PREMIÈRE PARTIE

Étudier le rôle des mitrailleuses pendant la Commune de Paris peut d’emblée paraître incongru.
La chanson ne dit-elle pas à propos du drapeau rouge, emblème de la Commune : « A tous les peuples de la terre, porte la paix et le bonheur  » ?

Ce serait oublier que si les communeux dénonçaient le militarisme et les armées permanentes, ils n’en étaient pas pour autant non-violents. A leurs yeux, la mise en place de mesures de transformation sociale et la conduite de la guerre contre Versailles n’étaient nullement exclusives l’une de l’autre. Puisque l’antagonisme politique débouchait sur une confrontation armée, il fallait assurer le succès de son camp. La question de l’armement notamment, loin d’être considérée comme secondaire, devint alors une préoccupation centrale. En outre, parce qu’ils étaient largement des « manuels », les fédérés vouèrent à leurs armes le même attachement qu’à un outil de travail. On en a de multiples témoignages.

Mitrailleuse de la Commune

Dans l’histoire de l’armement et la manière d’utiliser le matériel de guerre, la Commune ne s’inscrit donc pas comme une parenthèse vide, par désintérêt ou idéalisme. C’est le cas en ce qui concerne les mitrailleuses.

LES ORIGINES.

Pour mieux comprendre l’emploi des mitrailleuses sous la Commune, il faut d’abord remarquer que l’apparition de celles-ci, dans les années 1860, est liée à l’histoire de l’artillerie. Il convient donc de rappeler à grands traits l’évolution de cette dernière.

On s’était rendu compte très tôt que les projectiles pleins (boulets en pierre, puis en fonte) n’étaient efficaces qu’à leur unique point d’impact ; ils l’étaient donc essentiellement contre les fortifications et très peu contre les hommes, même à découvert. D’où les recherches entreprises pour multiplier les projectiles au cours d’un seul tir : on a alors l’idée dans un premier temps de remplacer le boulet par des morceaux de ferraille que la charge explosive propulse hors du canon et qui se dispersent à la sortie de celui-ci (on parlera alors de « charger à mitraille » un canon). A partir de 1670, on diminue l’imprécision du tir en plaçant des balles ou des galettes de fonte, appelées parfois « biscaïens  », non plus directement dans le canon, mais dans une enveloppe légère qui se déchire seulement à la sortie de celui-ci : ce sont les «  boîtes à mitraille  », encore utilisées au temps de la Commune.

LE XIXe.

Au milieu du XIXe siècle, l’artillerie connaît de nouveaux perfectionnements avec l’obus explosif, d’abord sphérique puis cylindrique avec une pointe ogivale, dont le chargement dans le canon se fait désormais par la culasse (à l’arrière) et non plus par la bouche (à l’avant). Ces obus sont soit pleins, soit creux. Les obus pleins sont utilisés principalement contre les fortifications, les obus creux surtout contre les hommes. Ces obus creux contiennent des balles sphériques qui se dispersent non pas à la sortie de la pièce, comme dans le cas des boîtes à mitraille, mais seulement à l’explosion au moment de l’impact. On les appelle « obus à balles  » ou «  à mitraille » ou encore «  shrapnels », du nom d’un de leurs inventeurs.
On accroît dans le même temps la portée et la précision des tirs au moyen de rainures hélicoïdales sur la face interne des tubes. On donne à ces nouvelles pièces l’appellation de « canons rayés », par opposition aux « canons lisses  ». Il faut remarquer qu’au moment de la Commune, les boîtes à mitraille continuent à coexister avec les obus à balles, de même que les canons lisses avec les canons rayés.

Mais le milieu du XIXe siècle voit aussi apparaître dans plusieurs pays, principalement les pays anglo-saxons, la Belgique et la France, une autre direction de recherche qui va être à l’origine de la mitrailleuse. Plutôt que de se focaliser sur le perfectionnement des canons et de leurs munitions, on étudie le moyen d’envoyer à partir d’une même pièce des projectiles beaucoup plus petits mais qui se succèdent à très grande cadence. Le développement de la nouvelle arme est facilité par la mise au point de la douille métallique (1860).

Ce principe général va donner lieu dans son application à deux « écoles » : l’école américaine et l’école belge et française. L’école américaine est représentée essentiellement par les frères Gatling. Leur mitrailleuse, mise au point de 1861 à 1865, est constituée de 6 ou 10 tubes accolés qui tournent ensemble, en boucle, autour d’une culasse fixe. Chaque tube reçoit à tour de rôle une cartouche à partir d’un chargeur, fixe également. Une fois le coup parti, chaque tube est réapprovisionné à son tour automatiquement, puisque l’ensemble des tubes continue de tourner. Le tout est actionné généralement au moyen d’une manivelle.
La mitrailleuse Gatling va être utilisée pendant la guerre de Sécession, lors de certaines expéditions coloniales anglaises, au cours de conflits en Amérique latine, semblet-il, mais aussi pendant la guerre franco-allemande, puis la Commune.

