ALPHONSE HUMBERT : LA RIGUEUR DU TÉMOIGNAGE
Alphonse Humbert, Mon bagne, Éd. de la Sorbonne, 2025.

Une voix nous vient de cette terre de travaux forcés transformée dans la précipitation par une loi de 1872 en terre de déportation politique, celle d’Alphonse Humbert par son livre Mon bagne, aux éditions de la Sorbonne. Il s’agit du recueil des articles publiés à son retour de Nouvelle-Calédonie dans Le Mot d’ordre et L’Intransigeant. Il est un peu oublié Humbert. Pourtant, il fut député du 15e arrondissement, une place porte son nom dans le quartier de Javel.
Il écrit dans La Marseillaise. Républicain blanquiste sous le Second Empire, il figure avec Vaillant et Vallès parmi les 140 signataires de l’Affiche rouge Place au Peuple, place à la Commune de janvier 1871. Il lance Le Père Duchêne avec le ton de celui de la Révolution française. Arrêté en 1872, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité en Nouvelle-Calédonie.
L’ouvrage relate avec précision le processus de transfert au bagne, son voyage humiliant de Paris à Toulon. Tout est décrit : la structure du complexe, l’architecture des salles, le signalement, la distribution des corvées et des rations, le supplice de la corde, les poux, les forçats et leurs projets d’évasion, sur la Virginie, la vie à bord, les conditions d’hygiène, d’alimentation, les tensions entre les militaires et les médecins.
Un processus d’humiliation
La seconde partie se déroule en Nouvelle-Calédonie. Le débarquement à l’île Nou, l’humiliation, le rappel du règlement, la bêtise des surveillants, les corvées, les corrections. Les condamnés sont considérés comme des racailles et non des prisonniers politiques. Humbert souffrira des conditions de travail, son corps n’est pas habitué aux travaux des routes, au climat. Son métier de journaliste lui permet de rédiger un texte clair pour s’en tenir aux faits. Ainsi, il expose le martyre de Gustave Maroteau, embarqué phtisique. Victor Hugo intervient en sa faveur, en vain. Il décède le 18 mars 1875. C’est sur ce décès tragique que s’achève le récit d’Alphonse Humbert comme un ultime hommage.
Il bénéficiera d’une amnistie en 1879 et dès son retour à Paris, son combat sera celui de la dénonciation des conditions du bagne. Dans L’Intransigeant de Rochefort commence la publication de Mon bagne en feuilleton. Ce témoignage est complété par des illustrations dessinées par le géographe Émile Giffault déporté, des lettres plus intimes, un lexique de termes argotiques. Un livre à rapprocher par la rigueur de son analyse du livre de Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, qui préfigure Au bagne et Dante n’avait rien vu d’Albert Londres. Tous trois journalistes.
FANCIS PIAN
GUSTAVE COURBET : CORRESPONDANCE AVEC MATHILDE
Gustave Courbet : Correspondance avec Mathilde. Édition de L. Carrez, P.E. Guilleray, B. Hartwig et L. Madeline. Arts et artistes éditions Gallimard/ Ville de Besançon, coll. « Arts et artistes » 2025.

Dans le n° 103 de notre bulletin, Eugénie Dubreuil, une de nos amies, artiste, nous a éclairés sur l’arnaque amoureuse dont a été victime Gustave Courbet. Elle nous a présenté l’exposition présentée à Besançon du 21 mars au 21 septembre 2025. Elle en rappelle l’origine : en vidant les greniers pour un inventaire, les bibliothécaires de Besançon retrouvent 116 lettres échangées entre le 21 novembre 1872 et le 2 mai 1873 par Mathilde Carly de Svazzema, « rouleuse d’hommes » et Gustave Courbet « chaste et pudique ».
Cette note de lecture a pour objet de mettre en valeur la constellation de talents et de compétences pour l’édition de cette correspondance. Cette collaboration est aussi remarquée par Daniel Grojnowski* dans Les Lettres françaises : « Cette édition est remarquablement déchiffrée, établie, et annotée. Il faut remercier la ville de Besançon et la collection « Arts et artistes » des éditions Gallimard. »
La première partie de l’ouvrage permet de préciser tout le contexte des échanges, à la fois par rapport à l’histoire (La Commune est primale et les tourments judiciaires ne sont pas terminés), à l’art de Courbet (peindre la femme, le « régionalisme », la matérialité, sexe et nature…), les vies de Gustave et de Mathilde (leurs entourages)…
Publier ou pas ? « Le caractère sexuellement explicite, le voyeurisme pur et dur sont sacrément présents. La propre sexualité de Courbet, même aujourd’hui, est largement absente de ses biographies » constate Petra ten-Doesschate Chu dans l’avant-propos.
Publier.
Car « la politique, le sexe, mais aussi l’inquiétude, le rapport à la femme, au modèle affleurent sans cesse dans cette correspondance ».
La troisième partie est riche de notes : 120 annotations pour les 25 lettres de Courbet, 235 notes en rapport avec la sexualité, 553 pour la correspondance. Notes éclairantes.
Six œuvres de Courbet sont reproduites et une quinzaine de photos rendent compte de la graphie.
MICHEL PINGLAUT
*Daniel Grojnowski Une passion fantasmée : de Mathilde à Courbet (et vice versa) Les Lettres françaises. N° 79-80 juillet-août 2025
ÉLISÉE RECLUS & LA SOLIDARITÉ TERRESTRE
Roméo Bondon, Élisée Reclus & la solidarité terrestre, Éditions Le Passager Clandestin, 2025.

