De la fin de l’Empire au 18 mars 1871
« Vers la fin du Second Empire, Napoléon III se laisse convaincre de la nécessité d’assouplir la réglementation des réunions publiques.

C’est l’objet de la loi du 6 juin 1868, encore toutefois bien restrictive. La disposition essentielle consiste à remplacer l’autorisation par une simple déclaration, effectuée trois jours à l’avance par sept citoyens qui en précisent le lieu, le jour, l’heure et l’objet. Cependant : les sujets politiques et religieux sont exclus ; les réunions doivent avoir lieu dans un local clos et couvert ; elles se tiennent sous la responsabilité d’un bureau — un président et deux assesseurs — gardien de l’ordre du jour et chargé d’empêcher les dérapages ; surtout, « l’administration peut déléguer un fonctionnaire — en fait, le commissaire du quartier, assisté d’un secrétaire et, plus tard, également d’un sténographe — doté du pouvoir de dresser le procès-verbal des faits, d’adresser des avertissements au bureau en cas de trop grande tolérance, et de dissoudre la réunion » ; enfin, de lourdes peines sont prévues pour les contrevenants et délinquants. La loi additionne, en effet, la rigueur de ces deux catégories de peines : le tribunal correctionnel est compétent, l’existence de l’infraction compte seule et non l’intention, les peines peuvent être cumulées.(1)
2 février 1871, séance de club - Dessin de Jules Worms (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)La loi de 1868 a permis en fait, malgré un lourd contentieux et de très nombreuses condamnations, un développement sans précédent des réunions publiques.
Entre la parution de la loi et sa suspension en avril 1870 et en excluant les périodes électorales, 933 réunions publiques sont organisées dans 73 salles, bien réparties entre le centre (28), la périphérie (37) et la banlieue (8) de Paris. Elles mobilisent des milliers de participants et des dizaines d’orateurs. Le 3 mars 1869 marque un record : on estime entre 10 000 et 15 000 le public réuni ce jour-là dans sept salles différentes. Le public est très diversifié : habitants du quartier ou Parisiens venus d’autres arrondissements parce qu’ils sont attirés par l’ordre du jour, bourgeois, ouvriers, étudiants. Les femmes y assistent en grand nombre et même les enfants. Le mouvement est rapidement très bien structuré. Entre 25 et 30 meneurs apparaissent, organisateurs ou orateurs, tantôt habitués à une salle, tantôt en fréquentant plusieurs. Ils sont de tendances très diverses : « économistes » (Horn, Molinari, Passy, Simonin), catholiques (Lenormant, Récamier), protestants (Montandon, Pressensé), blanquistes (Duval, Ferré, Peyrouton, Rigault), radicaux et jacobins (Guyot, Lissagaray), membres de l’Association internationale des travailleurs (Amouroux, Fribourg, Héligon, Nostag, Tolain, Varlin).
Ces derniers prennent de plus en plus la vedette et donnent incontestablement une orientation socialiste au mouvement ouvrier et une dynamique révolutionnaire, préfigurant la Commune, aux Parisiens. Les réunions publiques, qui se tiennent régulièrement dans les mêmes salles avec des ordres du jour souvent voisins, voire permanents, sont de facto devenues des clubs : l’association est bien le corollaire de la liberté de réunion ! »

1er juillet 1871 - The Penny Illustrated Paper : Un club dans une église (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Les Clubs contre le Gouvernement du 4 septembre (2)
Ces assemblées qui fleurissent au lendemain de l’effondrement du régime bonapartiste le 4 septembre, en pleine guerre franco-prussienne, sont la reprise des réunions publiques interdites en mai 1870 après le plébiscite impérial et les émeutes qui l’ont accompagné. À leur apogée, en novembre, on peut compter 28 clubs, situés dans le centre de la capitale et dans les quartiers annexés. On y retrouve, dans une ambiance de liberté illimitée, le même personnel, la même couleur, la même forme d’expression et la même animation parfois très turbulente. Quelquefois les mêmes salles avec les mêmes orateurs. Ceux-là varient entre trois et vingt-cinq, la moyenne se situant autour d’une dizaine, le nombre des assistants allant de plusieurs milliers à quelques centaines selon les événements. Les femmes sont déjà présentes parfois avec leurs enfants : « levons-nous en masse, parlons, excitons nos maris », diront certaines d’entre elles au Club de la Patrie en danger dès le 13 septembre.

