PREMIÈRE PARTIE

Il y a des pages aussi belles que les plus belles de George Sand, même force, même ampleur, et même simplicité ; moins d’idéalité peut-être. Cet éloge est paru en 1863 après le deuxième roman d’André Léo Un mariage scandaleux dans le journal le Constitutionnel. La comparaison entre les deux romancières est pertinente, même utilisation d’un pseudonyme masculin, même éducation soignée et même engagement révolutionnaire, mais une génération les sépare. La première participe à la révolution de 1848, la deuxième à la Commune que réprouve la première retournée dans l’isolement de sa belle maison aristocratique de Nohant.

Victoire Léodile Béra, dite André Léo (1824-1900) - Romancière, journaliste militante féministe entre socialisme et anarchisme, française, membre de la Première Internationale - Photo Atelier Tourtin 1868 à 1870 (appartient à Jean-Claude Wartelle une photo authentique, provenant de la famille Reclus - source https://www.andreleo.com/ )
Victoire Léodile Béra, dite André Léo (1824-1900) - Romancière, journaliste militante féministe entre socialisme et anarchisme, française, membre de la Première Internationale - Photo Atelier Tourtin 1868 à 1870 (appartient à Jean-Claude Wartelle une photo authentique, provenant de la famille Reclus - source https://www.andreleo.com/ )

Une jeunesse studieuse et campagnarde

Léodile Béra naît en 1824 à Lusignan dans la Vienne. Sa famille, nombreuse, est de bonne bourgeoisie : grand-père avocat franc-maçon, père officier de marine puis notaire, mère catholique. Restée jusqu’à 27 ans dans le milieu familial, Léodile se nourrit de l’imposante bibliothèque familiale constituée dès le 18e siècle avec les Encyclopédistes, Rousseau, Voltaire puis Saint-Simon. Elle écrit son premier roman Une vieille fille qui exalte l’amour choisi et s’oppose au mariage traditionnellement imposé. Elle entrevoit la liberté à travers la personnalité d’un disciple de Pierre Leroux, auteur d’articles dans La Revue sociale du philosophe, ouvrier fondateur d’une colonie de 80 personnes à Boussac dans la Creuse. Grégoire Champseix, né à Treignac en Corrèze a écrit Lien de l’Homme et de l’Humanité et en 1847, un article sur le droit des Femmes dans l’Éclaireur de l’Indre avec Pauline Roland, elle aussi membre de la communauté de Boussac. En mars 1849, il est à Poitiers au moment du procès d’insurgés républicains de Limoges. Il prend leur défense dans le journal Le Peuple ce qui lui vaudra une peine de prison. Pour y échapper, il s’exile en Suisse où Léodile le rejoint après une longue correspondance. Ils se marient en 1851 près de Lausanne où Grégoire est instituteur. L’aventure commence, elle s’habille en homme pour des randonnées en montagne avec son mari. Deux jumeaux, André et Léo naissent.

Léodile signe Léo son premier roman qui paraît à Bruxelles.

Amnistié en 1860, Grégoire Champseix retourne en France à Paris où il s’applique à installer un appartement dans la maison qu’il occupe avec les frères Reclus dans le quartier des Batignolles tandis que son épouse retrouve sa famille en Poitou. Elle fait paraître un second roman Un mariage scandaleux à compte d’auteur.

Une romancière célèbre

Leodile Bera (Leodile Champseix), avec son premier mari, Gregoire Champseix (mort en 1863) et ses deux fils jumeaux André et Léo Champseix - Photo prise en 1856
Leodile Bera (Leodile Champseix), avec son premier mari, Gregoire Champseix (mort en 1863) et ses deux fils jumeaux André et Léo Champseix - Photo prise en 1856

