Écrivain, journaliste, communarde, féministe et révolutionnaire, André Léo est très loin d'avoir chez tous les amis de la Commune (et même chez plusieurs historiens) la place qui lui revient. Et pourtant durant plus de trente ans, avant, pendant et après la Commune, elle a joué un rôle important dans l'histoire et la pensée du mouvement ouvrier français. André Léo a publié plus de vingt romans et collaboré régulièrement à plusieurs revues et journaux s'adressant aux socialistes, aux républicains, aux hommes et femmes de bonne volonté. Le seul nombre de ses écrits et de leurs lecteurs suffirait à lui reconnaître son importance, mais elle a également lutté activement contre l’Empire, puis pour la Commune, plus tard en exil avec Benoît Malon au sein de l'internationale. Elle a aussi divulgué ses pensées sur les mœurs et la morale socialistes opposées à celles de la bourgeoisie, sur l'éducation, le rôle et la condition des femmes et bien d'autres sujets. Mais commençons au commencement. (En annexe la bibliographie de André Léo)


CHAMPSEIX Léodile, dite André Léo ou Léo André (BERA Victoire, Léodile) (1824-1900) De son vrai nom Léodile Béra, elle est née le 18 août 1824 à Lusignan (Vienne). Petite-fille d'un procureur général sous l’Empire et fille d'un officier de marine, elle reçut en France et en Suisse ce qui était considéré comme une bonne et solide éducation, surtout pour une femme. Au mois de décembre 1851, peu après le coup d'état, elle va épouser Pierre-Grégoire Champseix, alors réfugié politique à Lausanne. Champseix, qui fut un des principaux interprètes de la doctrine du philosophe Pierre Leroux, s'était signalé en tant que rédacteur en chef du journal Le Peuple de Limoges en 1848 et 1849. Sa solidarité envers les révolutionnaires vaincus lui vaut, en avril 1849, une condamnation à trois ans de prison par défaut. En 1853, Léodile Champseix aura deux garçons jumeaux André et Léo, d'où bien sûr le choix de son pseudonyme. Avec l'amnistie de 1860, ils s'installent à Paris aux Batignolles, mais son mari meurt de maladie en décembre 1863.

UN MARIAGE SCANDALEUX

Un mariage scandaleux par André Léo, Paris, librairie de L. Hachette et Cie, boulevard Saint-Germain, 77. 1862. (source Gallica – BNF)
C'est au début des années 60 et sur- tout après la mort de son mari que Mme Chamlpseix décide de gagner sa vie grâce à la littérature. C'était pour une femme une entreprise doublement difficile du fait des idées dominantes sur l’infériorité de la femme en général et des préjugés contre la « femme écrivain », le « bas-bleu » en particulier. Un mariage scandaleux, son premier roman, qu'elle publie à ses propres frais faute d'éditeur, est un grand succès.

« Ce roman est l'une des œuvres les plus remarquables que ces dernières années aient vues éclore », lit-on dans le Siècle du 4 septembre 1863. Et dans le Constitutionnel : « Il y a des pages aussi belles que les plus belles de George Sand : même force, même ampleur et même simplicité ; moins d'idéalité, de lyrisme peut-être, mais un plan mieux conçu et une observation plus exacte ».

Jusqu'à Jules Vallès qui rédige une critique littéraire en citant toute une page du Mariage scandaleux (le 8 octobre 1864) (1).
« Dirait-on que c'est une femme qui a dessiné ce paysage, riche en détails, sobre de tons ? (...) L'auteur d'Un mariage scandaleux ne prend jamais que par hasard le ton du sermonnaire, elle laisse le fait parler lui-même et s'en rapporte à l'impression qui naîtra du récit ou du tableau ». Et il conclut: « C'est un talent venu en bonne terre, et sa santé me dit qu'il est fertile. Il ne reste qu'à se débarrasser du souvenir de George Sand. Du jour où vous ne paraîtrez plus son élève, madame, vous pourrez devenir sa rivale ».
Et M. Larousse, dans le Grand Dictionnaire du XIXe siècle (1866), s'accorde aussi à faire l'éloge du nouveau romancier, bien que de façon très différente : « Comme George Sand, André Léo s'est prise de lutte avec les idées, mais elle n'a affronté aucune des lois sociales et a toujours observé la plus pure morale. (...) Un des caractères saillants de Mme Champseix, c'est de prêcher la vertu et le progrès, la première comme moyen, le second comme but. En parfait accord d'opinions avec son mari, elle peu se ranger parmi les romanciers libéraux, et, dans notre temps de capitulations de conscience, de fièvre d'argent et d'honneurs, il est beau et bon que de temps en temps une plume vigoureuse et libre vienne prouver que la logique de la vie n'est pas là, et que le bonheur complet ne se trouve que dans la dignité, la conscience et le devoir accompli.
Ces doctrines saines sont encore plus remarquables sous la plume d'une femme, car ordinairement les écrivains du sexe féminin brillent plutôt dans la peinture des passions que dans l'enseignement de la morale et dans la, défense de la liberté et du progrès » (2).
Encouragée par ce succès, André Léo continue à écrire et à publier de nouveaux romans, grâce aussi à Elisa Lemonnier, la fondatrice des écoles professionnelles de filles, qui lui trouve un éditeur en titre, Achille Faure à Paris. Ainsi jusqu'en 1870 elle publie au moins un ouvrage chaque année : La Vieille Fille en 1864, Jacques Galéron et Les Deux Filles de Monsieur Plichon en 1865, Un divorce en 1866, L’Idéal au village en 1867, Attendre - Espérer et Double Histoire en 1868, Aline - Ali en 1869 et, en hommage à son mari, les Légendes Corréziennes en 1870. Certains de ses livres sont publiés en russe et appréciés par le critique Pissarev (3).