On connaît mieux désormais Élisée Reclus, géographe et humaniste, cet anarchiste au grand cœur. Ici même, dans ce bulletin, quelques articles récents lui ont été consacrés. Ses combats multiples pour l'émancipation des hommes, l'abolition de l'esclavage, l'association de la nature et de l'homme, entre autres combats, s'inscrivent tous dans son travail scientifique.
Son engagement a toujours été aussi politique : du socialisme mutualiste au communisme libertaire, sans jamais renier aucun de ces termes, Élisée Reclus fut un infatigable militant des droits de l'homme et de la femme.
Le petit livre de Roméo Bondon est éminemment pédagogique autant qu'il est précis et rigoureux sur son sujet.
D'abord la préface, élégiaque et admirative, portraiture Reclus en homme de terrain et de convictions et situe bien le personnage hugolien dans les combats de son temps. Dans le nôtre également.
Ensuite le livre propose quelques vignettes qui ponctuent le parcours scientifique et militant du grand homme.
Retenons parmi elles la biographie proprement dite du voyageur géographe en Amérique du Nord et en Amérique du Sud. Elle est inaugurale. Le géographe sensualiste, sensible aux couleurs et à l'odeur de la terre, découvre, en même temps que l'espace naturel, la condition terrestre, la condition des hommes sur terre. Autant dire également qu'Élisée Reclus devait logiquement rencontrer les espoirs et les idéaux de la Commune, dont il fut toujours un ardent défenseur.
Ce point est très bien mis en évidence par l'auteur qui souligne ainsi la familiarité du géographe avec les thématiques politiques et internationalistes de l'époque. Proudhon, Kropotkine, Louise Michel, Courbet et Bakounine, pour ne citer qu'eux, sont ses amis et ses références.
Il en paiera le prix, de condamnations en exils, de fuites en désenchantements, mais jusqu'au bout, dans le temps d'une vieillesse mélancolique, Élisée Reclus sera engagé et militant. Le livre de Bondon retrace une magnifique leçon de courage et de volonté au service d'une société fraternelle.
Élisée Reclus fut un précurseur. Les quelques textes choisis en fin de volume illustrent bien ce fait que ses combats sont encore les nôtres, individuellement et collectivement.
En conclusion, cette belle phrase, tirée de sa correspondance (1905), qui vaut programme et projet : « Les deux puissantes attractions qui me rattachent fortement à l'existence […] sont d'abord l'affection, la tendresse, la joie d'aimer, le bonheur d'avoir des amis et de leur faire sentir qu'on les aime, qu'on ne leur demande rien que de se laisser aimer, et que toute preuve d'affection est un ravissement gratuit. Puis vient l'étude de l'histoire, l'enchaînement des choses... »
JEAN-ÉRIC DOUCE
LA COMMUNE DE MARSEILLE
Michèle Bitton, 1871 La Commune de Marseille, du drapeau rouge au bagne calédonien. Disponible à la librairie Transit 51 Bd de la Libération, 13001 Marseille.

Les nuances d’un drapeau
Michèle Bitton, dans son nouvel ouvrage, après celui consacré à Gaston Crémieux, nous invite à revivre ces journées de liberté et de luttes qui ont animé Marseille du 23 mars au 4 avril 1871. Son livre 1871 La Commune de Marseille, Du drapeau rouge au bagne calédonien se caractérise par le sérieux de la recherche et des références. Dès la chute de Louis-Napoléon, la mobilisation républicaine se traduit par des manifestations, des grèves. Fin mars 1871, Gaston Crémieux, avocat, journaliste à L’Égalité, appelle à la solidarité avec Paris dans une réunion à L’Eldorado dès le 22 mars.
À partir des proclamations, des affiches, des articles de presse, largement reproduits dans son ouvrage, Michèle Bitton expose les positions au sein de la commission départementale provisoire des Bouches-du-Rhône, installée à la préfecture et se substituant à l’autorité préfectorale durant treize jours. Les divergences ne tardent pas à apparaître avec les sensibilités animant la Garde nationale de Marseille, le conseil municipal. Les échanges entre Crémieux au nom de la commission départementale et le conseil municipal démontrent les défections rapides et les ralliements à l’autorité versaillaise. Dès le 26 mars, le général versaillais Espivent de la Villeboisnet organise ses troupes en vue de l’état de guerre. Il n’y aura pas de pitié, le prélude à la répression parisienne.
L’arrivée de trois délégués parisiens, militants de l’AIT, accueillis aux cris de « Vive Paris ! Vive la République ! » incite à une radicalisation des positions. Thiers déclare le 1er avril : « L’armée va entrer en force à Marseille et tout terminer ». L’état de siège est proclamé le 3 avril, les troupes versaillaises entrent dans la ville au cours de la nuit. La division de la Garde nationale empêche toute réaction efficace.
La justice militaire organise la répression pendant 5 ans, les dénonciations vont bon train. Les premières condamnations à mort sont prononcées le 28 juin 1871, au premier rang Gaston Crémieux, fusillé le 30 novembre 1871. D’autres acteurs seront déportés.
Michèle Bitton souligne le caractère radical et révolutionnaire de ce mouvement, tout en relevant les maladresses et les atermoiements des responsables. Un précieux travail de recherche et d’analyse.
Francis Pian
Pour en savoir plus sur la Commune de Marseille, allez sur le site de Michèle Bitton : https://marseille1871.fr/
RITON-LA-MANIVELLE
Jean-Michel Auxière, Riton-la-Manivelle, chanteur public à Paris et ailleurs… L’Harmattan, 2025.

