À la fin du siècle dernier, une curieuse histoire liée aux événements dramatiques de la Commune de Paris agira périodiquement le monde médical de la capitale, pendant une trentaine d’années. Elle avait comme protagonistes principaux le fédéré Eugène Bredon, lieutenant à la Légion des Vengeurs de Flourens, et le docteur Henri Ferdinand Dolbeau, professeur à la Faculté de Médecine de Paris et chirurgien de l'hôpital Beaujon (1).

Affiche de la Commune N° 160 du 17 avril 1871 (Source BDIC)
Les faits sur lesquels a porté la polémique s'étaient déroulés le 26 mai 1871 dans le service de chirurgie dont H.F. Dolbeau était chef de service et n'étaient guère discutables ; par contre, c'est l'interprétation qu'on pouvait en faire qui a longuement alimenté la controverse.

L’événement
Henri Ferdinand DOLBEAU (1830-1877)H.F. Dolbeau était à l'époque un personnage jeune et brillant, autoritaire mais irascible, qui exerçait une autorité absolue sur ses élèves et exigeait de tout son personnel une stricte discipline. En 1870, il fut atteint d'une affection pulmonaire grave compliquée de pleurésie qui dégrada sérieusement son état général et n‘améliora pas son état caractériel ; il voulut néanmoins rester à Paris pendant le siège par les Prussiens et reprit même son service pendant l'hiver terrible. Il eut ainsi, un peu plus tard, l'occasion d'accueillir dans ses lits un certain nombre de fédérés à la suite des combats de la Commune.
Eugène Bredon fut l'un de ceux-ci : il entra à Beaujon le 7 mai pour une affection légère à l'œil. Lieutenant aux Vengeurs de Flourens, 2e bataillon, 2e compagnie, cantonnés aux Baraques du Champ de Mars, il avait participé aux combats de Neuilly et s'était fait hospitaliser à l'hôpital Beaujon tout proche. Une vingtaine d'années plus tôt, il avait fait la campagne de Crimée dans la troupe de ligne et avait notamment été l'ordonnance du général Vinoy. Il était d'ailleurs bien connu à Beaujon où il avait déjà été hospitalisé au moment du Siège, pour la même affection oculaire. Pendant les jours de la Commune, il exhibait avantageusement son bel uniforme d‘officier de l'armée communarde dans les couloirs et les jardins de l’hôpital où régnait le plus grand désordre.
Ambulance de la Comédie française, siège de Paris 1870-1871 (© Bibliothèque interuniversitaire de médecine de Paris)En effet, les religieuses, les sœurs de Sainte-Marthe, qui exerçaient les fonctions de surveillantes dans tous les services, avaient été expulsées (au moins théoriquement) et remplacées par du personnel peu compétent ; H.F. Dolbeau avait d’ailleurs protesté contre ce déni de justice, ce qui lui avait valu d'être « mandé » à la Préfecture de Police par le délégué Ch. Th. Ferré pour être admonesté.
Le 21 mai, les Versaillais pénétraient dans Paris, Le 22, ils étaient maîtres de l'ouest de Paris et installaient un poste de garde de soixante hommes sous le commandement d'un officier à l’hôpital Beaujon. Celui-ci était gardé militairement et des factionnaires contrôlaient entrées et sorties à la recherche de Communards en fuite. Les agents de la Commune, entre autres celui qui avait la responsabilité de la direction et du fonctionnement hospitaliers depuis le mois de mars, disparurent ; l'ancien directeur économe et les religieuses reprirent leurs fonctions. Eugène Bredon, quant à lui, avait quitté l’uniforme et s'était fait discret, au point même de disparaître quelque part dans l'hôpital car il se savait traqué. Du fait des combats, H.F Dolbeau n'avait pu venir à Beaujon pendant quelques jours : il revint le 25 mai et fit normalement sa visite, ordonnant pour le lendemain la sortie des malades valides, afin de faire de la place pour les blessés qui affluaient de différents points de l'Est parisien.
Le matin du 26 mai, il signait donc l’exeat (c'était le terme officiel) sur les pancartes de neuf patients, six civils et trois fédérés dont E. Bredon. C'est alors qu'un élève, lisant les pancartes, fit remarquer à haute voix : « Tiens, en voilà un qui change de grade ! Il entre entre comme lieutenant des Vengeurs de Paris, il en sort soldat au 18e bataillon de Chasseurs ! ». Il était même classé comme clairon. Apprenant ainsi qu'on avait modifié une pancarte à son insu et qu'on lui avait fait signer un faux, H.F. Dolbeau entra dans une violente colère. Il paraissait très affecté par la gravite de la substitution, eu égard aux circonstances, et voulut absolument avoir des précisions sur les conditions de ce changement : on constata dans un premier temps que le graphisme du document ne correspondait à l'écriture d'aucun employé des bureaux de l'hôpital, non plus qu'à celle d'une personne du service. La sœur Joseph, surveillante, très troublée, déclara qu'il s'agissait bien du lieutenant fédéré que tout le monde connaissait mais ne put expliquer continent on avait donné à signer au professeur une pancarte différente de celle qui avait été établie par le Bureau. Bien que très en colère, H.F. Dolbeau ne retira pas sa signature mais demanda à la religieuse qu'on rétablisse le premier titre d'E. Bredon et que le directeur soit informé de la falsification.