LA ROMANCIERE

Dans tous ces romans l'on retrouve les mêmes grands thèmes : le mariage entre une fille de la bourgeoisie provinciale et un paysan, la condition sociale de la femme, le mariage sans amour, l'adultère, la vie des paysans et de la petite bourgeoisie rurale, l'éducation, les mœurs. André Léo nous décrit presque toujours les cas de jeunes femmes sur le point d'être mariées. Ces personnages découvrent que le mariage n'est pas une union de deux êtres libres et égaux, mais qu'il comporte nécessairement l'entière dépendance de la femme. L'auteur nous livre les réflexions et les doutes de jeunes bourgeoises qui essaient de se libérer des illusions que leur éducation a toujours entretenues et qui éprouvent le besoin d'avoir une activité sociale indépendante.
Pierre Leroux (1797-1871)On pourrait s'attendre à ce que l'écrivain défende l'union libre et le divorce, mais telle n'est pas son intention. C'est le mariage de convenance qu'elle condamne, le rejet d'une grande partie des femmes hors de toutes activités sociales et politiques, la double morale de la bourgeoisie qui prêche la vertu et tolère la prostitution. La société dont l'idéologie condamne hypocritement le travail des femmes exige une ménagère privée de tout droit, une épouse fidèle et une mère dévouée tout en rendant ces rôles impossibles à la femme du peuple, aux ouvrières déjà intégrées à la grande industrie et que la misère pousse souvent à la prostitution. Ceci tout en déniant aux filles de la bourgeoisie la liberté du choix de l'époux et aux femmes les droits du code civil. Cependant, le mariage par amour, celui qui renverse toutes les barrières sociales et qui crée une union de cœur et d'idées, représente pour André Léo un idéal possible. Cette « moralisation » du mariage qui retourne l'idéologie de la bourgeoisie contre sa pratique, cette défense de la famille proviennent, comme le suppose Edith Thomas (4), de l'influence du philosophe Pierre Leroux et de Grégoire Champseix, son disciple. C'est d'ailleurs un des thèmes importants du mouvement ouvrier et socialiste au XIXe siècle que de reprocher à la bourgeoisie la trahison de ses propres idéaux, par exemple par la pratique des mariages de convenance propres à l'Ancien Régime. Bien des penseurs socialistes ont voulu formuler une morale nouvelle, car il y a pour beaucoup d'entre eux une dégénération de la bourgeoisie par rapport aux grands principes de 1789. Plus tard, en exil, après la Commune, André Léo va théoriser ses propres conceptions d'une morale socialiste.
Un des romans, Aline - Ali (1869), présente un ton amer et désillusionné. L'intrigue se fonde sur le déguisement en homme d'une jeune fille et son amitié « virile » avec un jeune homme. Sa sœur s'était suicidée après son mariage et on pourrait trouver dans Aline-Ali une justification de l'adultère de la part de l'épouse. Au long de plusieurs de ces romans le rôle de l'homme apparaît souvent à travers de jeunes bourgeois qui séduisent une ouvrière ou une paysanne pour l'abandonner au moment des fiançailles.
Une autre citation d'une contemporaine (Angélique Arnault, le 18 octobre 1871) (5) est révélatrice : « Je ne prétends pas affirmer que Mme André Léo ne soit pas en politique, très radicale et très exaltée; mais est-ce une raison pour lui supposer des idées incendiaires (...) ? Quant à la moralité de ses romans, voilà ce qu'on doit remarquer pour être équitable : Mme André Léo n'est pas précisément une femme du monde, elle pactise peu avec le convenu ; elle a par instants, une naïveté un peu brusque ; son talent d'écrivain s'en ressent, et l'on peut noter, dans ses pages, certaines crudités bibliques, faites pour donner le change à des observateurs superficiels. Le fond reste pur, et, sauf Aline-Ali — une excentricité que je ne me suis pas expliquée — l'ensemble de l'œuvre d'André Léo contient des salutaires enseignements. »
Nous voyons donc que la morale revêt de l'importance pour la romancière d'avant la Commune. Mais ce sera toujours à travers et à partir de la réalité sociale que toute moralité s'exprimera. C'est-à-dire qu'André Léo prêche la vertu et ce qu'elle considère droit et juste, non pas en dehors d'institutions telles que le mariage, ou bien en les idéalisant, mais bien dans le contexte qui veut que la femme (paysanne ou bourgeoise) n'ait ni éducation ni liberté réelles ; et que son alternative soit quelque temps d'amour et une vie de servitude.

DEJA LES PAYSANS

Mais si la condition de la femme, sa vie sentimentale et amoureuse tient la première place dans ses récits, André Léo y traite également d'autres sujets d'importance. Elle nous décrit avec sensibilité les paysans : leur vie quotidienne, leur travail, leur mentalité, leur misère et leur ignorance. Et s'il est impossible de vaincre cette misère sans avoir pris conscience de ses causes profondes, c'est à l'ignorance qu'André Léo s'attaque. Les préjugés, le mysticisme et la méfiance envers la politique maintiennent l'arriération et empêchent tout progrès, tout changerment.
Ainsi, pour André Léo, il y a à faire avant tout un travail d'éducation parmi les masses paysannes. Et cette façon de voir les paysans français (sous un jour souvent peu flatteur) est fondamentale dans sa démarche ; car si ce sont eux qui plébiscitent Napoléon III, seuls de longs et patients éclaircissements leur feront vouloir le progrès pour toute la nation. C'est une des raisons qui ont toujours amené André Léo à privilégier l'éducation, par l'école ou par l'exemple. Son roman Jacques Galéron (comme plus tard sous d'autres formes le conte La Commune de Malempis et La Famille Audroit) décrit justement les difficultés d'un instituteur au sein d'un petit village.


