Il est assez difficile de comprendre le jeu des différents acteurs de la Commune de Toulouse. Les leaders « naturels » en qui la population ouvrière du faubourg Saint-Cyprien avait placé ses espoirs, n’ont pas fait preuve d’une grande motivation.

Le préfet Duportal, républicain radical, ancien transporté de 51, leur semblait l’homme de la situation. Depuis le 18 mars, Thiers se méfie de lui et décide de le remplacer par le comte de Kératry. Duportal, qui ne veut pas se prononcer pour ou contre la Commune de Paris, est prêt à se retirer.

Armand Duportal (1814-1887) - Atelier Nadar (Source BNF - Gallica)Mais le 25, des officiers de la Garde nationale, poussés par la foule qui avait défilé depuis le Capitole jusqu’à la préfecture au cri de « Vive la Commune ! Vive Paris ! », le somme de rester en poste et de prendre la tête du mouvement. Tout le monde retourne au Capitole. Duportal dira, dans sa défense alambiquée, qu’il y a été forcé.

Duportal rédige le manifeste mais réussit à éviter la présidence de la commission exécutive, formée des officiers de la Garde nationale.

La Commune est proclamée au balcon du Capitole.

Mais la commission exécutive ne fit rien pour assurer les positions de la Commune dans la ville, alors que les gardes nationaux étaient prêts à marcher sur l’Arsenal où s’étaient repliés les généraux versaillais.

Les officiers meneurs prirent dès le départ le parti de négocier. La commission se dissoudrait si Kératry était remplacé par un préfet républicain.

Mais le 27, Kératry rompit les négociations et fit occuper la ville. L’Alliance républicaine dissuada ceux des gardes nationaux qui étaient prêts à résister.

La Commune de Toulouse prit fin sans faire de victimes.

Dans son « Histoire de la Commune », Lissagaray conclut ainsi le passage relatant l’événement :

« La généreuse population ouvrière de Toulouse soulevée au cri de : « Vive Paris ! » fut ainsi abandonnée par ceux qui l’avaient insurgée. Échec désastreux pour Paris, car le Sud-Ouest aurait suivi Toulouse. » 

Épilogue : le 27, les officiers meneurs signèrent un désaveu qui leur valut l’immunité. En août 71, Duportal et sept co-accusés furent acquittés.

Dossier à lire sur le site :

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-communes-en-province/593-la-commune-de-toulouse-25-27-mars-1871

 

Documents :

La proclamation : Proclamation de la Commune de Toulouse par la Garde nationale le 25 mars 1871

Le manifeste : Manifeste de la Commune de Toulouse le 25 mars 1871

 

Le Capitole : Toulouse (Haute-Garonne), hôtel de ville appelé Capitole. Référence : Place du Capitole. Fin 19e siècle. Vue d'ensemble de la place prise depuis l'angle nord-ouest. Au milieu plusieurs voitures à cheval, au fonds la façade de l'hôtel de ville.  Archives municipales de Toulouse (reproduction), Domaine public.

 

La Commune de Toulouse relatée par Lissagaray [Extrait de l’histoire de la Commune] :

