Avec la chute de l’Empire, la plupart des républicains adoptent la Marseillaise et le Chant du départ, bien que les bonapartistes n’aient pas hésité à les utiliser juste avant et pendant la guerre pour galvaniser les énergies.

La Marseillaise chantée par Mademoiselle Agar par Gill
Censure et récupération
En effet, jusqu’en 1870, la Marseillaise était considérée comme séditieuse et le pouvoir ne tenait pas à ce qu’elle fût chantée, même sur scène, dans une pièce de théâtre. Il est assez piquant de relire ce qu’en pensait alors la « Commission d’examen des ouvrages dramatiques », c’est-à-dire la censure (rapport d’avri1 1870) : « La Marseillaise est devenue le symbole de la révolution ; ce n’est plus le refrain de l’indépendance nationale et de la liberté, c’est le chant de guerre de la démagogie, c’est l’hymne de la république la plus exaltée. Que la rue soit en mouvement, qu’une réunion publique fermente, qu’une barricade tente de se former, que l’ate1ier ou l’école s’agite, c’est le rugissement de la Marseillaise qui retentit. Les musiques militaires ne la jouent plus ; les tribunaux condamnent les perturbateurs qui dans la rue font de ce chant un cri séditieux ; le plus irréconciliable des journaux s’arme de ce titre comme d’un défi à 1a paix publique ; à Londres, si les réfugiés du monde entier fêtent à l’ombre du drapeau rouge quelque éphéméride républicaine, c’est au refrain de la Marseillaise que se portent les toasts ; tout enfin, à Paris, à l’étranger, a concouru à faire de ce chant, magnifique souvenir d’une des crises glorieuses de notre pays, le refrain le plus entraînant de la révolution européenne... » (1) 

Quel éloge dans cette condamnation ! La Commission de censure fut suivie encore cette fois-là, et la Marseillaise resta bannie. Pas pour longtemps, car son caractère patriotique pouvait servir 1’Empire dans ses préparatifs guerriers. Le chansonnier et vaudevilliste Alexandre Flan (1824-1870) l’exprime à sa manière dans une chanson à la gloire de Rosa Bordas, la populaire interprète de la Canaille et bientôt de... la Marseillaise (2) :
Bordas Rosalie née Martin dite Rosa Bordas (1841-1901)LA BORDAS
Je suis la muse du faubourg,
Je suis la Rachel de la plèbe ;
J’étais attachée à la glèbe
Quand soudain la voix du tambour
Me redresse alors que je rampe,
Me met le frisson à la peau ;
Et, dans les plis d’un vieux drapeau,
Je m’enveloppe et je me campe.

                  Je suis de toute éternité,
Ame de la Pologne ou canaille en liesse ;

Vos pères m’ont vue en déesse
De la liberté.

…Quelle gloire si j’animais

Notre immortelle Marseillaise !

Et l’Empire finit par mobiliser la Marseillaise. Les révolutionnaires ont bien compris la signification de ce revirement. Le blanquiste Tridon estime que le pouvoir impérial laisse chanter la Marseillaise dans les cafés-concerts « comme on verse du schnik avant la bataille pour soûler les soldats (...). Qu’ils chantent la Marseillaise, nous n’en voulons plus. Elle est passée à l’ennemi ? Qu’ils la gardent... » (3). C’est aussi la réaction de Vallès au moment de la déclaration de guerre: « Elle me fait horreur votre Marseillaise de maintenant ! Elle est devenue un cantique d’Etat. Elle n’entraîne point des volontaires, elle mène des troupeaux. Ce n’est pas le tocsin sonné par le véritable enthousiasme, c’est le tintement de la cloche au cou des bestiaux » (4).
Un chansonnier anonyme exprime le même sentiment (5) :

Plus tard, lorsque nul n’y songeait,
On vit des bandes policières,
Réveillant l’hymne de Rouget,
Pousser nos soldats aux frontières.
…O chanson, née sur les bords du Rhin
Dans une époque reculée,
Dont chaque mot sonne l’airain ;
Que n’es-tu morte inviolée !
Dite ainsi par de vils soudards
Dont le poing sur nous encor pèse,
Tu semblais, sur les boulevards,
Suivre à regret nos étendards...
Tu n’étais plus la Marseillaise.


Ce côté « préfabriqué » du climat patriotique n’a pas échappé non plus à un jeune professeur républicain, originaire de Picardie, Jules-Edouard Renard. Engagé volontaire, il fit la guerre puis vint se mettre au service de la Commune. Il fut attaché à l’état-major de Rossel — qu’il admirait au point de se constituer prisonnier lorsque celui-ci fut condamné à mort. J.-E. Renard fut condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée. Voici ce qu’il écrivit à Uro, île des Pins, en 1878 : « C’était en août 1870. La guerre était déclarée, la patrie envahie. Les hommes de ma génération n’avaient pu entendre les accents de la Marseillaise, sévèrement proscrite, quand, soudain, l’homme qui régnait alors sur la France, se sentant comme poussé à l’abîme par une force irrésistible, conçut le projet de galvaniser la nation en faisant chanter officiellement l’hymne immortel de Rouget de l’Isle. Alors j’ouïs la Marseillaise pour la première fois. Elle sortait, prostituée, de la bouche impure et grimaçante des policiers du dernier empire » (6).
Premier exemple de « récupération » politique de la Marseillaise...

