En choisissant d'étudier les représentations de la Commune de 1871 à travers la presse ouvrière havraise de 1880 (date de l'amnistie complète) à 1922 (scissions politique et syndicale dues à la révolution russe de 1917), j’espérais rencontrer des débats passionnants sur la dernière révolution française au sein du mouvement social et ce, d'autant plus que j'avais choisi d'ouvrir mon corpus aux journaux syndicaux dune part et, d'autre part, aux journaux politiques « de gauche » : anarchistes, socialistes, communistes, sans oublier les organes radicaux et radicaux-socialistes (d'anciens communards figurent dans leurs rangs) malgré leurs préoccupations parfois lointaines du mouvement social.

Port du Havre (source https://www.lehavre.fr/ma-ville/une-ville-chargee-dhistoire)

Le dépouillement de quelques 27 feuilles, soit 3 000 numéros environ, a permis (de répertorier 209 références à la Commune. dont 164 pour le seul Progrès du Havre (1897-1915), organe socialiste révolutionnaire de tendance allemaniste, dirigé par Hippolyte Hanriot. Avant lui, les anarchistes, qui disposent du journal le Communiste de Normandie, se réclament le plus vigoureusement de la Commune dans la presse ouvrière havraise. La position des radicaux et radicaux-socialistes est, quant à elle, bien plus ambiguë, puisque les très rares références ne sont guère que des condamnations de la répression versaillaise, sans évocation de l'insurrection. Reste l'attitude résolument silencieuse des journaux syndicaux, et notamment de Vérités, l’organe de l'Union des Syndicats du Havre. Cette organisation, imprégnée par le syndicalisme révolutionnaire, est particulièrement puissante au Havre, ville industrielle et populaire. Aucune évocation de la Commune n'a été identifiée dans son journal, qui célèbre, au contraire, avec éclat le 1ermai.

"Le Progrès" journal socialiste de la ville du Havre et des environs (samedi 17 novembre 1894)
L’insurrection de 1871 est-elle jugée trop politique, insuffisamment socialiste, et donc lointaine de la lutte syndicale ? Cette impression est à relativiser, car les syndicalistes sont impliqués dans une autre pratique commémorative : la fête du 18 mars.
Depuis 1897, les allemanistes célèbrent l'anniversaire de la Commune par une réunion des militants. La soirée s'ouvre par un discours rendant hommage à la révolution, puis se poursuit par un concert. Une collecte est organisée pour soutenir les luttes sociales en cours dans le pays. La solidarité ouvrière s'exprime donc vigoureusement dans ce rassemblement, qui mêle socialistes et syndicalistes - ces derniers participant activement – au delà des clivages idéologiques. Ainsi, en 1901, les socialistes indépendants, de tendance réformiste, se joignent à la fête avec entrain. C'est dire que la mémoire de la Commune est entretenue dans une certaine ambivalence. Alternativement mère de la République, par un raccourci historique contestable, et aube de « temps nouveaux », la Commune célébrée est en quelque sorte caméléon, selon qu'il s'agit de montrer l’attachement à la République ou l'intention révolutionnaire. En ce sens la mémoire de la Commune est un peu un baromètre de la position du mouvement social havrais par rapport au régime. Or, à partir de 1908, le rituel du 18 mars, pratiqué de moins en moins régulièrement, connaît un véritable déclin.

"Vérités" Organe de l'Union des Syndicats ouvriers du Havre et de sa région (15 décembre 1912) De débat autour de la Commune, il n'est donc pas question au Havre, sauf en 1921 : socialistes et communistes se disputent l'héritage controversé de 1871 ; les communistes revendiquant dans cet événement le prélude de 1917. Mais dans leur lecture de la Commune, ils restent, tout comme les socialistes, peu soucieux d’analyse. Ainsi, parmi les 209 références relevées, bien peu nombreuses sont celles qui interrogent l’histoire, évoquent la démocratie directe par exemple. Autant d'indices qui pourraient laisser penser que la Commune est largement méconnue, mais porteuse d'un imaginaire intégré à l'héritage du mouvement social français. Au Havre, où il n'y a pourtant pas eu d'insurrection en 1871 - la ville était alors républicaine -, cet héritage est vigoureusement revendiqué.

Isabelle RAYNAUD

Toutes nos félicitations à Isabelle Raynaud qui a reçu, le 24 novembre dernier, le prix Jean-Maitron pour son mémoire de maîtrise sur « Les représentations de la Commune dans la presse ouvrière havraise ». Une distinction qui honore notre association puisque Isabelle Raynaud en est adhérente.