Les amnisties de 1879 et 1880) pour les condamnés de la Commune n'ont pas été un Grand Pardon : leur objectif, au moment même où s'imposait avec opportunisme une république « raisonnable » qui allait rapidement se confondre avec un certain consensus social et l’expansion coloniale, était bien l'oubli de la guerre civile qui avait divisé les habitants de France entre partisans de l'ordre social, le camp des riches, du capitalisme, et les révolutionnaires, le camp des pauvres, du socialisme.

Cette république du contrôle social, où on retrouvait les Ferry et les Gambetta, ces ennemis irréconciliables de la véritable Révolution, allait s’efforcer de faire oublier, à l'école et partout ailleurs le généreux mouvement de 187l et son atroce répression, ce crime contre l'humanité. Quoi qu'il en soit, les vaincus ont finalement « bénéficié », mais bien tardivement, des calculs humanitaires qu'ont pu représenter pour certains ces fameuses amnisties

Edmond Marcelin Dehault de Pressenssé (1824-1891)  Léon Richer, pseudonyme Jean Frollo (1824-1911) - Portrait photographique par Jean-Baptiste Piquée.    Henri Brisson (1835-1912)     Victor Hugo (1802-1885)

Les pionniers de l'amnistie
Compte tenu de « l'état de fureur » entretenu par les 26 conseils de guerre aux lendemains de l’insurrection — ils condamnent 13450 personnes dont 4400 seront déportées en Nouvelle Calédonie — des voix s’élèvent en faveur de l'amnistie dans les journaux qui pétitionnent au nom de « la paix publique » ou dans les Chambres.
Léon Richer, Victor Hugo, Henri Brisson, E. de Préssenssé sont dans les premiers. Ils sont suivis par le franc-maçon Louis Thirifocq puis par Edmond Turquet et Georges Perin. Du côté du pouvoir, ces initiatives sont mal reçues car l'on craint, par une amnistie, de « réhabiliter la Commune », cette insurrection « abominable ».

Édouard Lockroy dit Lockroy fils (1838-1913) – Atelier Nadar (source BNF – Gallica)          Alfred Naquet (1834-1916) – portrait d'Eugène Pirou

C’est en 1875 et 1876 que par de députés de la « gauche radicale », comme Edouard Lockroy et Alfred Naquet, s'expriment des vœux en faveur de l’amnistie et que des propositions sont déposées en ce sens, notamment celle, plénière, du doyen F.V. Raspail. Malheureusement, la majorité républicaine de l'Assemblée ne suit pas. Quant aux partisans du statu quo ils estiment que l'amnistie n'est toujours pas à l'ordre du jour en raison des menaces de vengeance proférées par les proscrits, Xavier Raspail est même condamné pour avoir parlé, dans une publication intitulée « De la nécessité de l’amnistie », de l'hécatombe en mai 1871.

La politique des grâces
Avec comme contexte la question de la cessation des poursuites de l'orientation de la politique gouvernementale décidée en 1876 par le Maréchal-Président Mac-Mahon : « Laisser tomber dans l’oubli tous les faits se rattachant à la fatale insurrection de 1871 ». Armand Dufaure, le chef du Gouvernement, définit ce que sera le « droit de grâce » : il doit distinguer dans les rangs des condamnés, celui qui est « digne de pardon » de celui qui a été « violent ».
La pression du mouvement amnistiaire, où se fait remarquer le député de Limoges Georges Perin, s'accentue en 1878 avec cette nouvelle génération de militants qui s’organisent autour du journal Le Prolétaire dans « la commission de l'amnistie ». On est alors de plus en plus informé des brutalités commises en Nouvelle-Calédonie par l’administration pénitentiaire. Le Gouvernement, compte tenu de ses volontés colonisatrices, s'en émeut. Après l'insurrection Canaque de 1878, Dufaure prend de vastes mesures de grâce dont il ne veut exclure que « les révolutionnaires actifs », tandis que les républicains, à l'instar de Charles Floquet, lancent « un solennel appel à l'esprit de Concorde, de paix, au sentiment de l'oubli du passé ». Trois propositions d'amnistie sont déposées.
L'amnistie à la Chambre - "La Lanterne" du 22 février 1879 (source RetroNews)