LA MILITANTE

Portrait de Maria Deraismes (1828-1894) en costume de franc-maçonne.Mais tout en publiant ces ouvrages André Léo va prendre part de plus en plus activement à la vie politique des dernières années du Second Empire. Son évolution politique connaîtra une radicalisation étonnante. En 1865, elle publie une lettre à Monsieur Duruy, alors ministre de l'Education (dit libéral) pour protester contre la forme de l'enseignement religieux à l'école. En 1868, avec la liberté de réunion, la voilà qui milite pour les droits politiques des femmes avec Maria Deraismes et Paule Minck. Ces trois oratrices sont très remarquées dans les conférences de Vaux-Hall, où elles traitent de l'émancipation de la femme et de la libre pensée devant un public majoritairement ouvrier. Mais, comme nous le rapporte le futur membre de la Commune, Gustave Lefrançais, ce public reste encore très réticent envers les arguments exposés qui ne toucheraient qu'à des situations bourgeoises.

Le Droit des femmes, hebdomadaire créé par Léon Richer (source : blog de Michèle Audin macommunedeparis.com)

Est-ce que les femmes ayant le droit de vote, le droit d'être élues, en seront moins considérées comme matière exploitable sous toutes formes par les exploiteurs capitalistes ? demande un orateur (6). Le vieil antiféminisme latent, renforcé par le courant proudhonien de l'internationale, se fait toujours sentir. Les femmes, tout en luttant avec les socialistes et les républicains, ont besoin d'une propre organisation pour défendre leur cause. C'est chez André Léo que se discute en 1868 le programme de la « Société de revendication des droits de la femme » avec la participation d'Elie Reclus et de Marthe Noémie Reclus. Un manifeste très violent de cette société exigeant la réforme du code civil est publié le 18 avril 1869 dans le journal « Le Droit des Femmes », fondé peu de temps au paravent par Léon Richer. (7) Ce bimensuel où écrivent des femmes comme Maria Deraismes, Julie Daubié, Jenny P. d'Héricourt et d'autres se veut une tribune de discussion et d'information sur la lutte pour « l'affranchissement moral, intellectuel et civil de la femme — comme fille, comme épouse et comme mère » (8).
Il mène toute une campagne d'information sur le travail des femmes, la condition des ouvrières, l'instruction, le mariage, la prostitution et présente de façon accessible l'actualité politique.
Bien que « le Droit des Femmes » proclame l'égalité des sexes, des droits identiques pour tous, son action sur le plan politique est très prudente. On préfère revendiquer uniquement les droits civils et ajourner la question délicate des droits politiques de peur que le vote des femmes ne se retourne contre les démocrates. Arthur Arnould (31 juillet 1869) : « Nous ne leur disons pas (aux femmes] que le moment est venu pour elles de réclamer leur part de ces droits politiques dont nous usons si mal, [...] car leur éducation ne les a pas préparées aux vertus spéciales qu'exige l'action politique, mais nous leur rappelons qu'elles sont mères et que leurs enfants ne sont pas seulement à elles. [...] Qu'elles n'oublient pas surtout que chez tous les peuples qui ont accompli de grandes choses, la mère élève des citoyens pour la patrie, et remplit ainsi elle-même le rôle de citoyenne (9). » Bien entendu, Le Droit des Femmes ne met nullement en cause la vieille distribution des fonctions entre le mari et l'épouse ni l'institution de la famille.
En mars 1869, L'Egalité, organe de l'A.I.T. de la Suisse romande, propose à André Léo sa collaboration au journal. Par une lettre que publie l’Egalité le 7 mai 1870, nous savons qu'elle est à ce moment déjà membre de l'internationale. L'on peut supposer qu'elle a adhéré au cours de l'année 1869, bien que S. Froumov affirme qu'elle aurait participé au Congrès de Lausanne. Le dossier de police sur André Léo indique dans un rapport du 13 avril 1872 :
« André Léo est maintenue secrétaire de la section des Batignolles (de l'A.I.T. ?) composée de 600 membres. Le siège social est rue Lecomte 6. » Malheureusement nos recherches ne nous ont pas permis encore d'infirmer ou de confirmer l'importance de ses responsabilités au sein de l'internationale à cette période. Mais, en avril 1872, elle est à la Fédération jurassienne; aurait-elle été maintenue secrétaire en titre par ses camarades des Batignolles ?
Toujours en 1869 André Léo publie une étude: « La Femme et les mœurs. Liberté ou Monarchie ». Après Jenny d'Héricourt dans « La Femme affranchie » (1860) et Juliette Lamber dans les « idées anti proudhoniennes sur l'amour, les femmes et le mariage » (1861), elle réfute à son tour les di- vers arguments des antiféministes, notamment ceux de Proudhon.
Dans « La Femme et les Mœurs » l'émancipation de la femme et la démocratie sociale et politique sont étroitement liées. Cette conviction l'amène à critiquer durement l'attitude des républicains et d'une partie des socialistes. Après avoir prouvé point par point que les thèses prétendument scientifiques sur l'intériorité physique, morale et intellectuelle reposent sur une logique anachronique qui part de la loi du plus fort et qui renie les principes de la Révolution française, A. Léo accuse les démocrates de vouloir maintenir la femme dans un état de subordination.
« Sur cette question les révolutionnaires deviennent conservateurs » affirme-t-elle. Ceux qui luttent pour la liberté dans l'État auraient donc besoin d'un « petit royaume à leur usage personnel, chacun chez soi » ? L'ordre dans la famille leur paraît impossible sans hiérarchie, sans chef. Mais cela signifie en fait renier les principes de la démocratie que de plaider pour la « monarchie absolue » en famille et en même temps vouloir l'association libre et démocratique comme idéal d'une société.
André Léo insiste sur l'idée que l'esclavage de la femme s'oppose à la liberté de l'homme. Ce n'est qu'en rendant l'indépendance absolue à sa compagne que l'homme peut reconquérir les droits qui lui ont été ravis.