L’ÉCOLE FRANÇAISE.

Mitrailleuse de 1866
Canon mitrailleuse 1866 Reffye

Les mitrailleuses de l’école belge et française sont également constituées de tubes accolés. Mais ici ils sont fixes et approvisionnés tous en même temps à partir d’un bloc métallique amovible où sont disposées les cartouches de telle sorte que chacune soit placée en face d’un tube et puisse être insérée dans celui-ci. Tout à l’arrière, une grande vis avec une manivelle permet de mettre le bloc-chargeur au contact de l’extrémité des tubes. Une «  vis de déclenchement » placée sur le côté permet de provoquer successivement le tir de chaque cartouche par percussion. Un prototype est mis au point en Belgique dès 1851 par le capitaine Fafschamps, mais ce sont deux industriels de ce pays, Montigny et Christophe, qui réalisent le premier modèle opérationnel en 1863.

Napoléon III, qui avait une formation d’artilleur et était curieux des innovations techniques, s’intéresse dès le début à cette nouvelle arme. C’est le capitaine Verchère de Reffye, d’abord officier d’ordonnance de l’empereur, qui va mettre au point en secret au camp de Satory, de 1863 à 1866, le principal modèle français (il y en aura d’autres en province), appelé alors « canon à balles ». Celui-ci s’inspire largement au début de la mitrailleuse belge. Il est composé de vingt-cinq tubes rayés en acier de calibre 13 mm, eux-mêmes englobés dans un autre tube, en bronze, de plus grand diamètre. Celui ci était monté sur un affût de canon muni de grandes roues comme les pièces d’artillerie. D’où la confusion fréquente avec les canons classiques [1]. Sur les gravures et les photographies prises pendant la Commune, on peut reconnaître les mitrailleuses à quelques indices : elles sont plus courtes que les canons, ce qui leur donne un aspect plus « trapu » ; leur extrémité avant est percée de trous correspondant aux tubes qui les composent ; certaines comportent de grandes plaques d’acier perpendiculaires (les « boucliers », pour protéger les servants), d’où leur nom à l’époque de «  mitrailleuses blindées » ; sur celles qui arment les barricades, enfin, on peut souvent distinguer la grande manivelle placée tout à l’arrière, dont sont dénués les canons.

Le canon à balles, adopté en 1867, est fabriqué à l’atelier de Meudon, en banlieue parisienne, et, au moment de la guerre franco-allemande, en province, notamment à Nantes et au Creusot. Le financement est assuré au début par les fonds secrets de l’empereur, les crédits militaires étant largement entamés par la fabrication en série du fusil Chassepot.

Fusil Sharp 1863
Au moment des essais, le canon à balles est apprécié pour sa précision, au moins jusqu’à 1 000 m, sa quasi-absence de recul (en raison de son poids, 1485kg avec l’affût) et sa facilité d’emploi. On regrette par contre la quasi-impossibilité de réaliser un effet de balayage pendant le tir ainsi qu’une cadence de tir (125 coups/minute au maximum) inférieure à la mitrailleuse Gatling, partiellement automatisée grâce à son système à barillet.

Mais c’est surtout une doctrine d’emploi déficiente, plus que ses défauts de conception, quiMitrailleuse du siège de Parisva pénaliser l’utilisation du canon à balles. Il était considéré – ainsi que son nom l’indique –
comme une pièce d’artillerie, non une arme d’infanterie. A ce titre, il était destiné à combler le vide entre 500m (la portée des boîtes à mitraille) et 1200m (la portée minimale des shrapnels). Il était lui-même hors d’atteinte du fusil allemand Dreyse qui tirait à 600m. On escomptait en particulier qu’il pourrait causer des dommages parmi les servants des canons prussiens, supérieurs à ceux de l’artillerie française.

