En juin 1983, « Les Amis de la Commune », mandatés par les descendants du colonel de Rochebrune, remirent au Musée d'Art et d'Histoire de Saint Denis le drapeau du 143e bataillon fédéré.

Le drapeau du 143e bataillon du Xème arrondissement

Dans quelles circonstances cet emblème révolutionnaire fut-il confié aux Rochebrune, on l'ignore, mais du moins le choix de cette illustre famille comme dépositaire de la relique communaliste est-il pleinement justifié : Lors de l'insurrection de 1863, François de Rochebrune prend une part active à la lutte pour l'indépendance de la Pologne et organise un détachement de Zouaves de la Mort, formé d’intrépides guerriers.
François Rochebrune est un militaire français né le 1ᵉʳ juin, ou le 1ᵉʳ janvier 1830 et mort le 19 janvier 1871. Il a servi dans l'armée française dans les Zouaves pendant la guerre de CriméeRépublicain aux idées avancées, on le presse, le 31 octobre 1870, de prendre le commandement de la Garde nationale. Il décline cet honneur en affirmant que « c'est à la Commune de nommer le général de la Garde nationale. Nommons d'abord la Commune ».
Au début de janvier 1871, il est de nouveau sollicité par les Parisiens pour être général de la Garde nationale avec Dombrowski comme chef d'état-major.
Le 19 janvier, Trochu décide de faire sortir les bataillons de la Garde nationale, non pour désencercler Paris mais uniquement pour sacrifier les combattants, afin de calmer leur ardeur patriotique et révolutionnaire.
Ces braves - mal armés et ravitaillés - sans soutien d'artillerie, reprennent aux Prussiens des points stratégiques importants.
Pour freiner leur élan, Trochu et ses généraux incapables ordonnent alors la retraite.
Le colonel de Rochebrune, commandant le 19e régiment de Paris, refuse cette retraite injustifiée.
Il est tué, en tentant, à la tête de ses hommes, de faire une trouée dans les lignes ennemies.
La veuve du héros de Buzenval, qui participe ensuite à la défense de la Commune, déclare : « Je veux venger mon mari, que ces lâches ont assassiné! ».

La famille de Rochebrune, en conservant le drapeau du 143e bataillon, a accompli un acte de sauvegarde du patrimoine révolutionnaire.

Le 143e bataillon appartient à la Xème légion (Xème arrondissement de Paris). La Xème légion, sous la Commune, est commandée en premier lieu, par le célèbre Maxime Lisbonne, le D'Artagnan de la Commune. Après sa nomination au grade de colonel des corps francs, il est remplacé, au début de mai 1871, par Paul-Antoine-Magloire Brunelle.

Le 18 mars 1871, dès 7 heures du matin, les gardes du 143e bataillon commencent à élever une barricade au carrefour de la rue Lafayette et de la rue du Faubourg Saint-Martin. Le capitaine Clémenceau se jette à la tête des chevaux tirant des voitures de grain de la compagnie des omnibus. Les chevaux dételés, les véhicules mis en travers de la rue servent à consolider la barricade.
Lorsque le régiment de ligne débouche du Faubourg St-Martin pour se diriger vers la rue Lafayette, il est arrêté par la barricade du 143e bataillon. Les soldats fraternisent avec la Garde nationale. Le colonel du 109e régiment de ligne doit abandonner les canons de la Garde nationale, dérobés dans la salle du club démocratique de la Villette, « La Marseillaise », rue de Flandre.
Peu de temps après, le capitaine Charles Clémenceau est nommé, à l'élection, commandant du 143e bataillon.
Lors de la désastreuse sortie du 3 avril 1871, les obus du Mont Valérien le contraignent à ramener ses hommes au pont de Neuilly.
Du 10 au 18 avril, le 143e se bat aux Moulineaux. Le 20 avril, Clémenceau donne sa démission à la suite d'un différend avec ses officiers. Le sergent fourrier, Alphonse Dick lui succède, le 5 mai.
Entre le 20 et le 30 avril, le 143e bataillon occupe la tranchée et le fort de Montrouge. Dans la première quinzaine de mai, le bataillon rentre à Paris, à la caserne du Château d'eau.
Le 17 mai, la première compagnie du 143e est de service à la poudrière Rapp, au moment de l'attentat, trois gardes sont tués et vingt-trois autres sont plus ou moins grièvement blessés.

Après l'entrée des Versaillais dans Paris, le 143e bataillon est affecté à la défense de son quartier. Il se bat admirablement à la Porte St-Martin, du 22 au 24 mai.
Le commandant Dick a fait construire à droite et à gauche de la porte une barricade en demi-cercle, interdisant l'accès de la rue du Faubourg Saint-Martin.
Un peu plus loin, une autre barricade, élevée dès le 22 mai par le 143ème bataillon avec l'aide des passants, barre le boulevard St-Martin et s’épaule au n° 20, occupé par le restaurant « Ronceray Jeune », et au n° 96 de la rue de Bondy (actuellement rue René Boulanger).
La maison Ronceray, située à l'emplacement actuel du théâtre de la Renaissance, a été évacuée et mise en état de défense par le commandant Dick et le capitaine Dexemple.
Au deuxième étage de cette maison, Dick a fait installer un atelier où une dizaine de femmes sont occupées à coudre des sacs à terre pour les barricades.

Paul Magloire Antoine Brunelle dit Paul Antoine Brunel (1830-1904)Dans le même immeuble, il a fallu organiser des magasins de munitions. Dans les appartements, les fédérés du 143e se sont postés pour tirer sur la ligne. Le 24 mai, à huit heures du soir, l'attaque générale des Versaillais fait de nombreuses victimes. Les fédérés des autres bataillons de la Xème légion remontent le faubourg St-Martin jusqu'à la barricade placée à l'angle de la rue du Château d'eau. Pour enrayer la progression des lignards, le chef de la Xème légion, Brunel, ordonne l'incendie des magasins du «Tapis Rouge » situés aux 67
et 69 de la rue du faubourg Saint-Martin.
Brunel profite de la nuit pour faire transporter l'artillerie de la Xème légion au Château d'eau (aujourd'hui place de la République). La résistance s'organise dans la rue du Château d'eau et dans la rue de Bondy. Les survivants du 143e bataillon, qui ont défendu jusqu'au dernier moment la barricade de la Porte St-Martin, se replient sur la barricade de la rue de Marseille, à proximité du quai de Valmy.

Les derniers éléments du 143e bataillon iront combattre, semble-t-il, au Père-Lachaise, mais on ne sait alors, par quel miracle, le drapeau du 143e a pu être soustrait aux fureurs de la soldatesque versaillaise déchaînée.

Tous les amis de la Commune doivent visiter le musée d’Art et d'Histoire de Saint-Denis, et plus particulièrement la section consacrée à la révolution du 18 mars.
Ils pourront y voir, outre des affiches, documents et gravures du plus grand intérêt, le fameux fanion du 143e bataillon, et son cri de ralliement qui tranche fièrement sur le rouge de l’étamine :

VIVE LA COMMUNE!

Marcel Cerf

Cet article de Marcel Cerf a été rédigé pour le Bulletin de l'Asoociation des Amis de la Commune de Paris de février 1997.