Victor Noir Dessin d'après nature, par André Gill. (estampe, source Gallica - BNF)

Mais l'attitude des démocrates (10) ne changera pas aussitôt et la lutte contre l'Empire, l'ennemi commun, continue avec plus d'ampleur. Les femmes y jouent un rôle important et imposeront dans les faits une certaine égalité dans le combat. Au début de l'année 1870 les contradictions se sont aiguisées à Paris. Le lendemain de l'assassinat du journaliste Victor Noir (le 12 janvier 1870) 200.000 Parisiens et Parisiennes se rendent à ses funérailles, parmi eux André Léo et Louise Michel. Les deux femmes interviennent aussi après le coup de la Villette (14 août) en faveur des condamnés à mort blanquistes et présentent une pétition au général Trochu. Les exécutions fixées au 2 septembre sont reportées. Deux jours plus tard, c'est la chute de l'Empire. En outre, dans une lettre qu'a publiée l’Egalité le 27 août, André Léo proteste contre la diffamation de l'internationale qui n'est aucunement liée à cette affaire.

DEFENSE DE PARIS

Manifestation du 22 janvier 1871, place de l’Hôtel de Ville de Paris. Chaudey fait tirer sur la foule protestant contre le défaitisme du gouvernement ; la fusillade fait 5 tués, dont Sapia, et de nombreux blessés

Pendant le siège de Paris, on la retrouve avec Elisabeth Dmitrieff dans le « Comité des Femmes de la rue d’Arras », fondé par Jules Allix, qui se propose comme but le travail, l'éducation, la protection sociale et le droit des femmes, et dont le comité d'éducation fait de la propagande en faveur de la commune sociale. L'idée d'un bataillon de femmes est en l'air, mais André Léo pense qu'il faut réserver l'énergie pour l'éventuelle bataille de rues contre l'ennemi. Le 18 septembre Louise Michel et André Léo prennent la tête d'une petite manifestation en faveur de Strasbourg, investi depuis plus d'un mois. Elle se dirige vers l'Hôtel de Ville afin de demander des armes pour la défense. Les deux femmes sont arrêtées ensemble, longuement interrogées par les défenseurs de la République et finalement relâchées à l'heure même où Strasbourg tombe. Plus tard, le 22 janvier 1871, une foule énorme est sur la place de l'Hôtel de Ville pour protester contre la capitulation. André Léo, Sophie Poirier et Louise Michel se trouvent encore parmi les nombreuses femmes, quand des gardes mobiles bretons commencent à tirer. 

       Portrait de Louise Michel par André Néraudan       DMITRIEFF Élisabeth (TOMANOVSKAÏA dite) (1850-entre 1910 et 1918)         Nathalie Le Mel, (1826-1921)

Comme on le voit, André Léo milite de plus en plus activement : études ou articles politiques, conférences et réunions publiques féministes, comités, participation à l'internationale et manifestations avec le peuple de Paris. Son engagement va beaucoup plus loin que peuvent le laisser supposer sa formation et son origine sociale. Elle sera toujours fidèle à sa conscience et à ses idées et, contrairement à certaines féministes d'origine bourgeoise, ses compagnes de la « Société de revendication des droits de la femme », elle ne va pas s'éclipser pendant la Commune. En plus André Léo a conscience des liens entre l'oppression de la femme et celle du peuple. Elle a aussi conscience de l'importance des campagnes pour l'avenir politique de Paris. Chose rare, elle se préoccupe avant même le 18 mars de lutter contre ce qu'elle voit comme un retard politique des paysans. C'est la tentative de création de « l’Agriculteur » (journal du dimanche) avec Paul Lacombe, J. Toussaint et Elisée Reclus. Mais faute de moyens et d'appuis ce journal ne verra pas le jour.
Malgré toutes ces activités et celles qui vont suivre, malgré son action militante et ses nombreux écrits théoriques ou de fiction et malgré sa clairvoyance sur plusieurs points (la Commune et la province, le féminisme, l'éducation, etc.) il faut bien remarquer qu’André Léo ne semble pas retenir l'attention des chercheurs. Beaucoup d'ouvrages, même très spécialisés consacrés à cette période passent sous silence l'existence d'André Léo ou contiennent des erreurs dans les quelques phrases qui lui font référence. (Ainsi André Léo est bien née Léodile Béra et non Léonie Bréa ou tout autre nom, et l'on pourrait multiplier les exemples. Il faut signaler aussi qu'à notre connaissance très rares sont les travaux qui indiquent qu'elle était romancière, féministe, membre de l'internationale, etc. Il semble que ses camarades Louise Michel, Elisabeth Dmitrieff, Nathalie Lemel ou d'autres ont davantage intéressé les historiens et le public bien que le rôle d'André Léo ne soit pas moins important.

LA RÉPUBLIQUE DES TRAVAILLEURS

 En-tête du numéro 5 du 3 février 1871 (15 pluviose, an 79). Le 10 janvier 1871, à Paris, sortie du premier numéro du journal "La République des Travailleurs" Organe de l'Association Internationale, Section des Batignolles et des Ternes. Journal hebdomadaire créé par André Léo, et ses amis Benoît Malon, Elie et Elisée Reclus. Ce journal n'aura que 6 numéros. André Léo attaquera violemment, dans les colonnes du journal, le fétichisme politique, conséquence du fétichisme religieux, pas moins critiquable.) Epigraphes : "Pas de droits sans devoirs, Pas de devoir sans droit", et "Affranchissement des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes".(Source Ephéméride Anarchiste)

