Une importante campagne publique en faveur de la panthéonisation de George Sand se déroule rassemblant des personnalités d’horizons divers, auteurs, éditeurs, enseignants, universitaires, représentants du monde des arts et du spectacle jusqu’à des responsables politiques.

 Portrait de George Sand (1804-1876) par Nadar, mars 1864

Portrait de George Sand (1804-1876) par Nadar, mars 1864

George Sand a été une autrice féconde du XIXe siècle pratiquant les genres avec bonheur : roman, drame, théâtre, conte pour enfant, journalisme, critique littéraire. On connaît aussi ses relations et sa correspondance – elle aurait écrit plus de 40.000 lettres – entretenues avec de nombreux auteurs, artistes, personnages politiques parmi les plus célèbres de l’époque. Si George Sand a contribué activement à la vie intellectuelle de son époque elle a aussi participé de manière active à la vie politique.
Engagée dès les années 1830 en faveur de la République, lorsqu’en 1848 éclate la révolution du 24 février, tant dans l’Indre où elle réside qu’à Paris George Sand est aux avant-postes du combat pour implanter la République. Elle la souhaite « démocratique et sociale » et se qualifie elle-même de « communiste ». Les journées de juin au cours desquelles des milliers d’ouvriers sont assassinés sur les barricades sonnent le glas des espoirs d’une transformation de la société favorable au peuple travailleur. En 1850 avec l’élection de Louis Napoléon Bonaparte comme président de la République la France s’enfonce un peu plus dans une politique de réaction. Le coup d’État de décembre 1851 installe l’Empire et une violente répression pourchasse les républicains qui refusent le viol de la Constitution : perquisitions, arrestations, menaces et persécutions se multiplient. En France, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont recherchées et arrêtées ou en fuite. Environ dix mille vont être transportées, en Guyane ou en Algérie.

Dans l’Indre, avec l’arrestation ou l’exil de près d’une centaine de militants, l’état-major républicain et socialiste est décapité. George Sand compte de nombreux proches parmi les militants arrêtés. Elle engage une campagne pour défendre l’honneur des prisonniers, obtenir leur libération ou atténuer leurs souffrances en prison, empêcher leur départ pour la déportation en Algérie, demandant aussi l’amnistie pour tous. Elle réclame l’élargissement des prisonniers « non comme une faveur… mais comme un acte de justice ». Elle profite de sa connaissance personnelle de l’Empereur, de plusieurs de ses ministres et de divers responsables de l’administration impériale pour, pendant quatre mois, de janvier à avril 1852, faire des démarches, demander des audiences, rendre des visites et se démener pour sortir ces militants de prison. Ses multiples interventions permettent de libérer certains et d’obtenir un adoucissement de peine pour d’autres.

20 ans plus tard, l’attitude de George Sand est toute autre face à la Commune de Paris qui est à ses yeux « une chimérique insurrection (1) ».

Alors que les Parisiens sont engagés pour une république démocratique et sociale, elle leur tourne le dos. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Les élus de la Commune, pourtant issus dans leur très grande majorité du monde ouvrier ou de celui de la petite bourgeoise travailleuse, sont mis à l’index : « D’après leurs articles et leurs décrets dans l’Officiel dont ils se sont emparés, ce sont des ânes grossièrement bêtes ou des coquins de bas étage. (2)». La Commune ? « C’est maintenant le règne des plus furieux à l’Hôtel de ville (3)». Pour George Sand, c’est « une horrible aventure qui continue. Ils rançonnent, ils menacent, ils arrêtent, ils jugent. (4) » À Paris, écrit-elle « on continue le crétinisme brutal et impudent. (5) » George Sand n’a aucun doute : « C’est une émeute de fous et d’imbéciles mêlés de bandits. (6) » Ceux qui ont organisé l’insurrection sont « déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle (7)…».
À George Sand la caricature ne fait pas peur : le comité (8) « arrête ou laisse arrêter dans la rue les gens dont la figure lui déplaît (9)… » Le mépris affiché par George Sand n’épargne pas le peuple parisien : « La foule qui les suit est en partie dupe et folle, en partie ignoble et malfaisante (10)… » On n’est pas loin de la vile multitude expression utilisée par Thiers pour justifier en 1850 l’exclusion du suffrage universel d’un tiers des électeurs qui étaient, selon lui, « partie dangereuse des grandes populations agglomérées (11)».
Pour la romancière, la Commune ce sont « les saturnales de la plèbe après celles de l’Empire (12)… », manière de disqualifier la révolution parisienne en dénonçant ses dirigeants comme menant grand train, vivant dans l’opulence, le faste voire la débauche, un thème largement mis en avant chez les contempteurs de la Commune.
George Sand évoque peu les décisions de la Commune, si ce n’est pour les railler. Ainsi le décret concernant le travail de nuit des boulangers qui « ne travailleront plus la nuit – et les vidangeurs ? (13) » ironise-t-elle. « Le premier acte de la Commune, écrit George Sand, est d’adhérer à la paix, et dans tout le cours de sa gestion, elle n’a pas une injure, pas une menace pour l’ennemi, elle conçoit et commet l’insigne lâcheté de renverser sous ses yeux la colonne qui rappelle ses défaites et nos victoires (14)…» Encore un thème à la mode en 1871 : les communards sont les complices ou agents des Prussiens. L’Internationale, ce spectre qui hante les fantasmes de l’ensemble des forces de la réaction, n’est pas épargnée : « Malheureuse Internationale, est-il vrai que tu croies ce mensonge de la force primant sur le droit ? Si tu es aussi nombreuse, aussi puissante qu’on se l’imagine, est-il possible que tu professes la destruction et la haine comme un devoir ? (15) » George Sand impute même à la Commune les conséquences de décisions prises contre Paris par Thiers et l’Assemblée nationale à majorité monarchiste. Ainsi à propos des difficultés de circulation du courrier dues au blocus de Paris par les troupes versaillaises, elle dit : « de Paris, on ne reçoit plus rien. Les insurgés n’ont pas su organiser la poste (16)… ». En revanche, elle n’a pas un mot de condamnation à l’égard de Thiers dont les menaces contre les fonctionnaires avaient fait déserter de nombreux services administratifs et publics, notamment celui de la Poste que la Commune dut quasiment reconstruire.