Club de la Délivrance, salle Valentino (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)
Au début le Gouvernement de la Défense nationale est favorable à ces réunions mais très vite, les clubs, à l’exception de trois d’entre eux installés dans le centre de la ville - Les Folies bergères, Le club de la porte Saint Martin et Le club de la délivrance - oublient l’union trompeuse des premiers jours. Un front de jacobins révolutionnaires, d’internationaux et de blanquistes, rassemblés dans Le Comité central républicain des vingt arrondissements et les Comités de vigilance, poursuit, dans les réunions publiques devenues « populaires », ses activités formatrices, transformant les lieux en écoles du peuple. L’on y discute toujours très vivement de la « question sociale » (en dénonçant les « riches », les « bourgeois » et les « exploiteurs »), par conséquent des projets de société future et des moyens d'y parvenir. Les réunions sont l’endroit où le peuple peut « venir chercher le pain intellectuel » , selon la formule employée par André, passage Raoul, dans le XIe. Mais les nouvelles conditions sociales et politiques déterminées par la guerre et le 4 septembre conduisent ces assemblées à devenir plus que de simples lieux de discussion. La question qui se pose très rapidement est celle de la nature du pouvoir, lin effet, ceux qui désiraient une république « bourgeoise », tels des orateurs comme Falcet ou Mathorel, ne revendiquent plus rien en termes de pouvoir, tandis que les révolutionnaires tels Flourens, Blanqui, Ranvier, Duval, Rudes, Rigault réclament encore et toujours la Commune.

