On se souvient que :

Le 21 avril, quand ils avaient demandé l’armistice, les Francs-Maçons s’étaient plaints également de la loi municipale récemment votée par l’Assemblée.

« Comment, leur avait répondu Thiers, mais c’est la plus libérale que nous ayons eue depuis 80 ans »

« Pardon, et nos institutions communales de 1791 ? »

« Ah ! Vous voulez revenir aux folies de nos pères ? »

« Mais enfin, vous êtes donc résolu à sacrifier Paris ? »

« Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi. »

Les Francs-Maçons affichèrent dans Paris cette réponse pleine de mépris.

A l’issue de cette dernière tentative de réconciliation qui échoua, les Francs-Maçons de la capitale vont s’impliquer fortement.

Les francs-maçons de la Commune de Paris 1871

Le 26 avril, ils avaient envoyé une délégation des vénérables et des députés des loges, conduite par Gabriel Ranvier, adhérer à la révolution.

Cette délégation avait été reçue dans la cour d’honneur de l’Hôtel de Ville, par le Frère Louis Thirifocq, par ailleurs militant socialiste, qui déclara :

« Si au début, les Francs-Maçons n’ont pas voulu agir, c’est qu’ils tenaient à acquérir la preuve que Versailles ne voulait entendre aucune conciliation. Ils sont prêts, aujourd’hui, à planter leurs bannières sur les remparts. Si une seule balle les touche, les FrancMaçons marcheront d’un même élan vers l’ennemi commun. ».

Le 29 avril eut lieu une grande manifestation rassemblant devant les forces versaillaises plusieurs milliers de Francs-Maçons des deux obédiences derrière des dizaines de bannières. A cette occasion une loge féminine a été tout particulièrement applaudie.

Les accueillant à l’Hôtel de Ville, le Frère Félix Pyat déclara :

« Frères, citoyens de la grande patrie, de la patrie universelle, fidèles à nos principes communs : Liberté, Egalité, Fraternité, et plus logiques que la Ligue des Droits de Paris, vous FrancMaçons, vous faites suivre vos paroles de vos actions. Aujourd’hui, les mots sont peu, les actes sont tout ... Vous allez maintenant planter votre drapeau d’humanité sur les remparts de notre ville assiégée et bombardée. Vous allez protester ainsi contre les balles homicides et les boulets fratricides, au nom du droit et de la paix universelle ».

Cette allocution fut suivie d’applaudissements et de cris : « Vive la République ! Vive la Commune ! ».

A l’issue de cette cérémonie grandiose, le Frère-citoyen Tirifocq agita le drapeau de la Commune qu’il tenait entre les mains, et s’écria « Maintenant, citoyens, plus de parole, à l’action ! »

Ensuite le cortège se mit en marche jusqu’à la Porte Maillot où les bannières furent plantées. Il se trouvait que le commandant versaillais du secteur, le Général Montaudon, était lui-même franc-maçon et il accorda un cessez-le-feu, pour que Thirifocq et un autre Frère aillent à Versailles pour rencontrer Thiers. Mais celui-ci les fit attendre des heures, pour finalement les éconduire.

Dans la soirée du 29 avril les tirs versaillais reprirent, endommageant plusieurs bannières. S’en était trop ! Le rêve humanitaire s’écroulait et nombreux sont les Frères qui vont prendre le fusils pour combattre avec la Commune.

Dans le Cri du peuple de Jules Vallès du 2 mai, Pierre Denis écrit :

Cri du Peuple du 2 mai 1871 article de Pierre Denis

Les Frères sont convaincus que les Francs-Maçons de « toutes les provinces de France suivront leur exemple … (ils sont) sûrs que sur chaque point du pays où nos Frères verront des troupes se diriger vers Paris, ils iront au-devant d’elles pour les engager à fraterniser ».

Dans cette optique, une déclaration est rédigée sous forme d’appel.

 

Le manifeste du 5 mai
Manifeste des Francs-Maçons du 5 mai 1871

Les Francs-Maçons parisiens appellent leurs Frères de France et du monde entier à la lutte en faveur des communes de France fédérées avec celle de Paris.