« L'affranchissement des travailleurs par eux-mêmes » tel est déjà le mot d'ordre du journal hebdomadaire « La République des Travailleurs », organe de la section des Batignolles et des Ternes de l'internationale. André Léo dirige en fait ce journal socialiste qui se veut « la tribune des déshérités, la chaire de droit populaire, l'organe de milliers de travailleurs instruits résolus et fermes », et qui dans son programme rappelle aussi qu'il est temps d'appeler à la démocratie la femme dont on a fait l'adversaire par une exclusion insensée. « La rédaction proclame : « Nous avons la République de la liberté à défendre, nous avons la République de l'égalité à fonder ».
Mais si l'hebdomadaire ne comportera que six numéros (janvier et février 1871) les contributions d'André Léo sont nombreuses. On y trouve des articles violent contre le gouvernement de « l'inertie nationale », Trochu et les avocats, et plusieurs appels au soulèvement populaire pour la défense de Paris : « A l'élément populaire de surgir, d'agir, de vaincre... ! En avant les hommes ! aux remparts les vieux ! Aux barricades les femmes ! et que la République française, la vraie, dégagée de ses entraves : les Trochu, les Favre, les Picard, jette le grand cri qui rend les forts à eux-mêmes, surexcite les faibles, terrifie les traîtres. A bas les incapables ! Mort aux prussiens ! Et vive la France ! car la République et le droit ne peuvent périr ». (Dans le même numéro qui contient ce cri à la résistance la rédaction propose de retirer le mandat confié au gouvernement et de procéder immédiatement à de nouvelles élections). Vu les conditions matérielles misérables pendant le siège (et l'inaction du gouvernement qui ne vise qu'à maintenir l'ordre et à faire passer la capitulation) André Léo proteste vive- ment contre le rationnement du pain qui est la condamnation à mort du pauvre. Elle exige le rationnement général de toutes les denrées alimentaire à Paris et leur distribution égale. Dans ce contexte, elle attaque aussi et surtout les spéculateurs qui accumulent des richesses avec la misère du peuple. « La France agonise et la bourse monte. Peuple, voilà la question sociale et politique tout entière », constate-t-elle dans un article consacré à ces parasites. Le 5 février 1871, ce sera déjà la fin de cette tentative d'un journal pour tous les travailleurs. Il ne paraîtra plus pendant la Commune, mais le quotidien « La Sociale » va reprendre beaucoup de ses principes. L'article d'André Léo du dernier numéro contient peut-être une anticipation de la Commune : « Nous ne serons point en république tant que de vrais paysans et de vrais ouvriers ne siégeront pas sur les bancs de l'Assemblée nationale ».

LA COMMUNE

André Léo acclame sans hésitation la Commune dès le 18 mars. Elle y reconnaît la révolution sociale pour laquelle elle lutte au sein de l'internationale et se voue entièrement à sa défense. André Léo sera donc une propagandiste convaincue de la Commune dont les principes et les buts sont exprimés par ses excellents articles. Mais c'est un soutien critique.
Dès le 9 avril 1871, elle fait appel aux membres de la Commune pour réagir contre l'isolement de Paris. « La province, là est le danger, là est le désastre. Paris en ce moment hait et maudit la province et la province hait et maudit Paris. On a élevé entre eux une montagne de mensonges et de calomnies (11) ». Paris a négligé son devoir d'éclairer la province et il lui faut maintenant dissiper tous les malentendus qui les séparent. Il ne s'agit plus uniquement de la Commune, c'est-à-dire du Conseil municipal de Paris, mais de la Révolution, de la lutte à mort contre la monarchie. Il faut expliquer les intérêts communs de l'ouvrier et du paysan exploités l'un comme l'autre si l'on veut espérer que la province suivra l'exemple de Paris, c'est ce que proclame en substance André Léo.

   Tract "Appel aux travailleurs des campagnes", publié dans "La Commune" du 10 avril 1871 (1ère partie)             Tract "Appel aux travailleurs des campagnes", publié dans "La Commune" du 10 avril 1871 (2ème partie)

(source : blog de Michèle Audin macommunedeparis.com)

« Que Paris dise bien haut au peuple des campagnes : frère on te trompe, nos intérêts sont les mêmes... », c'est le célèbre « Appel aux travailleurs des campagnes » la plus sérieuse des trop rares tentatives de la Commune envers les millions de paysans français, et qui finit par : « La terre au paysan, l'outil à l'ouvrier, le travail pour tous » (12). De plus, André Léo fait inlassablement des propositions concrètes (comités pour la propagande en province, abolition d'impôts et affranchissement de droit excessifs, ouvertures de crédit), car elle croit encore possible « d'attacher le paysan à la révolution nouvelle ». Elle rejoint en cela les tentatives d'Auguste Serailler qui essaie en vain de faire voter par les membres de la Commune un décret sur l'abolition des dettes hypothécaires. Selon A. Molok une telle décision eût été très importante pour la masse des paysans, les dettes hypothécaires des petits propriétaires avaient atteint la somme colossale de 14 milliards de francs. Le 3 mai 1871 elle revient encore à la charge dans « La Sociale » et propose :

1. d'apporter au bureau de la Sociale des adresses des socialistes en province, qui pourraient se faire dépositaires et distributeurs du manifeste aux travailleurs de la campagne.
2. D'en adresser eux-mêmes à leurs parents et amis de province, de suite s'ils le peuvent ; plus tard quand les communications postales seront rétablies, s'ils n'ont pas le moyen de faire autrement. Aujourd'hui c'est nécessaire. Plus tard, ce sera utile toujours ».

LA REVOLUTION SANS LA FEMME ?