Types de la Commune / Vengeurs de Flourens par Bertall (source akg-images) Le chef de service revint ce même jour vers I7 h. pour faire sa contre-visite, comme à son habitude. Il demanda à la sœur quelle avait été la suite de l'incident du matin et elle lui répondit, assez gênée, qu'elle n'avait pas pu voir le directeur et qu'on, ne savait pas ce que la pancarte était devenue ! L’irascible chef de service en ressentit « un très vif mécontentement » et voulut aussitôt en faire part à la direction. Hors de lui, il se précipita dans les locaux de l'administration... où il ne trouva personne. En ressortant, il buta sur un commis qu'il interpella brutalement et auquel il adressa de vigoureux reproches. Celui-ci, voulant le rassurer, lui annonça que le patient dont il avait signé la sortie n'était pas parti et se trouvait quelque part dans l'enceinte de l’hôpital. C'en était trop !

Notre furibond, ne comprenant rien à ce qui se passait mais ayant parfaitement conscience d'avoir été joué par tout le monde, craignit sans doute de se trouver impliqué dans des faits officiellement répréhensibles. Il alla alors trouver l'officier qui commandait le détachement et lui raconta qu‘on lui avait fait signer une fausse pancarte, qu'il ne voulait pas s'associer à un acte qu'il réprouvait et qu'il voulait mettre à couvert sa propre responsabilité. Le sous-lieutenant Linskim répondait qu'il savait déjà tout cela depuis le matin par un des élèves (probablement celui qui avait fait la remarque dénonciatrice) et que d'ailleurs il connaissait depuis longtemps la présence d'E. Bredon, personnage particulièrement signalé, à Beaujon.
Ce dernier, se sachant dénoncé, se présenta devant l'officier de la ligne qui l'envoya sous escorte à l'Etat-major installé à la Mairie.
E. Bredon était, avant les tragiques événements, clairon de chasseurs à pied et il déclara n'avoir pu rejoindre en temps utiles son bataillon à Versailles. Il avait été alors obligé par les agents recruteurs de la Commune d'accepter les galons de lieutenant mais, ne voulant pas se battre contre ses collègues, il avait profité des combats de Neuilly pour quitter son bataillon, gagner l'hôpital Beaujon tout proche et s'y faire hospitaliser. Là l’aumônier, qu'il avait connu en Crimée où ce dernier avait été attaché au Corps expéditionnaire, l’avait pris sous sa protection, s'était procuré un imprimé de l‘Administration, avait confectionné une fausse pancarte et avait caché le sortant traqué. Sur une lettre de recommandation de l’aumônier au général Vinoy, commandant le secteur, E. Bredon fut remis en liberté des le lendemain. On ne sut tout ceci que bien plus tard car, sur le moment, le bruit courut que le fédéré avait été fusillé : l'émotion et l'indignation étaient à leur comble. On le revit cependant assez vite à Beaujon, car il vint remercier des soins qu'il avait reçus et . . . demander quelque secours. Tout ceci explique que quelques chroniqueurs se soient interrogés sur la qualité réelle du chasseur à pied lieutenant de l’Armée de la Commune.

