécouverte de la musique oubliée de ce chant invitant les travailleurs au combat fraternel pour la révolution sociale et internationale, indiquait que l'esprit de la Commune était une source d'espérance toujours vivante et sans cesse renouvelée. C'était la transfiguration de la mémoire des vaincus.

Denise Mendez