L'historien belge Francis Sartorius nous a communiqué récemment un de ses articles sur les rapports d'agents secrets de la police française opérant dans le milieu des réfugiés de la Commune à Bruxelles. Le cas de l'agent Carron nous intéresse particulièrement parce qu'il expose les contradictions entre sa surveillance du proscrit Paul Vapereau et les implications sociales et politiques qui en résultent.

Paul Vapereau (1847-?) - Atelier de Nadar  (Photo (C) Ministère de la Culture - Médiathèque du Patrimoine)Dans son rapport du 15 août 1871, à la Préfecture de Police de Paris, Car­ron traite Paul Vapereau de « déclassé ambitieux » et « d'énergumène qui a participé aux orgies révolutionnaires » puis quelques lignes plus loin son opinion sur le jeune homme a soudainement changé, il le trouve modeste, racontant « son odyssée politique sans forfanterie », il blâme les fusillades des otages, les incendies des habitations. « Quel contraste frappant entre lui et ces fanfarons, ces déclassés ambitieux de parvenir à une position sociale, à la fortune ! ».

Quel est l'origine de ce rapide changement d'opinion ? Sans doute, le fait que le policier ait appris que son nouveau protégé est le fils de Gustave Vapereau, professeur, auteur de nombreux ouvrages dont le célèbre « Dictionnaire universel des contemporains ». Et voilà notre « énergumène » transformé en jeune homme bien élevé qui s'est laissé abuser par son entourage. Carron termine son rapport par ces considérations édifiantes : « II est déplorable que ces jeunes gens à l'esprit cultivé, à l'éducation sévère, aux instincts généreux aient pris au sérieux ce fouillis de déclamateurs, de ces apôtres de théories sociales et politiques ».

Mais qui était réellement Paul Vapereau ?

Gustave Vapereau (1819-1906) par Nadar, père de Paul, écrivain auteur du "Dictionnaire universel des contemporains" et du "Dictionnaire universel des littératures".Paul Vapereau né à Tours vers 1847, docteur ès ­sciences et ès-lettres, fils du biographe Gustave Va­pereau, auteur du « Dic­tionnaire universel des contemporains » (cinq éditions de 1860 à 1880). Pendant la Commune, Paul Vapereau a écrit dans des journaux révolutionnaires sous un pseudonyme et sous son propre nom dans quelques numéros du Journal Officiel : le 4 avril 1871 « Une page d'histoire (...). Aujourd'hui la Commune est là ! Paris ce centre d'énergie, de patriotisme et d'intelligence, vient encore une fois de relever et de régénérer la France. Par ses soins, le suffrage universel, cette arme de puissance, mais si dangereuse entre les mains de ceux qui n'avaient jamais appris à s'en servir, deviendra pour le pays, instruit et éclairé, la garantie et la sauvegarde de la liberté. Une fois encore, Paris aura sauvé la France ».

C'est dans le numéro du mercredi 19 avril 1871 que Paul Vapereau va publier son grand article intitulé « Le 18 Mars ». Il rend hommage au Comité central de la Garde nationale qui gouverne du 18 au 28 mars 1871 : « Le Comité central se met à l'œuvre, réorganise les services, et toutes les administrations, en quelques jours, avec un personnel entièrement nouveau et plus de quatre fois moins nombreux, fonctionnent plus régulièrement et plus rapidement qu'autrefois ».

Proclamation de la Commune à l’Hôtel de Ville de Paris le 28 mars 1871

Il fait une description enthousiaste de la journée du 18 mars 1871 et exalte l'œuvre de la Commune, ses premières mesures et ses projets: « La Commune est élue, et le 28 mars date mémorable, a lieu sur la place de l'Hôtel de ville la fête la plus belle et la plus solennelle qu'il soit donné à l'homme de contempler et à l'histoire d'enregistrer ». Paul Vapereau fait preuve d'un optimisme sans réserve que la suite des événements viendra, hélas démentir. « Le peuple est debout et renverse un despotisme qui ne s'appuyait que sur sa faiblesse. Versailles prétend comprimer la révolte : non, messieurs, ce n'est point une révolte, c'est une révolution ».

Selon le dictionnaire Maitron, Paul Vapereau aurait été nommé contrôleur des finances pour la solde de la Garde nationale par arrêté du 17 mai 1871. On ne trouve pas trace de cette nomination. Le 17 mai, c'est le directeur général du service des contrôleurs des finances pour la solde de la Garde nationale, le citoyen Armand (Hubert), qui est nommé et le 20 mai, trois contrôleurs : Rollin, Seider, Escarfail.

On ne trouve également aucun indice de sa condamnation par un Conseil de guerre. Se serait-il réfugié en Belgique pour échapper à des mesures répressives qui n'étaient, sans doute, pas imaginaires comme le démontre la surveillance exercée par l'agent secret Carron ?

Marcel Cerf