Manifestation des femmes du 3 avril 1871

Mais le soutien et les critiques d'André Léo ne se limitent pas à la question paysanne. Elle blâme la suppression des journaux réactionnaires contrairement aux rédacteurs de « La Sociale » qui avaient approuvé cette mesure. Préoccupée par l'éternelle question de la fin et des moyens elle exige que « la liberté de pensée soit inviolable », car « si nous agissons comme nos adversaires, comment le monde choisira-t-il entre eux et nous ? » (13). D'autre part André Léo en tant que membre de l'internationale soutient la minorité du Conseil de la Commune et n'approuve pas la création d'un Comité de Salut public, votée le 1er mai par la majorité néojacobine et blanquiste. Après la défaite de la Commune, dans son discours au Congrès de la paix et de la liberté elle constate amèrement : « plus que personne, j'ai déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes — je parle de la majorité — dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause » (14). Elle estime aussi que la destruction de la colonne Vendôme et certaines poses ou imitations révolutionnaires sont des « enfantillages » (15). Ses articles dans « La Sociale » contiennent souvent un avertissement contre l'imitation par trop aveugle de la grande révolution.
Le 8 mai André Léo proteste dans un article intitulé « La Révolution sans Femme » contre l'hostilité du général Dombrowski et d'autres officiers à intégrer les ambulancières de Montmartre à l'armée et contre leur refus d'accepter des femmes aux avants-postes. « Savez-vous, général Dombrowski, comment s'est faite la Révolution du 18 mars ? Par les Femmes. On avait dirigé de grand matin des troupes de ligne sur Montmartre. Le petit nombre de gardes nationaux qui gardaient les canons de la place Saint-Pierre avait été surpris et les canons enlevés (...) Encore quelques tours de roue, et vous n'auriez jamais été général de la Commune, citoyen Dombrowski ».
Or, pour André Léo, les républicains et révolutionnaires sont depuis quatre-vingts ans bien inconséquents: « Ils demandent que la femme ne soit plus sous le joug des prêtres; et il leur déplaît de la voir libre-penseur. Ils veulent bien qu'elle ne travaille pas contre eux, mais il rejette son concours dès qu'elle veut agir » (16). Car, en fait, il leur faut des sujets ou tout au moins des sujettes, et ils laissent ainsi le champ libre à la réaction et au catholicisme en n'offrant pas l'alternative de l'indépendance réelle. Ils n'emploient pas toute l'initiative des femmes les plus conscientes et repoussent celles qui veulent prendre les armes pour la Révolution.
Le lendemain Rossel délégué à la guerre (et qui a parlé avec admiration du « citoyen André Léo... (17) » exprime dans une lettre ses regrets pour cette situation et demande à André Léo de lui indiquer les moyens d'y remédier. Celle-ci lui soumet l'idée du Dr Jaclard de fonder des ambulances spéciales dirigées par des chirurgiens sans préjugés antiféministes et quelques jeunes femmes diplômées de l’école de médecine de Paris. (18)
Au moment de la démission de Rossel, quand tout le monde crie à la trahison elle prend sa défense dans « La Sociale » et lance des attaques violentes contre le Comité Central de la garde nationale. « Y-a-t-il donc un parti pris de perdre ce qui peut sauver la révolution ? Et de conserver ce qui doit la perdre ? » (19) Dans cet article André Léo va jusqu'à soupçonner l'existence d'un complot monarchique au sein du Comité Central. Dans le climat fiévreux de ces événements qui précèdent l'attaque des Versaillais et la semaine sanglante elle réclame une enquête sur les activités de ce Comité Central « qui ne sème que le désordre » et se porte en rival du pouvoir élu.

L'ACTION DANS LES COMITÉS

Carte d'entrée à une réunion de l'Union des Femmes mai 1871

Mais André Léo ne se limite pas à ses activités de journaliste, ni bien sûr à formuler des critiques. Pendant toute la période de la Commune elle travaille avec Anna Jaclard, Sophie Poirier et d'autres au « Comité de vigilance de Montmartre » et s'occupe de la fondation de compagnies ambulancières. Son adhésion à « l’Union des Femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés » est douteuse, bien qu'un avis du comité central de l'Union dans « Le Cri du Peuple » du 2 mai affirme qu'elle en était membre pour le dixième arrondissement. De toute évidence il y avait des rivalités entre ces deux grandes organisations de femmes pendant la Commune. Ce qui est certain, c'est qu'André Léo faisait partie d'un « Comité des Citoyennes du 17e arrondissement » et voici comment elle nous décrit son action : « Nous inscrivons les citoyennes qui se présentent, soit pour les ambulances du champ de bataille ou de la ville, soit pour les fourneaux de la garde nationale aux remparts, soit pour la défense des barricades. Nous prenons des renseignements sur chacune. Dès que nous pouvons employer leurs services, nous les dirigeons, suivant l'ordre des inscriptions, sur les points où elles peuvent être utiles, en ayant soin de mettre à la tête de chaque groupe celle qui nous paraît être la plus capable et la plus sérieuse. Nous nous assurons qu'il leur est alloué un logement convenable et des vivres ». (20)
Au moment même où la Commune décrète un relèvement des salaires des instituteurs et institutrices proclamant ainsi l'égalité de salaire entre hommes et femmes, André Léo est avec Anna Jaclard, Reclus, Périer et Sapia, dans la commission chargée d'organiser et de surveiller l'enseignement dans les écoles de filles. Ils ont été nommés par Edouard Vaillant, délégué de la Commune à l'enseignement. Avec la Commune toutes les voies s'ouvrent pour en finir enfin avec le cathéchisme et la superstition à l'école, avec les bonnes sœurs institutrices. Mais ce n'est que le premier pas vers l'école démocratique. André Léo préconise une éducation libérale ; l'enfant n'est pas un esclave, une propriété et plutôt que les contraintes, la persuasion, l'amour, l'expérience pourront l'amener au « gouvernement de soi-même ». Cette liberté ne doit pas être seulement la négation des anciens préjugés mais transmettre par l'exemple et la pratique les principes démocratiques. Et, bien entendu, aucune distinction ne peut être apportée entre les deux sexes. (21)