En revanche, sur place, le comportement d‘H.F. Dolbeau avait fait des vagues. Ses deux internes démissionnèrent du service : l'un d'eux, Jacques-Henri Reverdin, de nationalité suisse, non concerné par les événements, mena de sa propre initiative et avec l'aide de quelques élèves, une enquête pour préciser les faits. Quelques chefs de service s’indignèrent discrètement. L'enquête tourna court. Le personnel hospitalier était indigné de l'attitude de son chef mais ne pouvait rien dire, car l'atmosphère à Paris était particulièrement lourde. Apparemment, tout était rentré dans l'ordre, mais apparemment seulement, car beaucoup n'avaient pas oublié.
Manifestation des étudiants en médecine au cours de M. Tardieu. Gravure de Philippoteaux, 1870 (Musée Carnavalet)
Les suites
Dès la première apparition publique d’H.F. Dolbeau, un an après les faits, les passions se manifestèrent. Ce fut le 20 mars 1872, lors du premier cours de Pathologie externe donné par le chirurgien. Un grand nombre d'élèves en médecine était présent dans l'amphithéâtre afin d'exprimer bruyamment son désaveu. Lorsque le professeur entra dans la salle, un immense tollé l’accueillit. Les cris fusaient : « À bas le dénonciateur ! » « Complice des fusilleurs ! ». Manifestement, les étudiants voulaient lui faire expier son fatal mouvement de colère et son manquement à la déontologie ! « Il n'est pas possible d'imaginer le tumulte qui se produisit ce jour-là ! » dit un collègue du chirurgien qui assistait à la scène et avait donc l'habitude des chahuts d'étudiants. H.F. Dolbeau fit front courageusement : incapable de se faire entendre, il refusa de céder devant l'ouragan. Impassible, pâle comme un linge, muet devant le torrent d'injures qui dévalait des gradins, il tint tête à la meute pendant une heure ; il refusa même l'aide de collègues venus à son secours et ne se retira qu'au moment prévu de la fin du cours. Il revint le lendemain et enregistra le même résultat.

