La Commune écrasée, la Suisse est, après l’Angleterre et la Belgique, le troisième pays à recevoir le plus d’exilés communards : 800 environ sur 6000, dont plus de la moitié s’installa à Genève, attirée par le caractère républicain du régime, la communauté de langue et la réputation de refuge pour les proscrits poltiques. Mais le journaliste communard Aristide Jean Claris décrit la déception des exilés commu- nards à leur arrivée : « La calomnie avait fait son chemin : notre arrivée fut accueillie par des protestations et des cris de réprobation (…)

notre gouvernement accorde l’hospitalité à des assassins au lieu de les livrer à la justice de leur pays ! » (1) d’autant plus que ces réfugiés arrivaient sans argent et en piteux état ! Parmi eux Benoît Malon, Jules Guesde, Paul Brousse, Gustave Courbet, Elisée Reclus, André Léo, Paule Minck, Victorine Brocher, Maxime Vuillaume et nos deux artistes. Si l’État suisse refusa de les expulser malgré les demandes insistantes du gouvernement français, les réfugiés furent cependant soumis à une surveillance policière très vigilante.

 

JEAN-BAPTISTE NORO 1842-1909

Jean-Baptiste Noro (1842-1909) - Photo dédicacée à Jules Perrier (Source : Le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article67214 )On sait peu de chose sur ce peintre, né dans la région lyonnaise dans un milieu très modeste ; d’abord ouvrier peintre sur verre, il épousa à Lyon, le 3 octobre 1863, Marie Emilie Barral, née elle aussi dans une famille d’ouvriers lyonnais. Elle est beaucoup plus connue que lui grâce au témoignage qu’elle a laissé (2). Ils s’installent à Paris dans l’île Saint-Louis. Noro fréquente l’école des Beaux- Arts de Paris et devient l’élève de Gustave Courbet. Il partage les mêmes idées que son maître et peint surtout des sujets historiques : Le départ de Gambetta en ballon durant le siège de Paris (Musée de Montmartre), Envahissement de l’Hôtel de Ville par le bataillon de Belleville, journée du 31 octobre 1870 (Petit Palais). Durant la Commune, il devient commandant du 22e bataillon fédéré et « s’élève contre l’abominable férocité des soldats versaillais qui, le 11 mai 1871, fusillèrent des soldats blessés appartenant à son bataillon » (3). Noro se cache durant la Semaine sanglante, puis réussit à se réfugier à Genève en septembre 1871. Il sera condamné par contumace par le 4e conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée. Il retrouve en Suisse sa maîtresse, la célèbre femme de lettres, féministe, journaliste et oratrice socialiste Paule Minck, qu’il a connue durant la Commune. De leur liaison naîtront en Suisse deux filles, Mignon en 1874 et Héna en 1876. Sa femme Émilie le rejoint à Genève ! Ménage à trois ? Noro avait déclaré la naissance du fils qu’il avait eu d’Émilie Noro le 23 avril 1873, accompagné de deux personnalités de la Commune, Eugène Razoua et Eugène Protot. (4)

Jean-Baptiste Noro - Esquisse pour le cabinet du préfet de l'Hôtel de Ville de Paris : L'envahissement de l'Hôtel de Ville par les bataillons de Belleville (CC0 Paris Musées / Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais)Il vécut en Suisse en donnant des leçons de dessin et en faisant des portraits sur commande. Il continua à militer dans les groupes socialistes et libertaires. Curieusement, comme un autre artiste communard, Auguste Lançon, il aurait suivi comme peintre la campagne russo-turque (1877-1878). Il revient avec sa femme à Paris en 1881, après l’amnistie, et ils s’installent 5 rue Tholozé dans le 18e arrondissement. Pendant trois ans, il est professeur de dessin aux écoles d’art industriel de la ville de Paris, comme de nombreux artistes communards. Puis, nouveau virage non expliqué, pendant trois ans il va fonder des cours d’art industriel à Alger, avant de s’installer en Tunisie, à Sfax, comme professeur de dessin. Il peint des toiles marquées par le courant orientaliste : La cueillette des olives à Sfax, La rue des forgerons à Sfax, comme un autre artiste communard, Hippolyte Dubois, qui a eu une beaucoup plus belle carrière que lui à Alger. Il meurt en 1909 à Tunis, et sa femme meurt un an plus tard.

 

ANDRÉ SLOMCZYNSKI DIT SLOM 1844-1909
ANDRÉ SLOMCZYNSKI DIT SLOM (1844-1909) - photo portrait (in Lausanne ?) vers 1874Né à Bordeaux d’un père officier polonais et de mère inconnue, il fut élève de l’École polonaise de Paris. Gustave Courbet devint son maître et son ami. Comme lui, il adhère à la Commune et devient le secrétaire de Raoul Rigault, le chef de la police. Il se trouve impliqué dans l’exécution de Gustave Chaudey, ancien adjoint au maire de Paris, le 24 mai 1871, ce qui lui vaut d’être condamné à mort après la Semaine sanglante. Son ami Maxime Vuillaume, qu’il rencontre lors de leur exil en Suisse, recueille son témoignage sur cette affaire : Slom affirme qu’il n’a eu aucune initiative et que Rigault ne l’a pas informé de ce qu’il allait faire (5). Slom réussit à s’exiler en Suisse, où il retrouve de nombreux communards et assiste aux réunions politiques. Avec Vuillaume, ils font paraître à Genève un journal, Le Caprice. Il vit en donnant des cours du soir de « dessins d’imitation et d’ornementation » à Lausanne (6). Il va aussi travailler à Vevey avec Élisée Reclus, autre communard exilé, en illustrant plusieurs volumes de la Nouvelle Géographie universelle. Il continue à fréquenter son ami Gustave Courbet et fait son portrait sur son lit de mort (ce dessin fut présenté à l’exposition Gustave Courbet en mai-juin 1929, à Paris). De retour en France après l’amnistie, Slom illustre de nombreuses revues : L’Illustration, le Monde illustré, ainsi que quantité d’ouvrages publiés par Hachette, Flammarion ou Armand Colin. Il meurt à son domicile parisien, 26 avenue des Gobelins, le 27 décembre 1909. « C’était un artiste aussi original et fin qu’érudit et consciencieux » (7).

ANDRÉ SŁOMCZYŃSKI DIT SLOM - DESSIN PUME ET LAVIS D'ENCRE XIX "SERBIE"
On peut voir, à travers ces deux artistes, combien l’exil, puis le retour en France après l’amnistie, ont pu être déstabilisateurs et n’ont pas permis à leur talent de s’exprimer paisiblement et complètement.


PAUL LIDSKY

 

(1) Aristide Claris, La proscription française en Suisse, Genève,

(2) Michèle Audin, « Émilie Noro dans les prisons versaillaises », La Commune n°79, 2019, et son blog (macommunedeparis.com), qui reproduit entièrement le journal d’Émilie Noro.

(3) Article « Jean-Baptiste Noro » dans Michel Cordillot, La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’évènement, les lieux, Éditions de l’Atelier, 2021, p. 1015-1016.

(4) Pour en savoir plus, voir le blog de Michèle Audin, Paule Minck, deux ou trois choses que l’on sait d’elle. macommunedeparis.com/?s=paule+minck.

(5) Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, La Découverte, 2013.

(6) Article « Slom », dans Michel Cordillot, La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’évènement, les lieux, Éditions de l’Atelier, 2021, p. 1263-1264.

(7) La Chronique des arts et de la curiosité : supplément à La Gazette des Beaux-Arts, 8 janvier 1910.