Grégoire Champseix meurt, probablement d’un cancer, en 1863. Léodile prend alors le pseudonyme d’André Léo et fait paraître en rafale plusieurs romans tandis qu’elle place les jumeaux séparément dans des familles amies en province. Rééditions, parutions en feuilletons, articles de presse se succèdent. Le grand sujet de ses écrits est l’amour vrai, celui de cœurs sociaux qui se découvrent dans l’action en faveur des opprimés comme le résume Alain Dalotel qui fut adhérent de notre association et auteur d’un livre monument sur André Léo. Sa position féministe se précise, pour elle le mariage est un esclavage légal, les corsets et les crinolines des entraves à la liberté, l’amour-passion un piège tout comme le jeu de la séduction. Cependant la liberté est possible dans le respect de la vie privée, l’ouvrier et le paysan lui semblent plus purs moralement que le bourgeois. Elle adhère en 1865 au parti socialiste et dès que les réunions publiques sont autorisées, André Léo y multiplie les conférences pendant que Paule Minck fait des discours enflammés. Elle tient salon tous les jeudis dans son appartement, rue Nollet, aux Batignolles. Élisée Reclus lui fait un compte-rendu quand elle ne peut pas se rendre aux réunions : hier soir, c’était la 10e ou la 11e réunion sur le travail des femmes…toujours la même grossièreté dans les interruptions. En effet, elle écrit sans arrêt à ses enfants, ses amis, ses relations, elle polémique avec Proudhon qui prétend démontrer la triple infériorité de la femme : physique, intellectuelle et morale. Elle rédige un manifeste pour demander l’égalité devant la loi, l’égalité dans le mariage, l’égalité dans le travail lu le 6 juin en public par un homme. Un jeune ouvrier teinturier, Benoît Malon, ébloui, le signe.

En janvier 1869, apparaît « La société de revendication des droits de la femme » fondée paritairement par sept femmes et sept hommes et où se retrouvent Louise Michel et Élie Reclus pour la création d’une école de la démocratie et la réforme du code civil napoléonien. Dans cette effervescence véritablement prérévolutionnaire, elle devient plus journaliste que romancière, collaborant au journal Le Droit des femmes fondé par Léon Richer dans lequel paraît un traité La femme et les mœurs : liberté ou monarchie. Cependant, la même année paraît un roman étonnant Aline-Ali qui démontre avant Simone de Beauvoir qu’on ne naît pas femme mais qu’on le devient par culture.

TROIS ANS AVANT LA COMMUNE, UN RÊVE DE JOURNAL

« Tandis que poussent au soleil, chaque jour, feuilles politiques et lettrées, s’adressant toutes à cette partie du public français qui a fait ses classes quelque part, mon rêve, déjà vieux, et qui date, pour tout dire, des merveilleuses destinées que nous a faites le suffrage universel, mon rêve est un humble journal du dimanche, à cinquante-deux sous par an.

Journal comme pas un autre, nourri de faits et d’idées, sobre de mots, dont chaque numéro contiendrait une page d’économie sociale, un petit examen des lois, une biographie d’homme utile, un peu d’hygiène, un peu de science, un cours agricole et une causerie familière sur les faits de la semaine écoulée. Le tout, mis à la portée des rustiques lecteurs, non par une imitation maladroite de leur langage, mais à force de simplicité, voire même, s’il se peut, de précision, d’élégance et d’harmonie. Le fait divers y aurait sa place, mais choisi et commenté ? Les disputes religieuses et les personnalités politiques en seraient bannies ; on s’occuperait simplement, dans le milieu où nous sommes, en pleine évidence et en plein jour, de justice, religion de tous les temps, pierre de touche de tous les partis. »

Extrait d’Aline-Ali, roman feuilleton paru à l’automne 1868 dans le quotidien L’Opinion Nationale, un journal créé par des saint-simoniens.

Ce roman qui montre la différence de traitement pour un article selon que l’on est une femme, en l’occurrence Aline ou un homme, Ali, a été écrit en même temps que se tenaient au Vauxhall une douzaine de réunions sur l’économie sociale, les sujets de politique et de religion étant interdits.

André Léo a fait paraître plusieurs comptes-rendus de ces réunions dans L’Opinion Nationale dont Les séances du Vauxhall sur le travail des femmes le 18 juillet 1868.

EUGÉNIE DUBREUIL

Sources :

Fernande Gastaldello, André Léo, femme écrivain au 19e siècle, Éditions du Pays chauvinois, 2001 ;

Alain Dalotel, André Léo, la Junon de la Commune, Éditions du Pays chauvinois, 2004 ;

André Léo, Aline-Ali, Éditions du Pays chauvinois, roman disponible à la bibliothèque des Amies et Amis.

André Léo, Écrits politiques, introduction de Gérald Dittmar, Éd. Dittmar, 2005 ;

André Léo, La Guerre sociale.

Ces deux derniers ouvrages sont disponibles à notre local parisien.

Association André Léo

Le blog de Gallica sur André Léo https://gallica.bnf.fr/blog/14082020/andre-leo-la-communarde?mode=desktop

Les œuvres d'André Léo sur Gallica https://gallica.bnf.fr/html/und/litteratures/andre-leo-1824-1900?mode=desktop

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