Barricades rue des Batignolles, mai 1871

Durant le siège et la Commune André Léo est souvent parmi les oratrices des clubs où elle expose ses idées socialistes. Et celle qui a combattu pour la cause de la Commune va être fidèle à son engagement jusqu'au bout. Pendant la semaine sanglante elle participe à la lutte aux barricades et se bat avec Louise Michel aux Batignolles, quartier qu'elle a longtemps habité. Comme ses camarades elle n'échappe pas aux calomnies, à la diffamation et à la haine des Versaillais. Son origine sociale ne la met pas à l'abri des injures que les vainqueurs réservent aux femmes. Le journal « La Liberté » du 30 septembre 1871 trace ce portrait peu flatteur : « Mme André Léo est une grosse commère, brune, bourgeonnée, haute en couleur, le front bombé, l'œil gris et pleurard, la voix rauque. On la prendrait volontiers pour une marchande de tabac de la rue St-Martin. Elle a essayé autrefois de faire la grande dame, la femme comme il faut et s'est trop vite aperçue que ses efforts réussissaient seulement auprès des collégiens naïfs ou des habitués inexpérimentés du Café de Madrid — encore ceux-ci avaient-ils parfois en parlant un petit ton de sans-gêne pas rassurant du tout pour sa dignité. La bonne dame a mis le comble à sa réputation communarde en publiant dans « L’Affranchi » une espèce de roman qu'elle a osé intitulé « LesBons Bougres ». C'était aux plus beaux jours de la Commune, il fallait flatter la clientèle d'un journal dont le directeur n'était rien moins que le ministre des Affaires étrangères (22). Ah ! quelle mascarade réussie et comme on en pourrait parler longtemps encore si ce n'était pas si triste au fond. » Le Figaro affirme qu'André Léo a été arrêtée interrogée et relâchée et il a même mêlé à des extraits d'articles des lignes lui faisant demander des fusillades. A cette somme de mensonges il ajoute un discours prononcé à la chute de la colonne Vendôme et André Léo portée en triomphe par la foule.

DEFENSE DE LA COMMUNE


Benoît Malon (1841-1893)Le 17 juin 1871 un mandat d'arrestation est lancé contre André Léo qui se tient cachée chez un ami Faubourg Montmartre (23). Mais elle réussit à échapper à la répression des Versaillais et à se réfugier avec Benoît Malon en Suisse, où elle va immédiatement reprendre la lutte et la plume. Du 25 au 29 septembre 1871 la « Ligue de la Paix et de la Liberté », organisation de bourgeois libéraux fondée en 1867, tient à Lausanne son 5e Congrès. André Léo est invitée à y assister et lui est garantie « pleine et entière liberté de discussion ». Dans cette invitation, adressée également à d'autres proscrits (Paule Minck, Gaillard père, Louis Marchand, Adolphe Clémence), elle voit un moyen de faire connaître la vérité. Son discours « La guerre sociale » est peut-être la première grande défense publique de la Commune par un de ses membres. Moins de quatre mois après la fin de la semaine sanglante, André Léo accuse avec force arguments les Versaillais des crimes qu'ils veulent attribuer aux communards. « De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris ? De pillage, de meurtre, d'incendie. Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec l'argent de la France. Il n'y a pas eu de pillage. (...) Les meurtres, il n'y en a pas eu sous la Commune, sauf l'exécution aux avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces tout ce pastiche de 93, que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases, en décrets. Ce fut de la pose. La loi des otages ne fut pas appliquée, grâce à la minorité. (...) La loi des otages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22). Ces exécutions eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Rigault et de Ferré, deux des plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque-là n'avaient cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes. Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et deux nuits de fusillades versaillaises ; qu'après deux jours et deux nuits, pendant lesquels les gens de l'ordre avaient fusillé, par centaines, les prisonniers faits sur les barricades, des hommes qui avaient déposé les armes, des femmes, des adolescents de quinze et seize ans, des gens arrachés à leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe ? On n'avait pas le temps d'y regarder de près. On tuait en tas ; on recourut, pour aller plus vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement funèbre, au Luxembourg où, sur les trottoirs, le long des grilles, les pieds glissaient dans le sang ; à la caserne Lobau, dans le quartier Saint-Victor, du côté de la Villette...
« Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points certains doivent être établis :

« 1. Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.
« 2. Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.
« 3. Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur les défenseurs. Il fallait donc ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou abandonner le combat.
»

La guerre sociale [Texte imprimé] : discours prononcé au Congrès de la paix à Lausanne (1871) / par Mme André Léo (L. de Champceix) Publication : Neufchâtel : impr. de Guillaume fils, 1871 (Source Gallica – BNF) (Lire la Guerre sociale) 