« Toulouse avait tressailli au coup du 18 Mars. Là, vibre — au faubourg Saint Cyprien, — une population ouvrière intelligente et valeureuse. Elle formait le cœur de la garde nationale et, depuis le 19, relevait les postes au cri de : « Vive Paris ! » On alla demander au préfet Duportal, ancien proscrit de 51, de se prononcer pour ou contre Paris. L’Émancipation, qu’il inspirait, faisait campagne contre les ruraux et il avait, dans une réunion publique, accentué la note républicaine. Les clubs le pressèrent, imposant aux officiers de la garde nationale le serment de défendre la République, demandant des cartouches. M. Thiers, voyant que Duportal suivrait fatalement la pente, nomma à sa place Kératry, l’ancien préfet de police du 4 Septembre. Il arriva dans la nuit du 21 au 22, apprit que la garnison était de 600 hommes débandés, que toute la garde nationale se déclarerait pour Duportal ; il battit en retraite sur Agen. Le 22, la garde nationale préparait une manifestation pour s’emparer de l’arsenal. Duportal et le maire coururent au Capitole, l’hôtel de ville de Toulouse. Le maire déclara que la revue n’aurait pas lieu, Duportal qu’il donnerait sa démission plutôt que de se prononcer. Les généraux, effrayés de l’élan du faubourg, se réfugièrent à l’arsenal. Le maire et la commission municipale s’esquivèrent et Duportal, dans sa préfecture, parut désigné d’autant plus aux sympathies de la garde nationale. Il s’efforça de rassurer les généraux, leur dit sa ferme résolution de maintenir l’ordre au nom du Gouvernement de Versailles, le seul dont il reconnût la légitimité, sut les convaincre assez pour qu’ils écrivissent à M. Thiers de le maintenir à son poste. Kératry, s’armant de ses déclarations, lui demanda son concours pour prendre possession de la préfecture. Duportal lui donna rendez-vous devant les officiers des mobiles et de la garde nationale convoqués pour le lendemain, 24. L’autre comprit et resta à Agen. On devait à cette réunion recevoir les enrôlements pour Versailles. Quatre officiers de mobiles sur soixante s’offrirent ; ceux de la garde nationale assistaient, à ce moment même, à une manifestation toute différente organisée contre Kératry. A une heure, deux mille hommes partent de la place du Capitole et se rendent à la préfecture. Duportal reçoit les officiers. Loin de soutenir l’Assemblée, ils sont prêts, disent-ils, à marcher contre elle ; si M. Thiers ne veut pas faire la paix avec Paris, ils proclameront la Commune. Des cris partent de tous les coins : « Vive la Commune ! Vive Paris ! » Les officiers s’exaltant décrètent Kératry d’arrestation, proclament la Commune, obligent Duportal à se mettre en avant. Il se récuse, offre des conseils sans plus. Les officiers l’accusent de défaillance, le décident à venir sur la place de la préfecture où les gardes nationaux l’acclament. La manifestation revient au Capitole. À peine arrivés dans la grande salle, les meneurs paraissent fort embarrassés. Ils offrent la présidence au maire, à d’autres municipaux qui s’esquivent, à Duportal qui s’en tire en rédigeant un manifeste. On le lit au grand balcon ; la Commune de Toulouse déclare vouloir la République une et indivisible, somme les députés de Paris d’être les intermédiaires entre le Gouvernement et la grande ville, M. Thiers de dissoudre l’Assemblée. La foule acclama cette Commune qui croyait aux députés de la Gauche et à M. Thiers opprimé. Le soir, des officiers de la garde nationale nommèrent une commission exécutive où les principaux meneurs du mouvement ne figuraient pas. Elle se contenta d’afficher le manifeste, négligea les moindres précautions, même d’occuper la gare. Cependant les généraux n’osaient bouger de l’arsenal. Le 26, le premier président et le procureur général allèrent les y rejoindre et lancèrent une adresse, pour grouper autour d’eux la population. La garde nationale voulait répondre en enlevant l’arsenal et le faubourg Saint-Cyprien vint sur la place du Capitole. La commission exécutive préféra négocier, envoya dire à l’arsenal qu’elle se dissoudrait si le Gouvernement nommait un préfet républicain en place de Kératry, et lâcha complètement Duportal, qui du reste, n’avait rien fait pour prendre la tête. Les pourparlers durèrent toute la soirée. Les gardes nationaux rentrèrent, croyant tout terminé. Kératry, informé de ces défaillances, arrive le 27 avec trois escadrons de cavalerie, se rend à l’arsenal, rompt les négociations et donne l’ordre de marcher. A une heure, l’armée de l’ordre part en guerre, forte de deux cents cavaliers et de six cents soldats dépareillés. Un détachement occupe le pont Saint-Cyprien pour couper la ville du faubourg, un autre se rend à la préfecture, le troisième avec le général Nansouty, Kératry et les magistrats, marche sur le Capitole. Trois cents hommes garnissent les cours, les fenêtres, la terrasse. Kératry déploie ses troupes et braque six pièces à soixante mètres de l’édifice, au bout des fusils insurgés. Le premier président et le procureur général s’avancent pour parlementer, Kératry fait des sommations ; on les couvre de cris. Une seule décharge à blanc eût fait envoler ces assaillants si les meneurs n’eussent fui le Capitole. Le courage de quelques hommes allait engager la lutte quand l’Association républicaine intervint et persuada aux gardes nationaux de se retirer. La prise de la préfecture fut moins difficile encore et, le soir Kératry coucha dans le lit de Duportal. Les membres de la commission exécutive publièrent le lendemain un manifeste qui leur valut l’impunité ; l’un d’eux se fit nommer maire par Kératry. La généreuse population ouvrière de Toulouse soulevée au cri de : « Vive Paris ! » fut ainsi abandonnée par ceux qui l’avaient insurgée. Échec désastreux pour Paris, car le Sud-Ouest aurait suivi Toulouse. »

