Cet article est paru dans DROIT ET LIBERTÉ - N° 300 - MARS 1971. Revue mensuelle du Mouvement contre le Racisme l’Antisémitisme et pour la Paix (M.R.A.P.)

Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier. Karl Marx (La guerre civile en France)

Après l'atroce agonie de la Révolution de 1871, les plumitifs de la presse versaillaise s'efforcèrent de démontrer calomnieusement que l'insurrection avait été fomentée par des agitateurs étrangers, agents bonapartistes ou prussiens, visant à la ruine et à la déchéance de la France. Une vague de xénophobie furieuse déferla alors sur un pays où la liberté meurtrie et bâillonnée ne pouvait plus faire entendre sa voix.

A la Commission d'enquête sur les événements du 18 mars, le capitaine Garcin, bourreau des communards, déclare : « Pendant le combat, tous ceux qui étaient prie les armes à la main étaient fusillés; il n'y avait pas de grâce ; tous ceux qui étaient Italiens, Polonais, Hollandais, Allemands étaient fusillés. »

Quant au général Crémer, à qui le Comité central avait refusé le commandement de la Garde nationale, il se venge comme il peut de cet affront par des mensonges : « Ce qu'il y avait de plus terrible dans Paris, c'étaient les étrangers. Je suis sûr que les gens qui se sont battus d'une façon si tenace étaient guidés par les étrangers. A ce moment il arrivait à Paris des bandes de Polonais, de garibaldiens spécialement. »

Dans son « Histoire de la Révolution du 18 mars », Philibert Audebrand pontifie avec démagogie et se montre habile courtisan du pouvoir : « Parmi les fauteurs du mouvement, on a signalé des hommes de toutes les origines, et le sang français, disons-le à notre honneur, ne s'y trouvait qu'en minorité. Ainsi, dans le Comité central, il y a eu des échantillons d'Allemands, de Russes et d'Italiens. Pendant l'organisation de la résistance militaire, l'armée de Versailles, exclusivement nationale, avait surtout à faire face, nos murailles ne l'ont que trop raconté, à des Polonais, à des Russes, à des Valaques, à des Piémontais, à des Grecs, bref à des aventuriers venus de toue les points du continent. » Tout cela est parfaitement faux et l'auteur, le premier, le sait bien mais il faut absolument discréditer le mouvement ouvrier qui a causé tant de frayeur aux possédants.

Qu'il y ait eu une participation d'un certain nombre de volontaires étrangers à la révolution communaliste, le fait est indéniable et il est tout à l'honneur de l'esprit de solidarité des travailleurs du monde entier. Mais, il est tout aussi évident que, par son origine même, la Commune est essentiellement l'œuvre des ouvriers parisiens.

Des réfugiés politiques et des révolutionnaires de différents pays soutinrent ardemment le grand mouvement d'émancipation sociale de la Commune de Paris. Ils étaient conscients de lutter ainsi pour leur propre libération et pour celle de tous les exploités. L'historien Maurice Dommanget fournit quelques chiffres sur la composition de ces brigades internationales avant la lettre : « Le nombre total des étrangers arrêtés s'éleva à 1726, le plus fort contingent était fourni par les Belges (737) et les Italiens (216). » Mais Dommanget omet les Polonais, dont on a pu relever plus de 300 noms sur un total oscillant entre 500 et 600.

À la fin du mois d'avril, l'appel suivant fut inséré dans la presse de la Commune (1) :

« Légion polonaise - Enrôlement de neuf heures du matin à quatorze heures du soir, rue de Patay 113 (gare d'Ivry), sous la direction du Comité social démocratique polonais. Pour la formation d'un bataillon de chasseurs polonais qui sera mis à la disposition de la Commune, aussitôt que l'organisation en sera faite. Les délégués du Comité : Kompanski, Furski, Biernacki. »

Ces Polonais, patriotes victimes de la répression tsariste, se firent incorporer, pendant la guerre contre les Prussiens, dans la légion garibaldienne, d'autres dans la Garde nationale ; Arago par décret leur avait accordé la nationalité française. Ni mercenaires, ni aventuriers, ils servirent la Commune avec dévouement. Edmond Lepelletier (Histoire de la Commune, tome III) a su glorifier leur rôle: « Braves par-dessus tout, en servant la Commune, ils étaient persuadés qu'ils servaient la cause du peuple et de l'humanité, et à cette cause ils sacrifiaient leur vie. »

Jaroslaw Dombrowski (1836-1871) général commandant de la CommuneLe plus célèbre des combattants polonais, Jaroslaw Dombrowski avait été condamné à mort comme un des principaux chefs de l'insurrection polonaise de 1863. Pendant la guerre franco-prussienne, le gouvernement de la Défense nationale ne voulut pas utiliser ses grandes capacités militaires. Partisan de la Commune, il obtient le commandement de la 11e légion, puis le 29 avril, il sera nommé général commandant la première armée. Avec des forces insuffisantes, il réussit à tenir, pendant des semaines, les troupes versaillaises en échec. Il sera blessé mortellement à la barricade de la rue Myrha à Montmartre, le 23 mai 1871. Ladislas Dombrowski, frère du général, colonel de la 1re subdivision de la 1re armée ne fut pas moins brave que lui.

