On sait que de nombreux proscrits ou contumaces des tribunaux Versaillais avaient cherché refuge en Angleterre, en Suisse, en Belgique et en Hollande. On sait tout autant qu’un certain nombre de révolutionnaires hongrois, tel Frankel, délégué au Commerce, ou Gyôrôk, commandant d’artillerie qui participa à la défense du fort d’Ivry, furent des militants actifs et estimés de la Commune.
On ignore plus souvent qu’un certain nombre de communards, et non des moindres, se retrouvèrent en Hongrie, en dépit du régime semi-féodal et obscurantiste qui présidait alors aux destinées de ce pays, et y vécurent dans des conditions satisfaisantes. Un spécialiste hongrois de l’histoire de la Commune, André Lazar, le rappelle fort opportunément dans Nouvelles études hongroises, revue publiée avec l’assistance de l’U.N.E.S.C.O. (1) C’est à son article très documenté que nous emprunterons les éléments de cette note.



Elisée Reclus (1830-1905) photographié par NadarÉlisée Reclus séjourna durant plusieurs mois en Hongrie où l’Académie des sciences, cependant fort réactionnaire, l’admit parmi ses membres en 1881. Élisée Reclus, dont on connaît le caractère puritain et les convictions anarchistes, avait d’abord trouvé asile en Suisse d’où il rendit visite à Kossuth qui se trouvait à Turin. Il partit ensuite pour la Transylvanie où il avait été invité par la famille des comtes Teleki, amie de Michelet et profondément francophile, ainsi que par Attila de Gérando, également membre de cette noblesse hongroise libérale et nationale, cultivée et éprise des idées (le progrès, qui ne s’était pas encore remise de l’échec sanglant de la Révolution de 1848.

Louis-Auguste Rogeard (1820-1896)Parmi les combattants de la Commune qui s’établirent en Hongrie pour de longues années et qui fréquentèrent les mêmes milieux, André Lazar cite Auguste Rogeard et la famille Tinayre. Rogeard était un normalien qui avait été professeur de lycée et écrivain. Persécuté par le pouvoir bonapartiste (il avait refusé de prêter serment à l’empereur), il avait mis son érudition et sa plume au service de l’opposition républicaine et socialiste. En 1852, il avait publié son premier pamphlet : Le 2 décembre et la morale. En 1864, il lance la revue La rive gauche qui publie sous la direction de Charles Longuet la traduction des statuts de l’Internationale (rédigés en anglais). Condamné à cinq ans de prison par contumace, Rogeard se réfugie en Belgique, au Luxembourg, puis à Londres, enfin à Madrid et en Suisse.
Il rentre en France en 1870, participe aux combats de la Commune, se dépense sans compter dans la presse, est condamné à mort par contumace pour avoir été secrétaire du préfet de police. Il se rend à Vienne d’où il est expulsé en 1873. Et le voici en Hongrie où chose assez étrange, il est connu depuis 1865 car la presse libérale a beaucoup parlé de ses brochures. Ses Propos de Labiénus avaient été traduits en hongrois sous le titre Anti-Caesar, en 1865, l’année même de leur parution en France !
Rogeard va donner des conférences littéraires et politiques dans les salons de la noblesse et de la bourgeoisie libérale avec un succès inimaginable (il faut rappeler que la société cultivée parlait alors couramment le français). Il séjourne à Budapest, puis en Transylvanie. Il revient en France dans les années 80. Il meurt à peu près oublié — sauf par Longuet et quelques-uns de ses camarades — le 7 décembre 1896.

Couverture de "La Misère", roman de Louise Michel et de Victoire Marguerite Tinayre (Jean Guêtré), avec les illustrations des deux fils Tinayre, Louis et Julien

Victoire-Marguerite Tinayre, née Guerrier (1831-1895)Les Tinayre, et surtout Victoire-Marguerite Tinayre, sont sans doute plus connus du public français que Rogeard. Mme Tinayre, comme on l’appelait sous la Commune, était une romancière populiste dont les ouvrages (signés Jules Paty) valaient plus par les bons sentiments que par leurs qualités littéraires. Dès1865, elle fréquente le local de 1’Internationale et la Fédération des Sociétés ouvrières.
Pendant la Commune, elle est ambulancière, s’occupe d’éducation, devient inspectrice générale des livres et des méthodes d’enseignement dans les écoles de filles. Avec son mari (clerc de notaire) elle se dévoue pour les blessés au cours de la Semaine sanglante. Ils sont arrêtés tous les deux, incarcérés. Jules, le mari, totalement innocent de tout crime, fut fusillé. « Le colonel qui interrogea Victoire, écrit André Lazar, fut pris de remords et fit libérer la survivante. »
Mme Tinayre part immédiatement pour la Suisse. Ses nombreux enfants (ils sont 5) sont dispersés à travers l’Europe. L’un d’eux, Louis, a été envoyé en Hongrie où la famille Adler l’a pris en charge. Celle-ci invite Victoire à le rejoindre. Elle a alors cinquante-cinq ans. Elle est accueillie par un médecin de Nagykaroly, le Dr Grünhut, puis par la famille Lang.
Elle songe à s’établir en Hongrie avec ses enfants pour s’y livrer à l’agriculture. Mais Louis apprend le dessin auprès d’un peintre hongrois, Klimkovics, et un autre des fils, l’aîné, Julien, en fait autant auprès du graveur Odön Alexi. Victoire, elle, donne des leçons de français. Elle revient en France au début de 1880. Elle mourra le 8 août 1898. André Tinayre (un autre de ses fils) retourna en Hongrie pour y enseigner le français à Debrecen, puis pour y remplir les fonctions de vice-consul de France à Budapest.

Pierre Durand

L’article de Pierre Durand est paru dans La Commune Revue d’Histoire de l’Association des Amis de la Commune 1871, N° 4 – septembre 1976.

(1) André Lazar a publié une bibliographie de Louise Michel en langue hongroise. L’article de lui auquel nous nous référons a paru dans Nouvelles études hongroises, n° 10, 1975.