La Révolution française est au cœur du débat intellectuel en France tout au long du XIXe siècle. Thiers lui-même s’est d’abord fait connaître vers 1830 comme historien libéral de l’épisode révolutionnaire. Pour les Communards, elle a été une source d’inspiration majeure. Mythe mobilisateur, elle a aussi été porteuse de divisions profondes, ce qui pose alors la question de l’héritage en révolution (1).

UNE RÉFÉRENCE INCONTESTABLE À LA GRANDE RÉVOLUTION

Affiche de presse du 13 mars 1871L’héritage révolutionnaire est particulièrement visible à travers les titres de la presse parisienne, foisonnante dans les années 1870-1871 (2). Les plus célèbres chants de la Grande Révolution ont ainsi inspiré des journaux. La Marseillaise (1869-1870), pendant le siège, était animée par le « marquis rouge », Henri Rochefort et de futurs communards (Varlin, Malon, Lissagaray…). La Carmagnole, qui naît juste avant l’insurrection, débute chaque numéro par une chanson. D’autres symboles forts sont, pendant la Commune, à l’origine de titres de presse. Secondigné lance en avril 1871 Le Bonnet Rouge, un quotidien éphémère fameux pour ses vendeurs affublés d’un bonnet phrygien. Gustave Maroteau, jeune journaliste qui mourra en déportation, dirige successivement en avril et mai La Montagne puis Le Salut public. De même, nombreux sont les journaux à reprendre des titres de la presse révolutionnaire. Lissagaray lance en mai 1871 Le Tribun du Peuple en référence au journal de Gracchus Babeuf, qui y exposait ses théories communistes. Moins connue, La Bouche de Fer, que fonde Paschal Grousset, se réfère à l’organe révolutionnaire du Cercle social de l’abbé Fauchet. À l’inverse, le plus célèbre est encore aujourd’hui Le Père Duchêne, inspiré du journal des sans-culottes d’Hébert. Créé par Vermesch, Humbert et Vuillaume, il sera un succès populaire à l’origine de très nombreuses imitations (Le fils Duchêne, La Mère Duchêne, Le Pair du Chêne…).

Courbet dans Le Fils du Père Duchêne 24 Floréal an 79Le mouvement communard puise aussi largement dans le vocabulaire de la Révolution Française. Les références sont liées à 1792 et 1793 plutôt qu’à 1789. L’héritage jacobin et sans-culotte est par conséquent préféré aux débuts même de la Révolution. Le rapport de filiation est de fait omniprésent dans la presse. Le souvenir d’un passé glorieux revient fréquemment, comme dans cet avis que publie Le Rappel en janvier 1871 : « En 1792, nos pères vainquirent l’Europe, sans pain, sans habits, sans souliers ; en 1871, nous capitulons n’ayant contre nous que la Prusse, quand nos arsenaux sont pleins d’armes et de munitions. » En mars 1871, le proudhonien Pierre Denis invoque davantage l’héritage dans le premier numéro du Vengeur : « La Révolution est maintenant grande fille : son premier mâle fut le suffrage universel de 1848 ; son second enfant est la Commune de 1871 à laquelle elle vient de donner Paris pour berceau » (3). La référence à la Révolution abonde enfin dans la terminologie servant à désigner les institutions sous la Commune. Ainsi, l’organisation politique « Commune de Paris » est proclamée le 28 mars en mémoire de celle de l’an II qui constitua à l’Hôtel de Ville, pendant la Convention, un contre-pouvoir populaire. Jules Vallès relate dans Le Cri du Peuple du 30 mars 1871 : « La Commune est proclamée dans une journée de fête révolutionnaire et patriotique, pacifique et joyeuse, d’ivresse et de solennité, de grandeur et d’allégresse, digne de celles qu’ont vues les hommes de 92 ». Les expressions, en outre, de Garde nationale, de Sûreté générale (nom de la commission chargée de la police qu’anime Théophile Ferré) ou de Comité de Salut public renvoient à la décennie révolutionnaire. De fait, la similitude des contextes entre 1792-1793 et 1871 (guerre étrangère et civile) pousse une majorité d’élus à instaurer un pouvoir dictatorial révolutionnaire et provisoire. Le blanquiste Raoul Rigault, procureur de la Commune, espère alors que « le Comité de Salut public sera en 1871 ce que l’on croit généralement, mais à tort, qu’il a été en 1793 » (4).