Lire l'article de La Lanterne

Les hésitations de la République
Comme le dit Louis Blanc, « le moment est venu de fonder définitivement la République », donc de réaliser l‘amnistie. Pourtant, malgré » la pression du Comité « bourgeois » de Victor Hugo et Louis Blanc et du Comité « révolutionnaire » d'Emile Gautier, le nouveau Gouvernement républicain de Jules Grévy veut poursuivre la politique de Dufaure car presque toute la classe politique craint plus que jamais d’absoudre la Commune et se déclare hostile au retour de ses chefs et des « gens sans aveux », ces fauteurs de trouble barricadiers. Leur amnistie serait, selon le Garde des sceaux Le Royer, l'oubli de la leçon de 1871.
Finalement, le 20 février 1879, c'est une amnistie partielle qui est votée. L'élection du prisonnier Auguste Blanqui a Bordeaux en avril, qui est invalidée, est une protestation contre ce rejet de l'amnistie plénière. Celte « grâce-amnistie » va « bénéficier » à plus de 3000 victimes qui vont rentrer par bateaux en fin d'année sans globalement attenter au maintien de l'ordre.

« Le vieux briseur de fers » - Dessin d’André Gill – « Amnistie ». Le vieux Victor Hugo avait, dès 1876, réclamé au sénat l’amnistie des condamnés de la Commune. Promulguée en 1879, une première loi amnistia 3 500 condamnés et fut complétée, après une pathétique intervention de Gambetta à la Chambre, par une seconde loi qui, en 1880, accorda l’amnistie totale.Sommations d'amnistie
Ce retour relativement tranquille des déportés va faire progresser l'idée de l'amnistie plénière dans l'opinion. Il reste en Nouvelle-Calédonie un peu plus de l 000 condamnés, ces fameux « meneurs » que la classe politique, à l'exception des socialistes, ne veut pas voir revenir. Une nouvelle proposition de Louis Blanc est rejetée au début de l'année 1880. L'amnistie reste pourtant à l'ordre du jour. Deux nouvelles candidatures amnistiaires, celle de Blanqui gracié à Lyon et d'Alexis Trinquet « le bonnet vert » à Paris-Belleville, sont d'ailleurs de véritables injonctions populaires.


L'amnistie des internationalistes pour une fête nationale
Gambetta et Freycinet, vu l'état de l'opinion publique et leur calculs politiques, vont donc prendre, à l'occasion du 14 juillet cette « grande mesure » qu'est l’amnistie plénière, afin « d'effacer les dernières traces de la guerre civile » que l'on oppose ainsi aux institutions républicaine : il faut d'après le premier « confondre le peuple, l'armée et les pouvoirs publics dans une commune fraternité (…), supprimer ces récriminations éhontées de la guerre (…), jeter un voile sur les crimes » et arracher « aux anarchistes de profession » les braves gens « égarés ». Le 6 juillet 1880, les derniers condamnés de la Commune font ainsi l’objet de la grâce « républicaine ».
Les opportunistes et les « radicaux », qui ont voulu récupérer le mouvement pour l'amnistie, n'ont agi, dans leur souci « d’apaisement et d’oubli », que pour établir une république tricolore idéale et parlementaire où rien ne rappelle la Commune et son drapeau rouge. Ils ont tout fait pour attirer vers eux les « revenants » de Nouvelle-Calédonie qui arrivent plutôt désunis et traumatisés.
Le Monde Illustré -  Paris – Arrivée des premiers amnistiés de la Commune à la gare d’Orléans, le 3 septembre, à quatre heures du matin - Dessin de Vierge (source BNF – Gallica)
Le socialisme quand même
Le « souvenir » qui se met en place va surtout être le fait d'une minorité qui n'a pas abandonné le socialisme, même si celui-ci ne se confond plus guère avec la Révolution armée et les barricades.
Une autre époque commence où la nostalgie va le disputer au réalisme avec tous les soubresauts que cela comporte inévitablement. Est-elle arrivée à son terme ?

Alain Dalotel