Walery Wroblewski (1836-1908)

Autre héros de l'indépendance polonaise, Walery Wroblewski, général, commandant en chef de la 3e armée, fit des miracles à la Butte-aux-Cailles, les 24 et 25 mai, repoussant l'assaillant versaillais et passant même à l'attaque alors que, partout ailleurs, la défense faiblissait.

Auguste Adolphe Okolowicz (1838-1891) général de la Commune avec ses 5 frères

Il faudrait encore citer Rozwadowski, colonel du génie, chef d'état-major de la 3e armée; Rogowski gouverneur du fort d'Ivry et son chef d'état-major Tomaszewski ; Ludomir Matuszewicz, chef de la 20e légion ; les cinq frères Okolowicz qui avaient tous vaillamment combattu contre la Prusse et qui furent condamnés aux plus dures peines pour avoir soutenu l'insurrection; le capitaine Rozalowski, aide de camp de Dombrowski et tant d'autres combattants dont les dossiers sont entassés dans les archives des armées.

Paulina Mekarska dite Paula Minck (1839-1901)N'oublions pas Pauline Mekarska dite Paule Mink, journaliste de talent, entièrement dévouée à la cause populaire et qui fit, au risque de sa vie, de la propagande pour la Commune en province; Babick, membre de la Commune, d'origine polonaise comme le dessinateur André Slomczynski dit « Siom », secrétaire du procureur de la Commune, Raoul Rigault; Landowski, commissaire du service fluvial de la Seine. L'historien polonais Zigmunt Modzelewski nous apprend aussi qu'environ vingt médecins et infirmières polonais rendirent des services appréciables pendant le combat.

Il ne faut donc pas s'étonner qu’« après la défaite de la Commune, le fait d'être un Polonais suffisait à la soldatesque versaillaise pour vous faire fusiller » (selon le témoignage du fils du grand écrivain Mickiewicz).

Elisabeth Dmitrieff (1851-1910 ou 1918)Les Russes formèrent aussi un contingent de combattants. Le prince de Bagration, capitaine, aide de camp de Rossel fut fusillé par les Versaillais. Elisabeth Dmitrieff, fille d'un grand propriétaire terrien, militante de la première Internationale, amie de Marx, fut l'organisatrice du « Comité central de l'union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés ». Elle signe un appel à la défense de la Commune :

« Travailleurs et travailleuses, tous solidaires, par un dernier effort anéantiront à jamais tout vestige d'exploitation et d'exploiteurs! » (Manifeste du 6 mai1871). Pendant la semaine sanglante, Elisabeth Dmitrieff combat sur les barricades et sera blessée à la Bastille. Elle put échapper à la furie réactionnaire.

Anna Jaclard (1843-1887)             Sofia Kovalevskaïa (1850-1891)

Anne Korvine-Kroukowskaïa, fille d'un général d'artillerie, avait été courtisée par Dostoïevski; mais elle préféra partir pour l'étranger et épousa le blanquiste français Victor Jaclard. Pendant la Commune, elle collabora au journal révolutionnaire « la Sociale » et soigna les blessés ainsi que sa sœur Sophie Kovaleski, la grande mathématicienne.

Quelques Anglais et Américains vinrent aussi au secours de la liberté : le colonel Block, citoyen des Etats-Unis, organisa le corps des marins de la Commune. William Johnson, médecin anglais, incorporé dans un bataillon des « Vengeurs », soigna le fameux colonel Lisbonne, le « d'Artagnan de la Commune».

Une des plus importantes formations de volontaires étrangers fut constituée par la légion fédérale belge. Leur commandant, le colonel Melotte, trouva la mort au combat le 23 mai.

La légion italienne fut une des premières à participer à la bataille contre les Versaillais. Beaucoup d'ex-garibaldiens de la guerre franco-prussienne s'inscrivirent dans cette légion.

Un savant syrien Anys-el-Bittar fut chargé des travaux spéciaux à la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale.

 Léo Frankel (1844-1896)

L'honneur d'un gouvernement

Mais l'homme qui reste le symbole de la participation étrangère à la Commune, c'est bien Léo Frankel.

Qu'on nous cite un autre gouvernement qui se soit fait un honneur de prendre pour ministre du Travail un étranger (en l'occurrence un juif hongrois)? La Commission chargée de vérifier les élections avait ainsi motivé son acceptation en « considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ». Léo Frankel fut le défenseur le plus conscient, le plus efficace, des intérêts des travailleurs en lutte contre la grande bourgeoisie.

N'avait-il pas proclamé à l'Assemblée communale: « La révolution du 18 mars a été faite par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d'être de la Commune. »

Cet exposé sommaire n'a pas la prétention d'être exhaustif, il tend seulement à prouver que les étrangers qui s'engagèrent dans les rangs des défenseurs de la Révolution du 18 mars 1871, le firent dans un sentiment d'internationalisme prolétarien, pour bâtir cette Commune socialiste idéale qui devait servir de modèle à l'établissement de la République universelle.

Marcel CERF

(1) En ce qui concerne les bataillons de volontaires, on lira avec profit l'étude très documentée de Georges-Ferdinand Gautier : « Les Francs-Tireurs de la Commune », cahiers de l'Académie d'histoire, 23, rue Louis-le-Grand, Paris 2ème.