LE DÉBAT AUTOUR DE LA RÉVOLUTION

L’importance de la terminologie révolutionnaire dans les discours communards s’explique d’abord par le débat passionné sur la Grande Révolution que raviva la gauche française dans les années 1860 (5). Les différents points de vue qui s’affrontèrent recoupaient pour ainsi dire le clivage politique du temps entre républicains, radicaux et socialistes.

Initié autour de 1848 par Lamartine et Michelet, le débat historique opposant Montagnards et Girondins semble dépassé à la fin de l’Empire. Un fort courant jacobin s’est au contraire imposé suite aux travaux de Louis Blanc. Première grande étude socialiste sur le sujet, son Histoire de la Révolution française (1847-1862) revivifie la tradition robespierriste en se revendiquant de l’héritage politique et social de 93. Formant un groupe influent sous la Commune, ses représentants sont principalement des hommes de 1848, Charles Delescluze, Charles Gambon, Jules Miot. Comme chef de faction, Benoît Malon désignait d’ailleurs l’ancien dramaturge Félix Pyat, qu’il qualifia de « coryphée du jacobinisme » (6). À l’évidence, les jacobins et leur politique qu’incarna Robespierre font à la veille de la Commune l’objet d’une vive critique. Ainsi, Jules Vallès fustigera dans son roman Le Bachelier le verbalisme de ces « séminaristes rouges ». La réprobation de la répression jacobine du mouvement populaire, ou l’hostilité au culte de la personnalité, ont favorisé la montée de l’antirobespierrisme, courant d’idées au final fort disparate.

Georges Danton (1759-1794) (source Musée Carnavalet)  Maximilien de Robespierre (1758-1794) (source Msée Carnavalet)  Jean-Paul Marat (1743-1793) (Source Musée Carnavalet)

Adversaire résolue de l’Empire et de la Commune, la mouvance des républicains modérés réprouve la Terreur et loue la figure plus consensuelle de Danton. Homme de la Défense nationale et de la clémence, il est précisément réhabilité sous l’Empire par des tenants du courant positiviste. À l’inverse, la tradition sans-culotte semble se perpétuer au XIXe siècle dans la population parisienne. Les aspirations politiques des communards restent en effet proches de la sans-culotterie de l’an II : athéisme, gouvernement direct et recours à la violence. Dans la lignée des travaux d’A. Soboul (7), l’historien Jacques Rougerie n’hésite pas, dans son portrait du communeux, à parler de « sans-culotte de l’an 79 » (8). Seulement plusieurs incarnations du mouvement populaire parisien sont mises en avant. Militant blanquiste, Gustave Tridon se fait avec son œuvre, Les Hébertistes : plainte contre une calomnie de l’Histoire (1864), le chantre de l’hébertisme. À Robespierre, « l’idole inféconde et farouche », il oppose Hébert « gloire éternelle de la plèbe ». En mars 1870, dans La Patrie en danger, le journal lancé par Blanqui pendant le siège en référence au décret de l’été 1792, Tridon exhorte encore la mystique insurrectionnelle incarnée par ces hommes : « La Commune révolutionnaire qui a sauvé la France, et, par le 10 août et septembre, fondé la République, ne fut pas un produit d’élection régulière, une émanation bourgeoise d’un troupeau qui se rend à l’urne. Elle sortit d’une convulsion suprême, comme la lave sort du volcan ». En parallèle, d’autres figures héroïques jusque-là marginalisées ressurgissent dans le monde de l’édition de ce temps. Journaliste influent, Auguste Vermorel republie, dans une collection intitulée Les Classiques de la Révolution, les œuvres des Girondins, de Danton et Robespierre. Il se fait surtout le thuriféraire de Marat, l’imprécateur et « martyr de la liberté », publiant en 1869 les œuvres de Jean-Paul Marat, L’Ami du peuple. Pendant la Commune, il reprendra ce célèbre titre pour son journal. Autre proche de Blanqui, Arthur Ranc, avant une carrière politique dans les rangs du radicalisme, préface la même année la réédition du récit historique qui influença « le Vieux » dans sa jeunesse, Gracchus Babeuf et la conjuration des Égaux. L’ouvrage réhabilita à la veille de la Commune le néo-babouvisme auprès de la jeune génération.