Last picture of the Paris Commune - a club in a church (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)
Dès septembre on veut cette fameuse Commune. Cela va de pair avec les demandes d'arrestations de commissaires de police, de poursuite des mouchards, vite relayées par celle de la suppression de la préfecture de police (Le blanquiste Moreau, par exemple, « réclame la destruction de la police de Cresson 1er l’allié de Trochu 1er » et par les menaces directes contre l’administration municipale et la propriété : à Belleville, Vésinier demande la révocation du maire Richard et la nationalisation du fabricant Godillot. Très vite, le Gouvernement, conseillé par les responsables du Maintien de l’ordre, envisage la suppression de ces clubs trop remuants où s’exprime un patriotisme populaire qui s’oriente vers la désignation de deux ennemis à combattre : 1- Les Prussiens , 2- Les « faux républicains », qui ne sont que « les prussiens de l’intérieur », c’est-à-dire la « réaction ». Lavalette dit le 24 décembre à la Salle Favié : « nous avons deux ennemis à combattre, les Prussiens et les ennemis de la République, ces derniers sont les plus terribles ».
Gaillard fils - Les orateurs des clubs - 1ère année N° 2 samedi 20 février 1869 : Madame Paul Mink(…) Auparavant, les clubs avaient envoyé propositions et motions au Gouvernement de la « défense nationale », ils le dénoncent maintenant comme un ramassis d’ambitieux et de traîtres, voire de « mouchards » qui veulent « pigeonner » le peuple : pour eux, il est devenu le Gouvernement de la « défection nationale ». Il faut donc le remplacer par un pouvoir populaire qui fera une guerre juste tout en étant opposé aux guerres. C’est sans doute ce que veut dire un orateur à la Salle Favié en s’écriant le 6 novembre : « Paris sauvera la France et l’univers ». Par quels moyens ? Ici, on trouve l’éloge de l’indiscipline : « C’est une armée disciplinée qui a capitulé à Sedan - dit-on le 19 décembre à Favié - ce sont des armées indisciplinées qui ont sauvé la France en 92 » ; déjà le 19 novembre, le journal des débats de Molinari avait rapporté ce genre de déclarations de la part d’orateurs : « Si la réaction leur impose des chefs qui ne leur conviennent pas, eh bien, ils iront à droite quand on leur commandera d’aller à gauche et vice versa ». Un autre dira au Club de la rue d’Arras le 13 janvier 1871 : « il n’y a que l‘anarchie qui puisse nous sauver ». Enfin un autre encore, Salle Favié, oppose légalité et légitimité, au moment des émeutes du froid : « il porte un poignard et un revolver, et il brûlera la cervelle au premier qui essayera d’empêcher le peuple honnête de voler ce qui est nécessaire pour ne pas mourir ».
Les clubs forment donc des noyaux de résistance mais aussi d’offensive puisque les mouvements des 31 octobre 1870, des 6 et 22 janvier 1871, y prennent naissance. Il s’agit toujours de mettre en place la « Commune révolutionnaire », comme à la Salle Ragache dans le XVe. Ce qu’elle est exactement ? Un « citoyen » l’explique au Club Favié : « la Commune, c’est le droit du peuple, c’est le rationnement égal, c’est la levée en masse et la punition des traîtres, la Commune enfin...C’est la Commune ! », « la Commune - entend-t-on au Club de l’école de médecine fin décembre - peut seule sauver la France ; nous fusillerons, nous guillotinerons ceux qui s’opposent à la souveraineté du peuple ». À ce moment-là, on note encore plusieurs tentatives de fédération dans lesquelles les blanquistes jouent un rôle de premier plan. Ils vont essayer de fusionner La légion garibaldienne, les clubs, l’Internationale « en un seul faisceau » : La ligue républicaine. Mais ni le Comité central républicain des vingt arrondissements, qui tente en décembre de lancer Le club central du comité républicain socialiste des vingt arrondissements, ni Dupas qui, début janvier, réunit sept clubs à l’Élysée Montmartre « pour combiner une descente sur l’Hôtel de ville », n’ont renoncé à leurs projets centralisateurs qui visent notamment à donner plus de force au mouvement révolutionnaire.
(…)

 

Les clubs « rouges » avant la Commune

Club ambulant de Blanqui, rue d’Arras ou rue Saint-Denis
Club central républicain salle de la Redoute, rue Jean-Jacques Rousseau
Club de l’École de médecine
Club de l’Élysée-Montmartre
Club de la Cour des miracles
Club des Folies-Bergère
Club de la Délivrance salle Valentino
Club de la Marseillaise, rue de Flandre
Club de la Reine-Blanche, boulevard de Clichy
Club de la République, Casino de la rue Cadet
Club de la Revendication, passage du Génie
Club de la Révolution Êlysée-Montmartre
Club de la rue d’Arras
Club de la salle du Pré aux Clercs, rue du Bac
Club de la salle Valentino
Club de la Vengeance, 15 boulevard Rochechouart
Club démocratique des BatignoIIes, 105 rue Lemercier
Club démocratique du Casino de la rue Cadet
Club des Folies-Bergère
Club des Montagnards, 30 boulevard de Strasbourg
Club Favié rue de Paris à Belleville
Club fermé de la rue de Charonne, 100 rue de Charonne
Club de la salle des Mille et un Jeux, 18 rue de Lyon
Club des Montagnards, boulevard de Strasbourg
Club du Collège de France

Source : Gustave de Molinari, Les clubs rouges pendant le siège de Paris, Garnier frères, 1871.

(1) Extrait de l’article de Georges Beisson, « Les clubs sous la Commune » (https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/448-les-clubs-sous-la-commune)

(2) Extrait de la brochure Les clubs communards (Les Amis de la Commune de Paris, mars 2001)