Charles-Adolphe Wurtz (1818-1884), doyen de l'école de médecineLe doyen Adrien Wurtz, alerté par le vacarme, vint à l'amphithéâtre, serra la main de son collègue sous les huées des élèves et, au milieu d'un tapage infernal, sortit en le tenant par le bras. Puis il revint parlementer avec les étudiants, leur reprochant de faire tellement de bruit qu'ils perturbaient toutes les activités de la Faculté. Sollicité par eux de prendre des mesures contre un collègue qui s'était déshonoré, il leur répondit, très Ponce-Pilate : « les faits que vous reprochez à M. Dolbeau, je n'ai pas à les examiner car ils ne concernent pas le professeur [NDLR : mais uniquement le chirurgien de l'hôpital Beaujon] » Des manifestations identiques se poursuivirent le jour d'après. Le plus grand désordre se répandit dans les locaux de la Faculté et même sur la place adjacente de l'école de Médecine, devant l'hôpital des Cliniques (2). Le 22 mars, il y eut même des embryons de barricades vers la place de l’0déon. Un témoin raconte à ce sujet une anecdote amusante, celle d'un cocher de fiacre, traversant la manifestation, qu’on voulut faire descendre de son siège afin de renverser sa voiture sur la barricade naissante. L’automédon, un brin cabotin, se dressa alors sur son siège et tint aux étudiants un discours qui les fit beaucoup rire, ce qui sauva son véhicule de la destruction : en particulier, il termina par une tirade de Victor Hugo, extraite de Ruy Blas, qu'on jouait justement au tout proche théâtre de l'Odéon : « Si j'ai l’habit d'un laquais, je n'en ai point l'âme ! » Et il put repartir sous les applaudissements.
Toujours est-il qu‘on s’émut en haut lieu. Prudemment, le doyen fit afficher aux grilles le jour même : « Les cours et les examens de la Faculté sont suspendus. Une affiche ultérieure fera connaître la date de la réouverture. » Ce ne fut que le l5 avril que le cours de H.F. Dolbeau fut rouvert, mais sous strict contrôle. En effet, il fallait s'inscrire préalablement et obtenir un laissez-passer pour entrer. Lors du cours de reprise, quarante étudiants étaient présents et on conspua copieusement le professeur à son arrivée, puis vingt personnes furent « invitées » à sortir et les vingt restantes écoutèrent sagement l'enseignant. Le calme se rétablit mais le mépris des étudiants demeura vivace.
Dès le début de cet épisode mouvementé. H.F. Dolbeau avait sollicité du Conseil de surveillance de l'insistance publique une enquête sur les faits qui s‘étaient déroulés un an auparavant à l'hôpital Beaujon. Une commission fut désignée, essentiellement composée de médecins ; elle se transporta sur les lieux, interrogea les témoins et effectua honnêtement son travail. Toutefois, on lui reprocha de ne pas avoir cherché à voir tous les témoins, en particulier J.H. Reverdin celui qui avait mené une enquête personnelle au lendemain de l'événement et qui était, de facto, le principal témoin a charge : on le reprochera plus tard à la commission. Quoi qu’il en soit, ses conclusions furent nettes, il n’y avait pas de faute grave à reprocher au docteur H.F. Dolbeau : il avait donné les mêmes soins attentifs à tous ses malades, civils ou combattants, fédérés ou réguliers, il avait été blessé dans sa dignité de chef de service et irrité par la conspiration muette qui s'était faite autour de lui, il s'était alors adressé normalement au seul représentant de l'autorité, les faits avaient été grossis et déformés, en particulier il n’y avait eu aucun fusillé parmi les sortants de Beaujon.
Jules-Auguste Béclard (1817-1887)Le jugement des collègues de H.F. Dolbeau était par contre nettement plus réservé. Ainsi, le doyen Jules Béclard n'hésitait pas à déclarer : « Lorsque les Versaillais entrèrent dans Paris, il y avait (à Beaujon) un malheureux fédéré que tout le monde voulait sauver, la supérieure de l’hôpital, l’aumônier, l’économe faisant fonction de directeur, les internes, tous. Seule une personne crut pouvoir se refuser à cette œuvre de pitié, et en plus, tenue par le secret médical et professionnel ! » Dans l'éloge funèbre prononcé en 1877 à l'Académie de médecine, le docteur de Saint-Germain se montra aussi plus que nuancé : « ... Funeste accès de colère, puisqu’il put faire oublier un moment à notre collègue que, pour nous, un malade de l’hôpital doit être un hôte et que la personne d'un hôte est sacrée ! » Un peu plus tard, J.H. Reverdin, l'ancien interne de H.F. Dolbeau devenu professeur à Genève, soulignait les ombres de l'enquête officielle : il révélait en effet que c'étaient deux malades du service qui avaient été emmenés par la troupe le 26 mai 1872, sur la demande et en présence du chef de service, et qu'on avait eu des nouvelles du seul E. Bredon. Contre toutes ces prises de position, ce fut surtout le fils Dolbeau qui ferrailla inlassablement.
Ainsi se trouvaient réunis tous les éléments pouvant alimenter une polémique, ce qui fut le cas. Il y eut même un procès à la fin du siècle qui se termina par un arrêt de la Cour d'appel de Paris, en date du 12 novembre 1897 : il reprenait en fait les conclusions de la commission d'enquête de 1872. Il y eut encore des publications militantes, des réponses qui se voulaient définitives et il fallut attendre 1903 pour voir s'arrêter définitivement la polémique.

Jean-Paul MARTINEAUD
Paris, le 30 avril 1999

Nous tenons à remercier le Professeur J.-P. Martineaud, de l'hôpital Lariboisière, pour sa remarquable contribution qui éclaire, d'un jour particulier, l'attitude des étudiants en médecine qui, moins d'un an après la Semaine Sanglante, manifestaient leur opprobre aux fusilleurs et à leur complices.

Robert GOUPIL

(1) Il s’agit de l’ancien hôpital Beaujon, situé près de la Barrière du Roule, qui existe toujours et abrite divers services de la Préfecture de Police.

(2) Cet établissement destiné à l’enseignement clinique a disparu ; il est aujourd’hui remplacé par l’Ecole pratique et une partie de la rue Antoine Dubois Paris 6e.