Grâce à notre ami Patrick Fonteneau de Saint-Pierre-des-Corps, nous avons pu mettre à la bibliothèque de l'Association L'almanach de la question sociale et de la libre pensée de 1891. Parmi de nombreux textes passionnants, retenons cet article de Léon Cladel sur les causes de la « folie » d'André Gill. L'auteur d'INRI, dont nous avons signalé la première publication intégrale aux « Éditions de Lerot », rends hommage à André Gill, le caricaturiste de talent participant à la Commune. C'était il y a cent-onze-ans.

Le Fou, dessin d'après le tableau de Gill exposé au Salon de 1882, « a fléchi les rigueurs de la critique et apitoyé les âmes sensibles » Reproduction dans 1882 : Catalogue illustré du Salon (Source BNF-Gallica)« Où, quand et comment reçut-il ce coup de marteau ? » se demande parfois le monde en apprenant que tel ou tel des siens a perdu la raison. Hier, en m’interrogeant de la sorte à propos du remarquable caricaturiste qu’on vient de séquestrer à l’asile de Charenton, je me souvins que déjà je l’avais vu fou quelques années auparavant. Il errait alors dans Paris terrorisé par les bons apôtres de Versailles, et voici ce qu’il me raconta près de la rue Soufflot, un soir où les mitrailleuses rurales fauchaient dans le jardin du Luxembourg, des fournées de citoyens vaincus et condamnés sans jugement et sans appel :

« La journée touchait à sa fin et je n’y tenais plus ! Il y avait, mon cher, trente-six heures que je vivais, ou plutôt que je ne vivais pas, au fond des caves du théâtre de Cluny. Soudain l’écho de mille voix joyeuses sonne à mes oreilles et je me hisse sur un monceau de décors pour tâcher d’apercevoir à travers les barreaux d’un soupirail ce qui se passait au dehors. Ah ! Je n’oublierai jamais ça ! Ma cervelle se tourne en eau, quand j’y pense, et j’ai la tête en feu ! Plus tard je le peindrai peut-être, ce tableau ! Figure-toi que sur le trottoir bordant le bâtiment où je m’étais réfugié, gisaient étendus une vingtaine de fédérés criblés de balles. Autour de leurs corps, la soldatesque de Mac Mahon et de Galliffet s’amusait à ce jeu : laisser tomber, après avoir visé longuement, une baïonnette dans les yeux de ces communards déjà glacés et raidis. On n’y réussissait pas à chaque coup ; parfois l’acier frappant les os du crâne ricochait sur l’asphalte avec un son mat qui m’entrait au ventre, et l’on raillait le maladroit en riant comme des bossus.

Le peintre Ernest Picchio (1826-1893) s’est fait le premier promoteur du Mur, avec Le Triomphe de l’ordre en 1877 (Musée d'art et d'histoire, Saint-Denis)

« Au contraire lorsque bien dirigée, la pointe de l’arme blanche s’enfonçait dans l’œil crevé d’un mort, tous les jouteurs complimentaient celui de leurs camarades qui s’était signalé par cette prouesse et, montrant la monnaie trouvée dans les poches du supplicié posthume, étalée à côté de lui, gueulaient à bouche que veux-tu : gagnant, toi tu vas nous payer la goutte, animal ! et ma foi, l’on allait boire en chœur, chez le marchand de vins d’en face un petit verre de n’importe quoi, tandis que la tige de fer vibrait encore dans la prunelle du cadavre. Oui, mon ami, j’ai vu ça, j’ai vu ça, la semaine dernière ; Ernest Pichio, d’autres et d’autres encore, le virent comme moi ; j’ai vu le triomphe de l’ordre. »

Léon Cladel (1834-1892) écrivain, poète. Et soudain Gill, André Gill frémit sur ses orteils, et les bras tendus vers le ciel, les traits convulsés, l’écume à la bouche et du sang plein les paupières, il me planta là, criant ou plutôt aboyant hurlant comme un chien fugitif, à la mort :

« Ah ! Voilà le plaisir ; mesdames, voilà le plaisir ! Régalez-vous ! …. »

Paris, 31 octobre 1881 – L’Arlequin

Léon Cladel