Dans la nuit du 15 au l6 janvier l9l9, il y a 80 ans. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les deux dirigeants spartakistes, sont sauvagement abattus, à Berlin, par la soldatesque chargée d'en finir avec la révolution, tout comme, un demi siècle plus tôt, les Versaillais avaient écrasé la Commune de Paris.

Qui sont ces révolutionnaires allemands ? Des socialistes qui n'acceptent pas que leur parti (SPD) ait approuvé le 4 août 1914 la politique du gouvernement impérial en votant les crédits militaires. Cette guerre est, pour eux, une guerre impérialiste.
Dans une revue qu'ils rédigent clandestinement et qui est aussitôt interdite, l’Internationale, Rosa Luxemburg accuse Karl Kautsky de vouloir réécrire la formule célèbre du Manifeste du Parti communiste qui deviendrait : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous pendant la
paix et égorgez-vous pendant la guerre
. »

Rosa Luxemburg (1871-1919) et Karl Liebknecht (1871-1919)

Karl Liebknecht est le plus populaire des futurs spartakistes pour avoir été le premier député, en décembre l9l4, à refuser de voter de nouveaux crédits militaires et pour avoir manifesté à Berlin, le 1er mai 1916, aux cris de : « A bas la guerre, à bas le gouvernement », ce qui lui vaut d'être arrêté sur le champ et condamné à quatre ans de réclusion. En janvier l9l6, ces opposants publient des Lettres politiques mensuelles qui, à partir de septembre, sont intitulées Lettres de Spartacus. Désormais le nom des spartakistes remplace peu à peu celui de « Groupe Liebknecht » ou de « Groupe Internationale », utilisés jusqu’alors pour désigner ces révolutionnaires.

Die Rote Fahne (23 novembre 1918) « Zentralorgan des Spartacusbundes » (organe central de la Ligue spartakiste)

Les spartakistes ont une vie difficile. Peu nombreux, traqués par la police impériale, diffusant clandestinement leurs bulletins, ils maintiennent tant bien que mal, à partir de Berlin, la liaison avec des groupes opérant dans quelques grandes villes. K. Liebknecht et R. Luxemburg sont en prison ou en forteresse. La révolution de novembre 1918 leur rend la liberté. Le 9 novembre, la République est proclamée. Non sans mal, les spartakistes font paraître un quotidien Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge).
Les sociaux-démocrates au pouvoir annoncent des réformes : journée de huit heures, vote des femmes. Mais F. Ebert. qui « haïssait la révolution comme le péché », veut au plus vite « rétablir l’ordre », faire élire une Constituante, tandis que les spartakistes demandent qu'on nationalise les banques, les mines, les usines sidérurgiques et que le pouvoir soit entre les mains de Conseils d'ouvriers et de soldats. Contre ces révolutionnaires, dont les idées gagnent, les dirigeants sociaux-démocrates font appel aux militaires. L’affrontement a lieu en janvier 1919.

Barricade à Berlin durant le soulèvement spartakiste, en janvier 1919 Les spartakistes, qui viennent de créer le Parti communiste allemand, sont écrasés et leurs dirigeants assassinés. Dans un article paru dans Die Rote Fahne, en décembre 1918, Rosa Luxemburg accusait les dirigeants sociaux-démocrates « d'aspirer aux lauriers de Thiers, de Cavaignac et de Gallifet ».
Les spartakistes s'inscrivent dans la tradition de la Commune de Paris : internationalisme, rôle des femmes (Rosa Luxemburg, Clara Zetkin) (1) et démocratie au sens étymologique et le plus fort du terme. R. Luxemburg, dans ses Notes sur la Révolution russe, rédigées en prison au début de l918, écrit : « Le seul chemin qui conduise à la renaissance, c’est l’école même de la vie publique, la démocratie la plut large et la plus illimitée. » Et nombreux sont les références à la Commune de Paris dans l'œuvre de Rosa Luxemburg. Durant un séjour parisien, elle participe, le l8 mais 1895, à un banquet des guesdistes en l'honneur de la Commune et écoute Camélinat évoquer ses souvenirs. Quinze ans plus lard, au cours d'un meeting à Francfort, elle raconte sa visite au Père-lachaise : « Une grande étendue d’herbe rase tout en haut du cimetière, un mur nu auquel sont accrochées quelques couronnes rouges toutes simples, pâlies par la pluie et les larmes. » la même année, elle fait grief au SPD de n'avoir pas organisé de grandes manifestations le l8 mars pour célébrer à la fois le début de la révolution de 1848 en Allemagne et la Commune de Paris.

Clara Zetkin (gauche) et Rosa Luxemburg au congrès du SPD de Magdeburg, 1910
Dans son dernier article, paru le jour même de son assassinat. Rosa Luxemburg établit un parallèle entre le massacre des révolutionnaires berlinois et celui des Communards parisiens : « L’ennemi c‘est Spartacus, et Berlin est le lieu où nos officiers s’entendent à remporter la victoire [...] Qui n’évoquerait l’ivresse de la meute des partisans de “l’ordre“ la bacchanale de la bourgeoisie parisienne dansant sur les cadavres des combattants de la Commune. [...] Quand il s’est agi d’affronter les prolétaires parisiens affamés et mal armés, d’affronter leurs femmes sans défense et leurs enfants, ah, comme le courage de cette jeunesse dorée comme le courage des officiers a éclaté ! Comme la bravoure de ces fils de Mars, qui avaient cassé devant l’ennemi extérieur, s’est donné libre cours dans ces atrocités bestiales, commises sur des hommes sans défense, des blessés et des prisonniers. » (2)

Station de métro « Rosa Luxembourg » à Berlin

Prévisible, la défaite des spartakistes fut lourde de conséquences pour l’Allemagne. Elle augurait mal de l'avenir d'un « ordre » démocratique qui laissera place, quatorze ans plus lard, au nazisme.

Gilbert Badia

(1) Voir Gilbert Badia : Clara Zetkin, féministe sans frontières et Rosa Luxemburg épistolière, Éditions de l'Atelier

(2) Rosa Luxemburg, textes présentation et traduction de Gilbert Badia, Paris 1982, p.286-287.

Anniversaire du 18 mars en 1892
Grand punch prolétaire organisé par le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (3).
L'entrée à 60 centimes donne droit à une consommation dans les salons de la brasserie Coquet, place Blanche.
Chants et poésies par les citoyens et citoyennes de la « Tournée sur le Zinc », par les bois-sans-soif. Au programme : « La marseillaise des travailleurs », « Le départ », « Je ne suis pas une fille », etc.

(3) Ce parti est également connu sous le nom de Fraction allemaniste ou Parti allemaniste, du nom de son fondateur, l'ancien Communard Jean Allemane et qui se caractérise pour son ouvriérisme et sa propagande pour la grève générale.