A la déclaration de guerre, 168 canons à balles, groupés en batteries de 6 pièces, sont disponibles pour le service en campagne. Leur utilisation au sein de l’artillerie, apporte surtout des déconvenues : ils sont surclassés par les canons prussiens qui tirent plus loin. En outre, quand il capitule à Metz (27 octobre 1871), Bazaine va livrer 12 batteries à l’adversaire. Pourtant, lorsque dérogeant à la règle, les canons à balles sont utilisés contre l’infanterie ou la cavalerie, ils provoquent de véritables hécatombes. C’est le cas par exemple à la bataille de Saint-Privat, pourtant défaite française (18 août), où la Garde prussienne est décimée par le tir des canons à balles. Mais à la chute de l’Empire, le bilan de leur utilisation est globalement négatif.
Ce sont finalement les Fédérés de la Commune qui, bien que n’étant pas des soldats de métier, vont au cours de la guerre contre Versailles tirer un meilleur parti des mitrailleuses en les utilisant de fait comme une arme au service de l’infanterie.

 

SECONDE PARTIE

 

La prise du pouvoir en mars 1871 par les communeux ne se traduit pas par une rupture en ce qui concerne les mitrailleuses — c’est le terme générique qui remplace désormais celui de canon à balles — aussi bien pour ce qui est de leur production que de leur utilisation sur le terrain. C’est seulement dans un deuxième temps qu’il va être possible de constater des changements importants.

Barricade rue des Abesses

Le 28 mars, au soir de sa proclamation, la Commune dispose de quelque 400 canons. La présence parmi eux de mitrailleuses, encore considérées comme des pièces d’artillerie, est avérée. Mais leur nombre, certainement minoritaire, est mal connu. Le gouvernement de la Défense nationale avait passé des commandes importantes, notamment de « 102 mitrailleuses de divers modèles commandées dans dix établissements différents, 115 mitrailleuses des systèmes Gatling et Christophe…  ». La Commune et Cluseret, délégué à la Guerre à partir du 3 avril, maintiennent la fabrication de plusieurs modèles [2], même si ce dernier, qui avait participé à la guerre de Sécession, avait une nette préférence pour les Gatling, après avoir essayé trente systèmes différents, comme il l’écrira dans ses Mémoires.

 

L’INDUSTRIE D’ARMEMENT ET LA MITRAILLEUSE.

L’investissement de la capitale nuit peu à la production de guerre. Il convient en effet de se rappeler que Paris intra-muros est alors une ville industrielle, avec des stocks de matières premières suffisants pour supporter un long siège. À côté de nombreux petits ateliers, il existe de grandes entreprises comptant plusieurs centaines d’ouvriers. Concernant la fabrication des mitrailleuses, on peut citer en particulier trois sociétés : les ateliers Flaud, implantés près du Champ-de-Mars (on y avait transféré avant le premier siège la production de ceux de Meudon, où l’on fabriquait les canons à balles) ; Goüin, aux Batignolles (XVIIe) ; la société Cail, regroupée principalement dans le quartier de Grenelle (XVe), près de la Seine. Cail était devenue la plus grande entreprise d’armement. Ses 2 à 3 000 travailleurs, dont beaucoup habitaient à proximité, représentaient la plus forte concentration ouvrière de la capitale. On peut noter ici que, depuis 1848, « les Cail  » sont de toutes les luttes sociales. Beaucoup sont affiliés à l’Internationale. Vingt pour cent d’entre eux font partie de la XVe légion de la Garde nationale (Vaugirard) et notamment du 82e bataillon dont ils forment le gros de l’effectif [3].

L’armée versaillaise s’était équipée elle aussi de mitrailleuses. Au moment de sa formation, elle dispose de 4 batteries. Elle bénéficie ensuite d’une partie des commandes passées par le gouvernement de la Défense nationale. C’est le cas probablement de 19 Gatling commandées chez Remington, aux USA, et qui sont livrées en janvier 1871, donc trop tard pour pouvoir être acheminées dans Paris assiégé. Le matériel parvient depuis les ports et les arsenaux de province à la gare des Matelots, près de Versailles, dont la construction avait été décidée par Thiers et dont une partie entre en service le 12 mai pour pourvoir aux besoins de son armée. Le 21 mai, celle-ci pourra disposer ainsi de 12 batteries de mitrailleuses, de divers types comme celles des fédérés.

 

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE POSITION.