 

Le désaveu du 27 mars par les membres de la "Commune révolutionnaire" (devenue "Commission municipale") qui leur valut l’impunité

Le texte est tiré de l'essai que Armand Duportal a publié pour sa défense :

La Commune à Toulouse, simple exposé des faits, par Armand Duportal. impr. de Savy (Toulouse), 1871. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5453804p

"MAIRIE DE TOULOUSE

Garde nationale et citoyens de Toulouse,

En présence des événements graves qui ont menacé hier la sécurité publique, et dont la responsabilité paraît peser sur les déterminations prises par la garde nationale d'occuper quand même le poste du Capitole, il est de notre devoir d'exposer aux citoyens de Toulouse la vérité pure et simple.

La municipalité était vacante par la démission du maire et de ses conseillers. D'un autre côté, on était informé de la nomination de M. le comte de Kératry comme préfet de la Haute-Garonne, dont les antécédents politiques permettaient de mettre en doute les sentiments républicains. Nous ajouterons en même temps que les actes de l'Assemblée de Versailles laissaient planer des doutes sur son dévouement à la République. Dans cette situation, la garde nationale de Toulouse, voulant à la fois assurer la conservation de la République et pourvoir, en l'absence de l'administration municipale, à la gestion des affaires de la commune et au maintien de la sécurité publique, a cru remplir un devoir impérieux en venant occuper le Capitole.

Cette occupation ayant paru éveiller les craintes d'une partie de la population, le Comité de la garde nationale s'est empressé d'accueillir les offres de conciliation qui lui furent apportées par un groupe d'hommes honorables, constituant l'Association républicaine, qui voulurent bien servir d'intermédiaires entre nous et les autorités judiciaires et militaires réunies à l'Arsenal.

Plusieurs entrevues furent la conséquence de cette intervention et conduisirent à une transaction de nature à concilier les droits et les sentiments de tous.

Il fut ensuite convenu, sur la demande des généraux, que nos postes seraient réduits à leur effectif ordinaire et que, de leur côté, ils feraient évacuer de l'Arsenal la force civile qui s'y trouvait, et que l'Arsenal avait armée.

Sur l'ordre du commandant Valette, comme maire de la ville, les piquets supplémentaires rentrèrent immédiatement sans résistance dans leur quartier.

Une heure après, les places publiques étaient envahies par toutes les troupes et par cette même force civile, qui d'après les engagements des généraux devait évacuer l'Arsenal.

Le Comité, surpris de voir qu'on ne tenait aucun compte des conventions acceptées de part et d'autre, proteste au nom de la garde nationale contre cette mesure violente que rien dans ses actes et dans ses intentions ne peut justifier.

Il proteste notamment contre les affiches placardées en ville, lui attribuant la qualification de Commune révolutionnaire.

Depuis dimanche, au moment où ces affiches ont paru, nous avons protesté par la voix du colonel Frugier, duquel nous ne nous sommes jamais séparés.

Nous protestons aussi contre la pose des affiches elles-mêmes faites à notre insu.

Dans cette situation, nous pouvons inviter les citoyens à dissiper toute crainte et à conserver la conviction que l'ordre et la tranquillité publique seront maintenues tant qu'ils ne dépendront que de la garde nationale.

Vive la France !

Vive la République !

Le Comité formant la Commission municipale :

Les citoyens FRUGIER lieutenant-colonel de la garde ;

DUNAC, commandant-major ;

VALETTE, chef de bataillon ;

PROUST, chef de bataillon ;

LAVAL, chef de bataillon ;

MURATET, capitaine adjudant-major ;

CALVAYRAC, capitaine ;

ADER, capitaine ;

GROS, capitaine ;

ENCAUSSE, capitaine ;

VERDALLE, lieutenant ;

JOURNET, lieutenant ;

REY, lieutenant ;

REDON, lieutenant ;

FRÉCHOU, sous-lieutenant ;

AUDIBERT, sous-lieutenant ;

CALMETTES, sous-lieutenant ;

LAFFRENÉ, sous-lieutenant."