Une fois l’issue finale en vue elle lance son fameux : « La voilà vaincue, cette chimérique insurrection (17) » et se déclare soulagée d’être sortie de cette « crise de vomissement (18) ».

Elle qui avait toujours pris le parti des vaincus, glorifié la solidarité et l’amour de son prochain, où est passée en 1871 son empathie pour les victimes de l’arbitraire ?

Le cortège des assassinés de la semaine sanglante l’émeut peu. La répression qui déporte des milliers de communards en Nouvelle-Calédonie la laisse indifférente. Bien au contraire, elle justifie la terrible répression de la semaine sanglante dûe selon elle à la « rage » des fédérés.

En 1871, la solidarité de George Sand avec les victimes de 1851 se transforme en mise en accusation et elle embouche les trompettes de la dénonciation, du rejet et de la calomnie. Elle renvoie dos-à-dos soldats et communards : « Les soldats sont furieux et massacrent beaucoup, les autres les assassinent, les femmes les empoisonnent, c’est hideux (19) ». L’insurrection « fait encore du mal avec des bombes à pétrole. Ils [les soldats] reculent la destruction de Paris. Ils [les communards] fusillent les otages. On s’attend à apprendre des atrocités (20) ».

Pour elle, aucun doute, la férocité des soldats gouvernementaux est la conséquence de l’attitude des insurgés : « … la rage des fédérés est si épouvantable qu’elle allume la rage légale (21) » La rage légale, c’est le droit de tuer. Qui en est responsable ? Les communards : CQFD !

Le spectacle de Paris dévasté par les combats la désole : tant de monuments détruits, tant d’édifices en flamme et « beaucoup de maisons brûlées, dévastées, criblées, les otages 64 […] fusillés, voilà le côté affreux qui se confirme, des cadavres plein Paris, des gens hébétés ou fous, des victimes sans nom et sans nombre, c’est déplorable […] il paraît officiel que les femmes empoisonnaient nos (22) soldats à Paris et allumaient l’incendie avec rage, aidées de leurs enfants (23) ». Autre thème d’accusation contre les communardes : les pétroleuses.

-oOo-

Il y aurait encore à indiquer dans les écrits de George Sand bien d’autres exemples de propos allant dans le sens de ceux cités. Dès le début du conflit elle a pris fait et cause contre la Commune et pour la politique de Thiers, du gouvernement et de l’Assemblée nationale, même si elle critique le premier comme le deuxième et la troisième. La grande romancière est au diapason des auteurs de l’époque qui, à part un nombre très restreint, ont tous combattu la Commune et vomi sur elle.

Issue de la bourgeoisie, George Sand reste une grande bourgeoise et elle le revendique :

« bourgeoisie, si nous voulons nous relever et redevenir une classe, nous n’avons qu’une chose à faire, nous proclamer peuple et lutter jusqu’à la mort contre ceux qui se prétendent nos supérieurs de droit divin (24) ».