Jean-Michel Auxière a écrit une biographie de Riton. Nous le connaissons tous bien : il chante lors de nos initiatives, particulièrement à la fête de la Commune. Il est toujours accompagné de son orgue de Barbarie.
Le livre permet de mieux faire connaissance avec un des derniers chanteurs de rue aux multiples facettes : champion de kendo, acteur, auteur de chansons…
Riton chante des chansons populaires, souvent engagées. Vous trouverez les paroles de nombreuses chansons dans ce livre.
MARIE-CLAUDE WILLARD
LA COMMUNE DE PARIS, VIVANTE ET CLIVANTE
Michel Winock, La Commune : La guerre civile des Français, Éd. Gallimard, 2026.

Que pouvons-nous apprendre ? La publication d’un ouvrage synthétique dont l’auteur donne du sens aux faits et propos est toujours à saluer. Nous allons en deçà et au-delà du 18 mars 1871 pour analyser la guerre civile des Français selon le sous-titre. La Commune affiche un triple visage : républicain, ouvrier et patriotique, dans une France déchirée.
Paris, le bivouac des révolutions
Le 19e siècle, entre la chute de Napoléon 1er en 1815 et celle de son neveu en 1870 à Sedan, est un peu flou : Empire, Restauration, les différentes formes de monarchies, République, à nouveau Empire… les révolutions de 1830, de 1848… Michel Winock synthétise ces années avec la montée du mouvement ouvrier et socialiste, la place de la bourgeoisie et le développement d’une économie outrageuse, exploiteuse des prolétaires. Les louvoiements d’Adolphe Thiers restent à analyser. Lui dont Chateaubriand estimait qu’il « comprenait tout hormis la grandeur ». Thiers est le responsable direct de la mort de milliers de Parisiennes et de Parisiens, de la destruction de quartiers, d’infrastructures pour le plus grand soulagement de la bourgeoisie versaillaise.
Après le siège de 1870-1871, les Parisiens refusent l’armistice et l’arrêt des combats. Thiers se méfie, veut reprendre les canons, désarmer la Garde nationale. C’est l’affaire des canons de Montmartre. L’insurrection est en marche et comme il l’avait proposé en 1848 à Louis-Philippe, il évacue Paris pour le réinvestir par les armes et punir ce peuple qu’il méprise.
Agir sous le feu des versaillais
Sous le feu versaillais, les communards impulsent des services suivant des principes démocratiques, dans l’enseignement, la gestion des entreprises, le droit du travail. Relisons le programme de la Commune du 19 avril pour en mesurer la lucidité.
Michel Winock évoque la vie festive, les débats dans les clubs, la place des femmes, la liberté de la presse avec Le Cri du peuple de Jules Vallès. Malheureusement, la confusion et les rivalités dans les différentes instances, les trahisons, portent des coups fatals à la Commune. La Semaine sanglante fut effroyable et le nombre exact de victimes est à jamais inconnu.
Cette Commune de Paris clôt le cycle des révolutions en France et devient un mythe universel. Après l’amnistie de 1880, certains réinvestissent le combat politique, la Commune est vivante et ce livre le démontre.
Francis Pian
Nous avons récupéré plusieurs exemplaires de deux livres épuisés que vous pouvez vous procurer à l’association :
JULIEN DE BELLEVILLE…
de Raoul Dubois, qui fut un vice-président très investi dans notre association.

Julien a 15 ans et nous raconte la défaite, le siège, la Commune et la répression à travers son vécu.
Le récit de Julien est suivi d’extraits du Journal officiel et de nombreuses photos.
Ce roman est parfait pour faire connaître la Commune aux adolescents.
BARRICADES, RÉVOLTES ET RÉVOLUTIONS AU 19E SIÈCLE …
de Maurice Moissonnier et Claude Willard.

Cet ouvrage très richement illustré fait une analyse critique des révolutions de 1830, 1848 et 1871.
Les images montrent la vie quotidienne, les luttes sociales et révolutionnaires.
Marie-Claude Willard