 

Archives de Toulouse

La liste des maires donnée par les Archives de Toulouse pour la période de la Commune :

CASTELBOU, 20/01/1871 au 29/03/1871 (maire en place avant la Commune)

FRUGIER, 26/03/1871 au 26/03/1871 (président de la commission exécutive de la Commune)

PROUST, 26/03/1871 au 26/03/1871 (membre de la commission exécutive de la Commune)

VALETTE, 29/03/1871 au 16/04/1871 (membre de la Commune, nommé par Kératry après leur « reniement »)

Ainsi, le 26 mars, d’après cette liste, Toulouse avait officiellement 3 maires. En revanche, la ville n’en avait aucun les 27 et 28 mars. La chronologie est plutôt : Frugier le 26, et Valette à partir du 27.

Lien :

https://www.archives.toulouse.fr/histoire-de-toulouse/les-maires-de-toulouse?p_p_id=2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS&p_p_lifecycle=0&p_p_state=normal&p_p_mode=view&p_p_col_id=column-2&p_p_col_count=1&_2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS_groupId=maires&_2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS_jspPage=%2Fhtml%2Ffront-end%2Fview.jsp&_2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS_andOperator=true&_2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS_resetCur=false&_2_WAR_archiveportlet_INSTANCE_mzqXl77libQS_cur=5

L’analyse de Duportal

Dans son essai « La Commune à Toulouse, simple exposé des faits », Duportal écrit pour sa défense :

« À proprement parler, la proclamation de la Commune à Toulouse n'est pas un mouvement communaliste et n'a pas la signification socialiste qui l’a affectée à Paris et dans quelques autres villes des départements. C'est une question de garde nationale qui a provoqué ce mouvement, et c'est exclusivement la garde nationale qui l'a consommé, sans la participation d'aucun élément socialiste et avec la seule attache révolutionnaire du moment et du prétexte choisi pour le faire éclater. L'Internationale et ses mots d'ordre ne sont pour rien dans tout ce qui s'est passé, et les magistrats instructeurs qui ont mis deux grands mois à sonder les profondeurs de cette algarade de corps de garde ont dû bien étonner MM. les officiers supérieurs de la garde nationale, chefs naturels de ce mouvement de pompons rebiffés, s'ils leur ont posé la question de connivence avec l'infernale association. »

 

 

Dans L’Émancipation du 26 mars

Le journal radical de Duportal relate le moment où les officiers de la Garde national « entraînent », selon ses termes, le préfet vers le Capitole.

« Le corps d'officiers de la garde nationale sédentaire au grand complet est entré un instant après. Ils ont rencontré le préfet quittant la préfecture, ainsi qu'il l'avait annoncé à M. de Kératry. M. Duportal étant revenu sur ses pas pour leur donner audience, MM. les officiers lui ont déclaré à l'unanimité que, loin de soutenir l'Assemblée, ils étaient prêts à marcher contre elle.

M. Duportal leur a alors appris que n'étant plus préfet, il ne pouvait se charger de transmettre leurs dispositions au Gouvernement.

Les officiers ont déclaré, à leur tour, que si le Gouvernement ne voulait pas rompre avec l'Assemblée et faire la paix avec les parisiens, ils étaient prêts à proclamer la Commune comme expression de leur répugnance contre les auteurs de toutes les difficultés de la situation.

A ce mot de Commune, des cris enthousiastes de Vive la Commune ! Vive Paris ! ont éclaté de toutes parts, et les officiers ont ajouté qu'ils étaient à cet égard les interprètes de la garde nationale tout entière, réunie en ce moment en bon ordre sur la place de la préfecture. Le préfet leur a donné acte de cette déclaration et les officiers, prenant la tête de leurs compagnies respectives, se sont dirigés vers la place du Capitole, où un piquet d'honneur a en quelque sorte entraîné le préfet lui-même. »

 

Philippe Mangion