Les Frères parisiens rappellent les démarches entreprises pour éviter la guerre civile.

Mais constatant que

« Les efforts des francs-maçons ont été trois fois repoussés … tous les francs-maçons et compagnons doivent prendre l’arme vengeresse et crier : Frères debout ! Que les traitres et les hypocrites soient châtiés » et de conclure « en vous jetant devant des soldats qui combattent bien malgré eux pour la plus mauvaise cause … vous aurez bien mérité de la Patrie universelle, vous aurez assuré le bonheur des peuples pour l’avenir ! »

 

Cet appel a été signé (d’après le Maitron) par les francs-maçons suivants :

Audoyer, Balduc, Beaumont (De), Budaille (ou Boudaille ?), Couturier (ou Coudurier ?), Deschamps M., Durand, Élin J.-B., Fauchery, Gambini A. (ou Gambier ?), Goutez, Grandclaude (ou Grandelande ?), Grasset, Klein L., Lachambeaudie P., Lacombe, Lebeau L., Lemaître A., Longepied, Lovet E., Magdelenas (ou Magdelenos ?), Martin, Massé E., Mossarenghy, Parché J.-B., Radigue, Rémy J., Rousselet, Thirifocq E., (qui signa le premier), Vaillant E., Vincent.

 

Deux ballons s’élèvent de la place de l’Hôtel de Ville dans le ciel de Paris. Il doivent semer d’innombrables exemplaires du Manifeste maçonnique.

Journal officiel de la Commune du 5 mai 1871

Cette initiative n’a malheureusement rien changé à la position des loges provinciales dirigées par des notables.

Marc Vieillard a ainsi écrit dans « Le Temple de Prométhée – Franc-maçonnerie et engagement politique » :

« Si les loges parisiennes se sont massivement ralliées à l’insurrection, la province, elle, s’est affichée comme défenderesse patentée de l’ordre établi. La maçonnerie des notables soutient Thiers dans sa répression inique des Communards … Le préfet (de la Charente) Babaud-Laribière, Grand Maître, a promis à Thiers une franc-maçonnerie respectueuse des lois, quelques soient ces lois et la nature du régime dont elles découlent … Les dirigeants du Grand-Orient restent de marbre devant le massacre des 30 000 Parisiens assassinés par les troupes versaillaises, comme une grande partie des Frères au demeurant ».

 

Pendant la semaine sanglante

De très nombreux Frères prennent les armes aux côtés des fédérés, beaucoup seront tués. D’autres Frères prennent le risque d’être fusillés en cachant des francs-maçons alors que d’autres sont exécutés sur dénonciation pour avoir participé au défilé du 29 avril.

Au siège du Grand Orient de France, rue Cadet, transformé en hôpital pour blessés, s’alignent chaque jour un peu plus, des cercueils de communards sur lesquels sont posés leurs insignes maçonniques.

La Commune arrêtée par l ignorance et la réaction par Pilotell

Après l’écrasement de la Commune

Une fois la Commune écrasée, alors que la presse s’en prend aux « incendiaires » et aux fusilleurs d’otages, les dirigeants de la maçonnerie désavouent solennellement les « Frères qui se sont compromis dans l’insurrection ».

Le 1er août 1871, le Grand Maître Léonide Babaud-Laribière qui a succèdé au Général Émile Mellinet (qui a passé le temps de la Commune à Versailles avec Thiers) envoie une circulaire à toutes les loges du GODF,

Cette circulaire est publiée dans le Bulletin Officiel du Grand Orient. Il traite le mouvement communard de « criminelle sédition qui a épouvanté l'univers, en couvrant Paris de sang et de ruines », et précise « qu'il n'y a aucune solidarité possible entre ses doctrines [du Grand Orient] et celles de la Commune, et que si quelques hommes indignes du nom de Maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés ».

