CES ARTISTES COMMUNARDS QUI VONT S’ÉPANOUIR À L’ÉTRANGER ET Y RÉUSSIR MIEUX QU’EN FRANCE (4)

Au terme de cette enquête qui a permis d’étudier plusieurs artistes communards exilés après la Commune, qui se sont installés dans d’autres pays et s’y sont épanouis (Georges Montbard, Achille Oudinot, James Tissot), auxquels on pourrait ajouter Lucien Henry et Pillotell, nous évoquerons un dernier artiste complètement sorti des radard en France, avant d’essayer d’expliquer ces réussites paradoxales.

On ne peut trouver aucun renseignement sur cet artiste aujourd’hui en France : toutes les sources d’information proviennent d’Australie ou des États-Unis et seraient donc à vérifier soigneusement. Fils d’un émigré de Moravie et d’une française, il est né à Paris en 1853. Il reçoit une formation de décorateur et travaille à l’Opéra de Paris. En 1871, impliqué dans la Commune de Paris, il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie, selon toutes les sources australiennes. Mais la seule information française dont nous disposons signale qu’il serait parti le 29 janvier 1879 du Royaume-Uni, à bord du navire John Elder, pour l’Australie, ce qui semble indiquer qu’il aurait quitté la France après la Commune pour se réfugier en Angleterre. Pourquoi ce départ pour l’Australie ? Pourquoi les articles parus en Australie indiquent-ils qu’il venait de Nouvelle Calédonie ? Mystère complet qui reste à éclaircir.

Alfred Tischbauer, George Street, Sydney, 1883 ; State Library of New South Wales, Sydney

Après l’amnistie, il s’installe à Melbourne puis à Sydney, où il enseigne la perspective au Sydney Technical College, comme Lucien Henry. Il participe régulièrement aux expositions annuelles de la Nouvelle-Galles-du-Sud, à Sydney, et notamment à celle de 1883 pour laquelle il envoie une peinture à l’huile qui reçoit une très bonne critique : « Alfred Tischbauer n’a envoyé qu’une œuvre, mais elle est si bonne qu’elle vaut une demi-douzaine d’œuvres moins soigneusement peintes. C’est une vue de la rue Georges du côté nord de la rue Wynyard et orientée vers le sud. Le travail architectural est fini au plus haut degré ; la perspective est tout simplement parfaite. » (Sydney Morning Herald, 31 mars 1883). Cette toile très connue figure aujourd’hui dans la collection de la bibliothèque de l’État de la Nouvelle-Galles-du-Sud. Dans cette même exposition le peintre australien John Peter Russel, ami des peintres impressionnistes français, expose un portrait d’Alfred Tischbauer. Le peintre devient un spécialiste de scènes de rue et de panoramas de grands immeubles. Lucien Henry et Tischbauer participent à la Sydney French Club Association, qui organise chaque année un dîner pour fêter le 14 juillet, présidé par le consul de France (1). Après le retour en France de Lucien Henry, Tischbauer retourne à Melbourne, où il va travailler pour la compagnie Dampier au Alexandra Theater en tant que décorateur sous le nom d’Alta. Il s’installe ensuite à Sale dans l’État de Victoria, où il continue d’enseigner. En 1903, il part avec sa femme pour les États-Unis, où il poursuit sa carrière de décorateur à la fois dans le théâtre et le cinéma. Il meurt en 1922, à Los Angeles.

COMMENT EXPLIQUER CES RÉUSSITES À L’ÉTRANGER ?

Une première explication est que la plupart de ces artistes sont très jeunes, à l’exception d’Achille Oudinot : ils ont entre 18 et 35 ans, et donc un esprit d’initiative et une faculté d’adaptation plus grande. Pas encore « installés » dans leur propre pays, ils n’ont pas grand-chose à perdre et acceptent le changement et des situations nouvelles. Ils sont ouverts aux occasions qui se présentent, prêts à innover : Lucien Henry va innover et devient l’un des créateurs d’un art décoratif spécifiquement australien. Pillotell change complètement de style et s’adapte au public de la haute société anglaise : « Pendant plus de vingt ans, j’ai exercé, je puis dire, une influence considérable sur la mode anglaise », confie-t-il à Maxime Vuillaume (2).

Une autre explication est qu’ils débarquent dans des pays « neufs » (les États-Unis, l’Australie) dans lesquels l’art est encore dans l’enfance, où les structures et les hiérarchies sont ouvertes, des pays où l’on peut se faire une place rapidement. Et surtout des pays où la réputation et l’image de la France sur le plan artistique sont très favorablement appréciées. Ces artistes français vont pouvoir être admis dans les salons et enseigner facilement dans les écoles d’art. Ainsi Lucien Henry a pu participer à un salon artistique à Sydney alors qu’il était encore au bagne en Nouvelle-Calédonie : au même moment les artistes ayant sympathisé avec la Commune étaient écartés des salons en France ! Le cas de la Grande Bretagne, société pourtant conservatrice et ancienne sur le plan artistique, est un peu différent. Ce pays a accueilli facilement les artistes communards parfois avec curiosité et parfois avec sympathie. Jamais un artiste comme Pillotell n’aurait pu fréquenter en France des personnalités équivalentes au futur roi d’Angleterre ou faire des portraits de ministres et de la reine ! Les grands hebdomadaires illustrés anglais se sont ouverts aussi aux artistes français (Félix Régamey, Montbard, James Tissot) et ont donné une image de la Commune beaucoup plus réaliste et nuancée que les hebdomadaires français. Ces constatations révèlent à quel point la société française de l’époque était cadenassée et réactionnaire sur le plan politique, et incapable d’apprécier de jeunes talents sur le plan artistique.

PAUL LIDSKY

(1) Eric Berti et Ivan Barko, French lives in Australia, Isfar, 2015.

(2) Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges, La Découverte, 2015, p. 687.