Abordant la question de la violence André Léo attaque ici les deux blanquistes Raoul Rigault et Théophile Ferré, tous deux membres de la majorité de la Commune. Ferré et Rigault appartenaient à la commission de la sûreté et furent élus délégués à la police. Rigault devint plus tard procureur de la Commune et se signala par « une grande vigilance révolutionnaire » et une « extrême violence formelle ». Claris, dans son livre sur la proscription française en Suisse, n'apprécie point cette critique de la part d’André Léo et la qualifie d’« épithète malheureuse adressée à [...] deux hommes qui ont su mourir ». (24)
Après avoir apporté la réfutation des crimes dont les Versaillais accusent la Commune, André Léo révèle le complot monarchique qui est à la base de la double trahison de la France, envers les Prussiens et envers le peuple de Paris. Elle explique que les monarchistes se sont alliés aux républicains conservateurs parce que tous craignent le peuple et pardessus tout une république démocratique et populaire. Les princes n'ont pas de patrie et les conservateurs préfèrent encore «l'ordre» d'une monarchie constitutionnelle à la république sociale, tous peuvent donc s'entendre avec Bismarck. De plus, ils ont tous intérêt à provoquer et à réprimer le peuple parisien. Les monarchistes de tous genres, car sinon où placer le trône ? Pour les soi-disant républicains du 4 septembre, les « Jules » (J. Trochu, J. Favre, J. Grévy, etc.), leur première crainte n'est pas l'ennemi national, c'est la démocratie populaire. Après tout, dit André Léo, Guillaume est un roi, entre rois et conservateurs on s'arrange toujours ; le pis est de payer, et c'est le peuple que cela regarde. Ainsi, face au danger populaire, les conservateurs (monarchistes ou républicains se retrouvent, oubliant leurs ressentiments et leurs divisions.
« Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment ? » demande André Léo. La division des démocrates libéraux et des socialistes est due au désaccord sur la question de la propriété et du capital, mais en vérité « toute la bourgeoisie moyenne et pauvre souffre autant que le peuple du régime actuel du capital » ; et elle poursuit : « Une doctrine qui proclame les droits des déshérités, qui rend la société responsable des vices du pauvre [...] et déclare le bonheur possible pour tous, doit nécessairement attirer à elle [...] non pas seulement le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre actuel ». Non sans un certain idéalisme ou naïveté qui consiste à surestimer la bonne volonté comme raison suffisante de l'action, elle propose une union entre tous les démocrates.
« Et cependant je persiste à le croire, un traité d'alliance serait possible qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun, réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on peut se diviser : toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage, de réunion ; la liberté communale à fonder ; l'impôt unique et progressif ; l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et, enfin et surtout peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale ».
Mais, malgré la garantie de la libre discussion, André Léo ne peut finir son discours. Cette assemblée de libéraux qui luttent contre la guerre dans le monde se refusent à entendre un langage qui parle de guerre civile et de lutte des classes. Sous prétexte que l'orateur n'est pas dans la question, le président lui interdit simplement la parole. Cependant, ce congrès aura quand même servi de tribune aux exilés, et un journal belge note à la fin de son rapport sur le congrès qu’André Léo, « avec son courageux discours, a fait boire la dernière des hontes aux chefs autorisés du parti républicain français, MM. Louis Blanc, Quinet et autres » qui se sont récusés à ce débat et « qui portent bien allégrement le deuil de Paris » (25).
Avec sa participation sous le Second Empire et la Commune s'achève cette première partie de la vie d'André Léo. Notre travail continue sur la militante et l'écrivain de l'exil et du retour en France.

Inge Tryml

L’article de Inge Tryml est paru dans La Commune Revue d’Histoire de l’Association des Amis de la Commune 1871, N° 16 – Janvier 1982.

Annexe Bibliographie André Léo

 

(1) L'article est paru dans Le Progrès de Lyon du surlendemain 10 octobre 1864. Il est cité intégralement dans les œuvres complètes de Jules VALLES. Livre Club Diderot. Tome IV pages 578 et suivantes.
(2) Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle, LAROUSSE et BOYER. L'article sur Mme CHAMPSEIX prend trois colonnes et presque toute la page 905 du volume III alors que dans le volume X publié après la Commune (1873) au nom d'André LEO l'on trouve uniquement : « Pseudonyme littéraire de la romancière française Léonie CHAMPSEIX » et aucun renvoi. Il est possible d'y voir un oubli volontaire envers une communarde proscrite.

(3) D'après S. FROUMOV La Commune de Paris et la Démocratisation de l'École, Edition du Progrès.

(4) Edith THOMAS Les Pétroleuses NRF Galimard 1963.
(5) Dans Le Droit des Femmes.

(6) Le fait est rapporté par LEFRANÇAIS dans Souvenirs d'un révolutionnaire (Ed. de la Tête de feuilles, p. 245).
(7) Simone de BEAUVOIR dans Le Deuxième Sexe porte sur lui un jugement très flatteur : « Ce fut Léon RICHER qui fut le véritable fondateur du féminisme ». Idées Gallimard. Tome l, p. 157. Mais son nom était bien RICHER et non Léon RICHIER comme il apparaît.
(8) Citation de l'article La part des Femmes de Léon RICHER le 1er mai 1869.

(9) Extrait d'une Causerie politique qu'Arthur ARNOULD fait dans chaque numéro pour indiquer à ses lectrices qu'elles ont intérêt à suivre l'actualité politique, celle-ci pouvant décider de la vie de leurs maris et de leurs fils.
(10) Par Démocrates nous entendons ici avec André LEO les républicains ainsi que les socialistes. Le mot démocrate était à cette époque étroitement lié au souvenir de la grande Révolution. Voir Jean DUBOIS : Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, Librairie Larousse, Paris 1962.

(11) La Commune du 9 avril 1871.
(12) Ce manifeste publié dans La Commune du 10 avril 1871 fut également répandu en province sous forme de tracts à plus de cent mille exemplaires ! MALON rapporte qu'il fut reçu avec faveur par les paysans ; dans La troisième défaite du Prolétariat Français, Neuchâtel, 1871, p. 169.
(13) La Sociale du 22 avril 1871.

(14) La Guerre civile, discours prononcé au congrès de la Paix et de la Liberté à Lausanne, tenu du 25 au 29 septembre 1871, p. 5.

(15) Ibid. p. 13.

(16) Dans La Sociale du 8 mai 1871.

(17) Cité par Malon dans La troisième défaite… p. 272.
(18) Au citoyen Rossel, délégué à la guerre, dans La Sociale du 9 mai 1871.

(19) La Sociale du 15 mai 1871.

(20) La Sociale du 9 mai.

(21) Ainsi elle s'exprimait déjà dans un article du 10 juillet 1869 dans Le Droit des Femmes lors de la fondation d'une école primaire. Ces idées seront reprises dans une contribution pour L'Almanach du Peuple de 1873.
(22) L'article fait allusion au délégué de la Commune aux relations Extérieures, Pascal GROUSSET, qui était également rédacteur en chef de l'Affranchi.
(23) Archives de la Police : Dossier BA 1008.

(24) La Guerre Sociale, p. 6 et suivantes.
(25) Liberté du 4 octobre 1871.