L’échec de la sortie des 2 et 3 avril pour les fédérés avait marqué pour l’essentiel la fin de la guerre de mouvement. C’est une guerre de position qui commence, particulièrement ingrate, faite d’attaques et de contre-attaques. Elle se déroule au-delà de l’enceinte, dans un grand arc de cercle qui va d’Asnières, au nord-nord-ouest, à Ivry, au sud. Ce dernier est constitué des petites villes et villages de cette proche banlieue, par les positions fortifiées des fédérés entre la Seine et l’enceinte et, au sud, par les cinq forts détachés (Issy, Vanves, Montrouge, Bicêtre et Ivry), plus des redoutes avancées. Au nord, dans le secteur de Neuilly, c’est une guerre de rues qui prédomine : les deux camps, parfois séparés seulement par la largeur d’une chaussée, bénéficient de l’appui de mitrailleuses. Au centre et au sud, par contre, l’utilisation de celles-ci reflète le déséquilibre croissant qui s’instaure entre versaillais et fédérés. Chez ces derniers, la mitrailleuse, arme antipersonnel, a ici une fonction défensive.
Panachée souvent avec des canons, elle est utilisée pour défendre les approches des forts, des villages barricadés, voire une gare ou encore, comme à Issy, un cimetière, un séminaire, un couvent (celui des Oiseaux) transformés en forteresses. Les fédérés peuvent aussi compter sur de petits trains blindés armés de mitrailleuses et de canons qui se déplacent notamment sur le viaduc en retrait et en surplomb de la ligne de Ceinture, près du Point-du-Jour. Ces mitrailleuses sont, sauf exception, peu nombreuses : 9 au fort d’Ivry et dans ses dépendances, mais 4 dans celui de Vanves, 2 au couvent des Oiseaux, une seule aux forts d’Ivry et de Bicêtre. Il est noté toutefois à la rubrique « faits divers » du J.O. du 23 avril qu’ « on a vu passer dix-huit mitrailleuses toutes neuves sur les boulevards extérieurs » à destination de Neuilly et d’Asnières. Côté versaillais, on utilise plutôt l’artillerie. C’est d’ailleurs un tir massif de celle-ci sur l’enceinte qui prélude, les 20 et 21 mai, à l’entrée des troupes dans Paris.

 

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE RUES.

Dans son évocation romancée de la vie de Dombrowski, le Russe Daniel Granine écrit que ce dernier est mortellement blessé rue Myrha (XVIIIe), ce qui est exact, mais il précise que c’est en servant lui-même une mitrailleuse, ce qui est faux. Cette erreur a du moins l’intérêt de souligner l’importance qu’a prise cette arme pendant la Semaine sanglante. À partir du 21 mai, l’emploi de la mitrailleuse va en effet s’insérer dans un contexte de guerre urbaine généralisée avec ses caractères propres. Ceux-ci déjouent à la fois les prévisions d’Haussmann et des généraux versaillais (les grandes artères vont s’avérer plus propices à la défense) et celles des fédérés (les soldats vont mettre à profit les petites rues pour contourner systématiquement les barricades). On peut noter d’ailleurs que Blanqui, dans ses Instructions pour une prise d’armes [insurrection] (1868), véritable petit manuel pratique à l’usage des insurgés, n’avait pas pris en compte l’emploi à venir de la mitrailleuse.

Mitrailleuses prises aux communards

Les délégués à la Guerre successifs s’étaient pourtant efforcés d’anticiper les conditions de la guerre dans Paris à l’échelle de la ville entière en faisant édifier une ligne de défense supplémentaire derrière celle mise en place avant le premier siège en retrait de l’enceinte, ainsi que 18 grandes barricades « stratégiques » par le bataillon des barricadiers de Napoléon Gaillard, plus quelques réduits fermés sur des points hauts. En outre, dès l’entrée des troupes, le moment de surprise passé, les communeux renouent avec les vieux réflexes en édifiant en quarante-huit heures plusieurs centaines de petites barricades dans les quartiers du centre et de l’est qui leur sont plus familiers. On a toutes raisons de penser qu’ils sortent alors en urgence des parcs d’artillerie et des mairies les canons et les mitrailleuses qui y étaient restés entreposés, d’autant plus que les pièces utilisées dans les combats antérieurs sont sans doute désormais perdues [4].
Dans le renforcement des défenses, la mitrailleuse présente trois avantages. D’abord, sa puissance de feu : on a calculé que celle d’une batterie (six pièces) était supérieure à l’époque à celle d’un bataillon ; les versaillais progressant avec circonspection, une ou deux mitrailleuses couplées avec autant de canons utilisant des boîtes à mitraille suffisent ; sa facilité d’emploi, ensuite : alors que le canon, depuis toujours l’arme de prestige de la Garde nationale, nécessite des connaissances techniques, la mitrailleuse ne requiert qu’une formation sommaire sur le terrain (il suffit quasiment de savoir tourner une manivelle !) ; enfin, la mitrailleuse tirant par définition des gerbes de projectiles, sa mise en batterie est beaucoup plus sommaire que celle d’un canon qui utilise des obus explosifs, souvent à plus grande distance et sur un objectif précis. C’est donc à ce moment qu’elle acquiert de fait son autonomie par rapport à l’artillerie et devient une arme d’infanterie que s’approprient facilement les fédérés. L’utilité reconnue des mitrailleuses se vérifie au fil des témoignages. 