De son château de Nohant, elle est loin de la capitale pour mesurer l’état d’esprit des Parisiens et les conséquences du refus par le gouvernement de la Défense nationale de mener la guerre à outrance aux Prussiens, de peur que le peuple armé entre en révolution. Elle n’a pas vécu les souffrances d’un hiver rude marqué par la faim, elle n’était pas parmi les Parisiennes qui faisaient dès 3h du matin, dans le froid, la queue aux boucheries, elle n’a pas connu le blocus de Paris privant la capitale de nourriture et obligeant les habitants à manger les rats et les chats, elle n’a pas souffert du froid et de la maladie qui ont tué de manière anormalement élevée, elle n’a pas vu sa maison, son quartier bombardés par les Prussiens à partir du 5 janvier 1871, elle n’a pas été indignée comme la grande masse des Parisiens par les mesures vexatoires de décapitalisation de Paris, de suppression de la solde de la garde nationale, de suspension des journaux révolutionnaires et de fermeture des clubs. Elle ne peut mesurer la honte et la colère des Parisiens face à la capitulation et au défilé des Prussiens dans Paris au début mars.

Il était certainement difficile à quelqu’un de province de mesurer l’impact de ces divers facteurs et leurs conséquences sur l’état d’esprit des Parisiens au printemps 1871. Pourtant, fin 1870 et début 1871, les Parisiens avaient laissé entendre leur colère et montré leur détermination au cours de deux journées révolutionnaires, journées prémonitoires, dont l’importance a pu échapper à George Sand.

Paris « ville qui fait les Républiques » dit-elle : c’était autant cet enjeu-là en mars-avril-mai 1871 qu’en juillet 1789, septembre 1792, février 1848 ou en décembre 1851. Et à chaque époque, le monde ouvrier, les courants socialiste et républicain ont payé de la vie de milliers, voire de dizaines de milliers de victimes dans leurs rangs, leur courage politique et leur refus de l’inacceptable.

Au côté de la férocité de la réaction, il s’est toujours élevé des voix pour accompagner ces crimes, les justifier et leur donner un label de normalité. Il est regrettable que celle de George Sand se soit mêlée à ce concert. Sa lettre du 14 septembre 1871 à Gustave Flaubert – écrite au moment où se mettent en place 26 conseils de guerre pour juger potentiellement plus de 40 000 personnes arrêtées – est un véritable acte d’accusation de la Commune et des communards :

« Elle [la Commune] déclare qu’elle vient délivrer l’homme de ses entraves et de ses préjugés, et, tout aussitôt, elle exerce un pouvoir sans contrôle et menace de mort quiconque n’est pas convaincu de son infaillibilité. En même temps qu’elle prétend reprendre la tradition des jacobins, elle usurpe la papauté sociale, et s’arroge la dictature. Quelle république est-ce là ? Je n’y vois rien de vital, rien de rationnel, rien de constitué, rien de constituable. C’est une orgie de prétendus rénovateurs qui n’ont pas une idée, pas un principe, pas la moindre organisation sérieuse, pas la moindre solidarité avec la nation, pas la moindre ouverture vers l’avenir. Ignorance, cynisme et brutalité, voilà tout ce qui émane de cette prétendue révolution sociale, déchainement des instincts les plus bas, impuissance des ambitions sans pudeur, scandale des usurpations dans vergogne : voilà le spectacle auquel nous venons d’assister… »

Et pourtant, dans le même texte George Sand affirme :

« jusqu’à ce que mon cœur s’épuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié »…

La réaction de George Sand face à la Commune et ses propos représentent une tâche indélébile dans la mémoire de celle qu’on représente comme rayonnante d’altruisme et d’amour de son prochain.

Décidément, il manque un épisode pour faire d’elle une femme remarquable honorée par la Nation à travers les siècles.

Guy Blondeau

 

Notes :

(1) Lettre à Charles Poncy, 25 mai 1871

(2) Agenda de George Sand, 22 mars 1871

(3) Lettre à André Boutet, 6 avril 1871

(4) Agenda, 23 mars 1871

(5) Agenda, 10 mai 1871

(6) Agenda, 23 avril 1871

(7) Lettre à Gustave Flaubert, 14 septembre 1871

(8) Le comité central de la Garde nationale 

(9) Agenda, 25 mars 1871

(10) Agenda, 22 mars 1871

(11) Adolphe Thiers, discours du 24 mai 1850

(12) Lettre à Alexandre Dumas fils, 22 avril 1871

(13) Agenda, 24 avril 1871

(14) Lettre à Gustave Flaubert, 14 septembre 1871

(15) Lettre à Gustave Flaubert, 14 septembre 1871

(16) Lettre à André Boutet, 6 avril 1871

(17) Lettre à Charles Poncy, 25 mai 1871

(18) Lettre à Alexandre Dumas fils, 22 avril 1871

(19) Agenda, 28 mai 1871

(20) Ibid.

(21) Agenda, 29 mai 1871

(22) En parlant de l’armée versaillaise, George Sand dit « nos soldats » tout comme le 25 mai elle dit : « nous sommes maîtres de Paris »

(23) Agenda, 30 mai 1871

(24) Lettre à Gustave Flaubert, 14 septembre 1871. Notons qu’elle accorde à la bourgeoisie le droit de « lutter jusqu’à la mort contre ceux qui se montrent nos supérieurs de droit divin » mais qu’elle récuse ce même droit au monde ouvrier

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