 

Après l’amnistie

Cependant, bien qu’accusés d’avoir été des « fanatiques », ils ne subissent pas de sanctions et lorsqu’ils reviendront après l’amnistie, ils seront bien accueillis dans leurs loges. Par ailleurs, de nombreux communards entreront en maçonnerie. Parmi eux, Maxime Vuillaume, Gaston Da Costa, Paschal Grousset, Camélinat, Jean Baptiste Clément, Augustin Avrial, Assi

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Post scriptum

Lors de chaque période cruciale de l’histoire de France, par exemple, la révolution de 1789 ou la Commune de 1871, la maçonnerie se scinde en deux ou trois parties :

  • Une première partie qui s’oppose à l’avancée de l’histoire et prend partie pour les classes rétrogrades et réactionnaires, la noblesse et le haut clergé en 1789, la grande bourgeoisie en 1871 ;
  • Une seconde partie qui se range du côté de la classe montante résolument, la bourgeoisie triomphante en 1789, le prolétariat en 1871 ;
  • Une troisième partie se compose du « marais », et a tendance, au début du processus de changement à tenter de concilier les deux camps irrémédiablement opposés.

Il y eût bien trois courants maçonniques en 1871. Le premier est d’emblée ou progressivement favorable à la Commune ; le second reste jusqu’au bout conciliateur et déplore l’échec des négociations et la poursuite de luttes fratricides sous l’œil des Prussiens. Les maçons pro-versaillais, eux, restent silencieux.

La maçonnerie des années 1880 veut, semble-t-il, occulter ce que furent ces « discordes civiles » afin de mobiliser tous les « Frères » pour la défense de la République puis pour la bataille scolaire.

Le souvenir de la Commune, devenu mythique, ne sera glorifié que dans les années 1900, en particulier par ses « anciens combattants ».

En 1925, Albert Lantoine dans son ouvrage « Histoire De La franc-maçonnerie française : la franc-maçonnerie dans L'État », qualifie la participation des francs-maçons à la Commune de Paris comme « un phénomène sans importance historique pour la franc-maçonnerie, les obédiences n'y prenant aucune part. »

Il faudra attendre 1971, année du centenaire, pour que le Grand-Orient célèbre officiellement la Commune . Plusieurs milliers de Maçons et de Maçonnes (notamment de la loge Louise Michel) se rendirent alors au Père-Lachaise avec leurs bannières.

 Hommage des loges maçonniques aux mort de la Commune le 1er mai au cimetière du Père Lachaise

 

 

Dans le Maitron

Durant la Commune de Paris, Pierre Denis fut major à la XIIIe légion et exerça les fonctions de sous-gouverneur du fort de Bicêtre.

Dans le Cri du Peuple de son ami Vallès, il écrivit sur les diverses manifestations maçonniques en faveur de la Commune de Paris.

Par contumace, le 6e conseil de guerre le condamna, le 31 octobre 1872, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Il fut gracié le 27 novembre 1879. Il s’exila en Grande-Bretagne.

Après la défaite de la Commune, Eugène Thirifocq réussit à fuir. Il arriva en Belgique le 31 août 1871 et sa femme le rejoignit le 30 septembre suivant. Ils habitèrent Bruxelles où Thirifocq travailla, gagnant bien sa vie, semble-t-il.

En 1872, il fit imprimer une brochure « en faveur de l’amnistie et de la levée de l’état de siège de Paris et des grandes villes de France ». Elle fut mise en vente à Bruxelles en octobre. Il y dénonçait aussi certains francs-maçons qui avaient commandé « non seulement le feu sur le peuple, mais les exécutions sommaires ! »

Par contumace, le 18 juin 1875, le 3e conseil de guerre le condamna à la déportation dans une enceinte fortifiée. Sa femme mourut à Bruxelles le 19 août 1875, lui-même fut amnistié le 17 mai 1879.

 

Sources

  • Outre le Maitron, et les ouvrages cités dans le texte
  • Journal Officiel de la Commune: 5 mai 1871 – Faits divers

·       La Commune de Paris (mars-juin 1871). La Franc-Maçonnerie déchirée, d’André Combes (juin 2014)

  • La planche à tracer N°7 : numéro spécial d’avril 2015
  • Les francs-maçons et la Commune (du rôle qu'a joué la franc-maçonnerie pendant la guerre civile) par un franc-maçon M. disponible sur Gallica/BnF