Commune de Paris 1871 : Femme dirigeant une mitrailleuse

Deux exemples suffisent à le montrer. Le 23 mai, le chef du poste de la gare de l’Est demande qu’on lui envoie «  par tous les moyens possibles des mitrailleuses qui seront de tout utilités [sic]  ». Le même jour, la rue de la Fontaine-du-But (XVIIIe) est le théâtre d’un épisode pathétique que relate un versaillais : « Nous vîmes apparaître au bout de la rue la gueule d’une mitrailleuse […] poussée par des hommes cachés dans la tranchée. Tous nos efforts se concentrèrent sur cette terrible mécanique qu’il s’agissait de ne pas laisser pointer sur nous. Chaque fois qu’un artilleur ou un soldat de la Commune essayait de remuer l’instrument, quarante coups de feu le faisaient tomber mort à côté de sa pièce. Ils y mirent une énergie dont le désespoir seul pouvait les rendre capables ; tantôt l’un d’eux se sacrifiait, se découvrait entièrement et ne tombait qu’après avoir donné une assez forte impulsion à la mitrailleuse ; tantôt un autre, se glissant au milieu des morts, poussait à la roue. Nous fûmes alors obligés de tirer sans relâche dans le tas des cadavres » (V. de Compiègne).

 

LES EXÉCUTIONS À LA MITRAILLEUSE.

De leur côté, les versaillais utilisent aussi leurs mitrailleuses, dans une moindre mesure, semble-t-il, puisque ce sont eux les assaillants. Mais ils en font un usage bien particulier que l’on ne rappellera jamais assez : les exécutions de masse, comme ce fut le cas au Luxembourg, place d’Italie, à la prison de la Roquette et ailleurs ; dans le Bois de Boulogne et probablement aussi un temps à la caserne Lobau, qualifiée parfois d’ « abattoir national » : les « moulins à café  » prennent le relais des pelotons d’exécution au-delà de dix condamnés. Elie Reclus restitue d’une phrase l’atmosphère funèbre qui pèse sur Paris, le
27 mai : « Sous le ciel lourd de pluie, les bouffées de vent apportent les hurlements de la mitrailleuse  ». Au Père-Lachaise aussi, à partir du 28 mai, les mitrailleuses se substituent aux pelotons d’exécution. Enfin, à Satory, des mitrailleuses servent à tenir en respect les prisonniers parqués en plein air. Elles tireront quand ceux-ci tenteront de se soulever, anticipant celles des miradors des camps au siècle suivant…

Un constat s’impose : en 1871, de sa fabrication à son utilisation, la mitrailleuse est à l’image d’une société en transition. D’abord largement artisanale (chaque exemplaire porte un nom propre, voire celui du bataillon souscripteur), sa production se fait ensuite à la chaîne : elle n’aura plus qu’un numéro de série. Ses constructeurs passent du statut d’artisans identifiables à celui d’ouvriers d’usine anonymes. Son utilisation, elle, traduit le passage du meurtre individuel, au fusil, à l’élimination mécanique. Rimbaud va célébrer, quant à lui, l’éclosion de l’autre moitié d’un monde, si souvent resté en retrait de gré ou de force : la femme dans tous ses états, pourrait-on dire, travail, amour, insoumission : « …Elles [les mains] ont pâli, merveilleuses, / Au grand soleil d’amour chargé, / Sur le bronze des mitrailleuses, / À travers Paris insurgé… » (Les mains de Jeanne-Marie, février 1872).

 

HUBERT DE LEFFE


[1] Ainsi, certains historiens, en se fondant sur le tableau « Le Triomphe de l’Ordre », laisseront entendre qu’au Mur des Fédérés, les prisonniers ont été fusillés…au canon !

[2] Des animations en 3D reconstituent le fonctionnement des mitrailleuses sur YouTube. Saisir par exemple « Reffye mitrailleuse 1863 animation » ou « Gatling gun model 1865 animation ». À consommer avec modération…

[3] Cette conjonction des travailleurs des usines d’armement et des gardes nationaux préfigure, d’une certaine manière, les milices ouvrières de la bataille de Stalingrad, celle par exemple de l’usine « Barricady » [barricade !].

[4] À la veille de la Semaine sanglante, la Commune aurait disposé, selon W. Serman, de 113 mitrailleuses au total.