Cette journée du 1er mars demeure comme l’une des plus pénibles de l’histoire de Paris. Ce jour là à 15 heures, musique en tête, un corps d’armée de 30 000 hommes, aux ordres du Gal von Kameke, arrivant de l’Avenue de Neuilly, franchit la barrière de l’Etoile et défile en direction de l’Arc de Triomphe.

Affiche du 1er mars 1871 - Aux Parisiens "L'Ennemi va entrer dans Paris"

Les Prussiens oint bien l’intention de profiter de leur séjour dans la zone de la capitale qui leur est dévolue par les conventions de Versailles, et qui englobe exclusivement des quartiers bourgeois de l’Ouest.(1)
Ils ont prévu de faire visiter aux troupes les Invalides et le Louvre et d’organiser pour le surlendemain, 3 mars, une revue triomphale présidée par l’empereur Guillaume 1er en personne.
En fait les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. En arrivant à l’Etoile, les Allemands constatent qu’ils ne pourront pas passer sous l’Arc de Triomphe.
Non seulement des coffrages de bois ont été érigés pendant le siège autour des célèbres groupes statuaires, afin de les protéger contre les bombardements, mais encore la voûte du magnifique monument de Chalgrin est obstruée et barricadée afin d’en interdire le passage. Ainsi, l’Arc de Triomphe, un symbole pour les parisiens, demeure vierge de toute souillure.
L’armée ennemie le contourne, descend les Champs-Elysées au rythme de ses fifres et de ses tambours, parvient à la Concorde ; Il fait très beau temps, froid et sec. Mais les allemands parcourent un désert. Sur la place de la Concorde, la statue de Strasbourg est voilée de crêpe noir, des fleurs et des couronnes ont été déposées à ses pieds. Des caissons, des prolonges d’artillerie, des véhicules de l’armée et de la garde nationale ferment toutes les voies d’accès à la zone dévolue aux allemands.
Derrière la foule parisienne menaçante gronde, con tenue par des gardes nationaux arborant un nœud de crêpe noir à leur fusil. Le défilé triomphal tourne à la déconfiture. Dans cette zone, la plupart des habitants ont fui afin d’éviter tout contact aves les allemands. Les autres ont tiré leurs volets. Les maisons arborent des drapeaux noirs. Les boutiques sont closes. Des avis du genre « fermé pour cause de deuil national » y sont placardés.

Drapeaux noirs aux fenêtres pour l'entrée des Prussiens à Paris le 1er mars 1871 - Eau forte de AP Martial

 Le soir du 1er mars tombe sur Paris, et c’est une étrange nuit qui commence. Dans la « zone d’occupation », aucun éclairage public ne fait reculer les ténèbres. Les soldats, trouvant portes closes, sont obligés de bivouaquer en plein air, de dormir à même le sol.
Pourtant dans le reste de Paris, l’agitation est à son comble. Une foule énorme a envahi les boulevards, la rue de Rivoli. Plus de cent mille gardes nationaux sont sous les armes, montant la garde autour de la zone occupée. Dans les quartiers populaires, les bataillons locaux ont pratiquement pris la situation en charge, se substituant à toute autre autorité.
Le soir même, l’Internationale tient conseil. Beaucoup de délégués sont absents parce qu’ils sont de service à la garde nationale. Et la préoccupation des militants politiques devant le raz de marée populaire apparaît nettement pour la première fois lorsqu’un des membres de l’Internationale, Varlin, déclare : « Si nous restons seuls en face d’une telle force, notre influence disparaitra. Si nous sommes unis avec le Comité Central, nous faisons un grand pas vers l’avenir social. »
Finalement c’est une action de compromis que fait voter Pindy : une commission de quatre membres est déléguée auprès du Comité Central de la garde nationale. Cette résolution crée le lien qui va unir de plus en plus étroitement l’Internationale et le Comité central, dont l’autorité grandit à une vitesse vertigineuse.

 Entrée triomphale des troupe Prussiennes à Paris le 1er mars 1871

Le lendemain 2 mars, la situation est franchement explosive. Afin d’exécuter son orgueilleux programme, l’état major prussien envoie des contingents visiter le Louvre. Dans le célèbre musée ils ne voient pas grand-chose. Pendant le siège, la section des antiquités a été murrée et blindée, les chefs-d’œuvre de la peinture ont été roulés et abrités dans des galeries basses.
Quant aux Invalides, le général von Kameke finit par y renoncer, car le général Vinoy, responsable de l’ordre dans Paris, le fait prévenir qu’il ne pourra pas contenir la population qui a pris possession, en masse, de l’esplanade et des abords du célèbre hôtel.
Ce jour là le procès verbal du débat de ratification à l’Assemblée nationale arrive à Paris. Selon les dispositions des préliminaires de paix, les troupes allemandes doivent évacuer la capitale dans les vingt-quatre heures.
Souvenez-vous 1er mars 1871 dessin de MolochLa revue triomphale présidée par l’Empereur est annulée. Fureur des officiers de l’état major que l’on prive de leur apothéose. Le haut commandement menace de passer outre. Bismarck est ferme : « Si nous voulons que la France tiennent ses engagements, dit-il, nous devons tenir les nôtres. » Guillaume lui donne raison.
Et les 30 000 Allemands, piteusement, quittent paris le vendredi 3 mars, après moins de 48 heures d’occupation. Le lendemain tous les titis parisiens se sont donné rendez-vous aux Champs-Elysées pour les accompagner de leur lazzi. Des enfants leur jettent des pierres.
Tandis que les derniers soldats allemands franchissent la barrière de l’Etoile, on allume sur la place des grands bûchers afin de la purifier, la foule saccage dans les Champs Elysées les restaurants Dupont et Ledoyen, qui sont demeurés ouverts.
Ainsi s’achève l’épisode des prussiens à Paris.

 

(1) Extrait des « Enigmes de la guerre de 70 et de la Commune. Tome 3 La Commune. Édition de Crémille, Genève 1970 »

La base de documentation de cette étude est :
Yriarte, Charles (1833-1898), Les prussiens à Paris et le 18 mars (avec la série des dépêches officielles inédites des autorités françaises et allemandes du 24 février au 19 mars), Paris, 1871.
Il est disponible sur le site de la Bibliothèque nationale de France (gallica.bnf.fr)