Le 18 mars 1871, le cortège funèbre conduit par Victor Hugo tra- verse Paris pour l’enterrement de son fils au Père-Lachaise. Sur tout le parcours « des bataillons de la Garde nationale, rangés en bataille, présentent les armes et saluent du drapeau  » (1).  Deux jours  plus  tard,  Hugo  part  à Bruxelles régler des problèmes de succession et n’aura plus l’occasion de vivre les événements émotionnellement et de visu, comme ce 18 mars.

Daniel Vierge (1851-1904) Les funérailles de Charles Hugo (18 mars 1871), v. 1901-1903, Maison Victor Hugo, Hauteville House (Musée Carnavalet) 

En revanche, les directeurs de son journal Le Rappel, qui sont à Paris jusqu’à la Semaine sanglante, vont être plus favorables à la Commune que lui, qui apprend toutes les nouvelles par la presse ou par des voyageurs venus de Paris, et pas toujours bien intentionnés. Cependant Hugo ne remet pas en cause le programme des communards : séparation de l’Église et de l’État, fédéralisme et décentralisation, justice indépendante, mesures sociales, école gratuite et laïque, inter- nationalisme et patriotisme, rejoignent ses pro- pres thèmes. Mais il condamne le décret sur les otages et la destruction de la colonne Vendôme et rejette la tendance au putschisme des blanquistes comme Rigault ou des néojacobins. S’il reconnaît le droit de Paris à l’insurrection, il en conteste l’opportunité :

« Le droit de Paris de se proclamer Commune est incontestable. Mais à côté du droit, il y a l’opportunité […]. Faire un conflit à pareille heure ! La guerre civile après la guerre étrangère ! Ne pas même attendre que les ennemis soient par- tis ! Le moment choisi est épouvantable. Mais ce moment a-t-il été choisi ? Choisi par qui ? Qui a fait le 18 mars ? » (2).

Et Hugo conclut que la responsabilité incombe à la majorité de l’Assemblée de Bordeaux. Cette analyse n’est pas très éloignée de la première réaction de Karl Marx, qui pensait aussi que le peuple parisien ne devait pas tomber dans le piège tendu par Thiers (3). Hugo pense que ces événements risquent d’affaiblir la République, fortement menacée par une chambre royaliste.

L’autre reproche important qu’Hugo développe, c’est la capacité de certains dirigeants à réaliser la tâche à accomplir. Il connaît plusieurs communards. Il en apprécie certains (Louise Michel, avec laquelle il correspond depuis 1850, Flourens, Jourde, Cluseret). D’autres ne lui plaisent pas : Charles Delescluze, qui n’aime pas ce grand bourgeois qui aurait dû rester dans son île. Lorsqu’ils se rencontrent en juin 1870, à Bordeaux, dans une réunion de la gauche républicaine, l’accueil de Delescluze est glacial :

« Il affectait de ne pas prononcer mon nom et me désignait ainsi : le citoyen. Il me regardait avec des yeux de haine inexprimable » (4).

Cela peut avoir joué un rôle dans son jugement sur les dirigeants de la Commune. Il va, à partir de quelques cas, faire une généralisa- tion abusive :

« La Commune, chose admirable, a été stupidement compromise par cinq ou six meneurs déplorables » (5).

Victor Hugo au Sénat pour la loi d'amnistieProjet de loi d'amnistie de Victor HugoDans L’Année terrible, il se lamente sur cette guerre civile opposant les crimes des uns et des autres, sans voir la disproportion entre ceux de Paris et ceux de Versailles. En revanche, après la Semaine sanglante, le ton de ses poèmes change, il ne parle plus des dirigeants, mais du peuple de Paris, montre l’héroïsme du Gavroche qui revient se faire fusiller par les versaillais (dans « Sur une barricade »), le courage des hommes et des femmes qui regardent la mort sans peur (dans « Les Fusillés ») :

« Que fûmes-nous pour eux avant cette heure sombre ? / Avons-nous protégé ces femmes ? Avons-nous / pris ces enfants tremblants et nus sur nos genoux ? / L’un sait-il travailler et l’autre sait-il lire ? / L’ignorance finit par être le délire. / Les avons-nous instruits, aimés, guidés enfin ? / Et n’ont- ils pas eu froid ? Et n’ont-ils pas eu faim ? / C’est pour cela qu’ils ont brûlé vos Tuileries. »

Hugo ouvre la porte de sa maison à Bruxelles aux exilés communards, ce qui lui vaut dans la nuit du 27 mai de la voir prise d’assaut. Le 30 mai, le roi des Belges l’expulse et il se réfugie au Luxembourg. En France, une campagne haineuse se déchaîne contre lui : voici la réaction de Barbey d’Aurevilly :

« Il s’ap-pelle M. Victor Hugo. Jusqu’ici on le croyait français […]. On le croyait-et il ne l’est plus […]. Le livre de Monsieur Hugo n’est qu’une élégie enflammée, vio- lente, hypocrite et comminatoire sur les malheurs et les punitions de la Commune. De ses crimes, rien ! » Et en conclusion : « Vous pouvez renoncer à la langue française [...] Écrivez votre prochain livre en allemand » (6).

Pourtant Hugo ne renonça jamais à ce qui fut son dernier combat politique, qui aboutit à l’amnistie de 1879. Cela lui valut le soutien de la plupart des com- munards, et notamment de Lissagaray et de Louise Michel. Cette dernière lui écrit :

« On a publié votre portrait dans un journal de Nouméa et si nous sommes d’accord sur un point, c’est le respect et l’af- fection que nous vous portons. Au revoir notre maître bien aimé. » (7)

 

PAUL LIDSKY

 

(1) Victor Hugo, Carnets de la guerre et de la Commune, dans Œuvres complètes. Voyages, Robert Laffont, « Bouquins », p.1118.

(2) Victor Hugo, Lettre à Auguste Vacquerie, du 28 avril 1871.

(3) Karl Marx : « La classe ouvrière française se trouve pla- cée dans des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe aux portes de Paris, serait une folie désespérée. » (septembre 1870) dans Karl Marx & Friedrich Engels, Inventer l’inconnu, La Fabrique, Paris, p.125.

(4) Victor Hugo, op. cit., 16 juin 1870, in Œuvres complètes. Voyages, Robert Laffont, « Bouquins », p.1151.

(5) Lettre du 18 avril 1871.

(6) Barbey d’Aurevilly, Un poète prussien (13 mai 1872), Dernières polémiques, Paris, A. Savine, 1891, p. 43-48.

(7) Xavière Gauthier, Je vous écris de ma nuit, Les Éditions de Paris, 2008, p. 243.

 

Daniel Vierge (1851-1904) Les funérailles de Charles Hugo (18 mars 1871), v. 1901-1903, Maison Victor Hugo, Hauteville House (Musée Carnavalet)