Lecture du Père Duchêne, 1871. (tableau d'André Devambez, 1913)

Sous la Commune, émerge encore une autre voie qui entend se distinguer de l’héritage révolutionnaire. Déjà, Karl Marx dans son livre devenu un classique, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), soulignait la nécessité de se démarquer des idées du passé : « La Révolution du XIXe siècle ne peut puiser sa poésie dans le temps passé, mais seulement dans l’avenir. Elle ne peut commencer avec elle-même avant de s’être dépouillée de toute superstition à l’égard du passé ». Difficile de savoir si l’ouvrage a inspiré les communards souhaitant dissocier 1871 de 1792-1793. Parmi ceux qui distinguent les deux périodes historiques, le doyen Charles Beslay déclare lors de la proclamation de la Commune : « La République de 93 était un soldat qui, pour combattre au dehors et au dedans, avait besoin de centraliser sous sa main toutes les forces de la Patrie. La République de 1871 est un travailleur qui a besoin de liberté pour féconder » (9). De son côté, le responsable des Finances, François Jourde estime que « les conditions économiques sont complètement changées : en 93, le pays vivait de ses produits, aujourd’hui il vit surtout de l’échange de ses produits contre les produits étrangers ». Cependant, le débat animé sur le Comité du Salut public en mai 1871 relance la réflexion. Opposé au projet d’inspiration jacobine, Gustave Courbet exprime l’opinion largement partagée par les minoritaires : « Je désire que tous titres ou mots appartenant à la Révolution de 89 et 93 ne soient appliqués qu’à cette époque […]. Ce que nous représentons, c’est le temps qui s’est passé de 93 à 71, avec le génie qui doit nous caractériser et qui doit relever de notre propre tempérament. Cela me paraît d’autant plus évident que nous ressemblons à des plagiaires, et nous rétablissons à notre détriment une terreur qui n’est pas de notre temps. Employons les termes que nous suggère notre révolution. » (10)

Dessin de Pillotell

Au final, les hommes et femmes de la Commune ont puisé largement dans l’héritage révolutionnaire des années 1792-1794. Nourris par la ferveur du débat historique, ils ont aussi accentué entre eux les clivages idéologiques. Après l’échec de la Commune, la réflexion se poursuit. Tandis que Karl Marx, dans La guerre civile en France (1871), met en avant la lutte des classes et annonce la révolution prolétarienne, les conservateurs Ernest Renan et Hippolyte Taine, qui publient des analyses de la crise nationale (11), réactivent la peur des « Rouges », en assimilant la Terreur à la Commune de 1871.

ÉRIC LEBOUTEILLER

(1) Cl. Willard, « La Commune de Paris (1871) et la Révolution française », dans Revolució i socialisme, colloque international (Barcelone, déc. 1989).

(2) A. Dupuy, 1870-1871. La guerre, la Commune et la presse, A. Colin, 1959.

(3) S. Guérot, Les références à la Révolution française chez les élus de la Commune de Paris (1871), Master d’histoire, Université Paris-Sorbonne, 2013, p. 138.

(4) Journal Officiel de la Commune du 4 mai 1871.

(5) J.-N. Ducange, La Révolution française et l’histoire du monde. Deux siècles de débats historiques et politiques (1815- 1991), A. Colin, 2014.

(6) B. Malon, La Troisième défaite du prolétariat français, Ressouvenances, 2009 (rééd.).

(7) A. Soboul, « De l’An II à la Commune de 1871 : la double tradition révolutionnaire française », Annales historiques de la Révolution Française, n° 206, 1971.

(8) J. Rougerie, Paris libre 1871, Seuil, 2004 (rééd.), p. 220.

(9) J. O. de la Commune, 12 avril et 4 mai 1871. Cf. S. Guérot, op. cit., pp. 99 et 143.

(10) J. O. de la Commune du 4 mai 1871.

(11) E. Renan, La Réforme intellectuelle et morale de la France (1871) ; H. Taine, Les Origines de la France contemporaine (1875).