Partition de Bonhomme parue dans le supplément du journal Le Parti SocialisteUne chanson blanquiste
Louise Michel, relatant la manifestation devant l’Assemblée le 4 septembre, écrit : « La foule chante la Marseillaise. Mais l’Empire l’a profanée ; nous, les révoltés, nous ne la disons plus. La chanson du Bonhomme passe coupant l’air avec ses refrains vibrants : Bonhomme, bonhomme, / Aiguise bien ta faux (7) !
Voici cette chanson, telle. que l’avait écrite le blanquiste Emile Dereux (8) :

BONHOMME
Ronde révolutionnaire


Bonhomme, ne sens-tu pas
Qu’il est temps que tu te réveilles,
Lonlaire,
Bonhomme, ne sens-tu pas
Qu’il est temps que tu te réveilles ?
Lonla ?
Voilà vingt ans que tu sommeilles,
Voilà vingt ans qu’à tes oreilles
La Liberté pleure et gémit.
Bonhomme,
Bonhomme,
Lève-toi, le jour luit.

   Vive la République,
      Lonlaire,

   Vive la République,
      Lonla.
   (bis)

Bonhomme, n’écoute pas
Ces tribuns que les sots admirent,
Lonlaire,
Bonhomme, n’écoute pas
Ces tribuns que les sots admirent,
Lonla !
C’est contre toi seul qu’ils conspirent,
Ce sont ceux-là qui te trahirent
En juin quand tu te levas.
Bonhomme,
Bonhomme,
Garde-toi des Judas.

Bonhomme, ne sais-tu pas
Qu’à toi seul appartient la terre,
Lonlaire,
Bonhomme, ne sais-tu pas
Qu’à toi seul appartient la terre,
Lonla !
Sans être écrits chez le notaire,
Tous tes droits, humble prolétaire,
Sont au contrat d’égalité !

Bonhomme,
Bonhomme,
Guerre à qui t’a volé !

Bonhomme, ne sens-tu pas
Qu’à tes bras on a mis des chaînes !
Lonlaire
Bonhomme, ne sens-tu pas
Qu’à tes bras on a mis des chaînes !
Lonla !
Jadis de tes mains souveraines,
De tes épaules plébéiennes,
Tu jetas la Bastille en bas!
Bonhomme,
Bonhomme,
Qu’as—tu fait de tes bras ?

Bonhomme, n’entends-tu pas
Le voisin railler ta misère !
Lonlaire,
Bonhomme, n’entends-tu pas
Le voisin railler ta misère!
Lonla !
Il dit que ton sang dégénère,
Ton âme, autrefois si fière,
S’affaisse aujourd’hui dans la peur!
Bonhomme,
Bonhomme,
Qu’as-tu fait de ton cœur ?


Bonhomme, n’entends-tu pas
Un refrain de chanson française,
Lonlaire,
Bonhomme, n’entends-tu pas
Un refrain de chanson française,
Lonla !
C’est celui de la Marseillaise,
Celui qui fit quatre-vingt-treize!
A ce chant-là laisse l’outil.
Bonhomme,
Bonhomme,
Va chercher ton fusil!

   Vive la République,
       Lonlaire,
   Vive la République,
       Lonla.
   (bis)


En revanche, il ne semble pas que les membres de la Section française de l’Association Internationale des Travailleurs (ou Première Internationale), qui n’étaient qu’une minorité, aient chanté dans les quartiers populaires ou lors des journées révolutionnaires — 4 septembre, 31 octobre, 22 janvier —, ni même pendant la Commune, une chanson écrite en septembre 1869 lors du Congrès de Bâle de l’A.I.T. par Amédée Buret, la Marseillaise de l’Internationale (9).
Le rapprochement des deux mots « Marseillaise » et « Internationale » n’avait alors rien d’insolite ni d’antinomique : la Marseillaise était considérée comme un hymne révolutionnaire et sa portée internationale était indéniable ; ses paroles avaient été traduites et chantées par les républicains de nombreux pays.

Deux chansons de la Première Internationale
La Marseillaise de l’Internationale, n’était tout de même pas inconnue puisque le chanteur Paulus raconte dans ses souvenirs (10) qu’un de ses collègues, Simon Max, chantait la Marseillaise de l’Internationale au casino de Lyon en août 1870 : « Ses bras étaient chargés de grosses chaînes et il suppliait la Liberté de les briser. Pour que la Liberté exauçât ses vœux, il avait inventé un bon truc. Les chaînes étaient réunies à ses poignets par une ligature de fil noir. Au dernier couplet, il avait 1’air de faire un effort prodigieux, toute la ferraille tombait à ses pieds avec un bruit de tous les diables. Et le public se levait enthousiaste et criait : Vive la Liberté ! » (11)

MARSEILLAISE DE L’INTERNATIONALE
par Amédée Buret

A Bruxelles comme à Genève,
Nous avons fait un noble effort
Pour rendre la misère un rêve,
Pour arriver à l’âge d’or. (bis)
Frères, que le congrès de Bâle
Apprenne enfin au monde entier
Que pour rendre heureux l’ouvrier,
Il faut l’Internationale.

Vivons en travaillant, plus d’exploitations,
       Marchons, marchons,
Abolissons despotisme et patrons.

L’amour de l’or et l’égoïsme
Sont les fléaux des travailleurs ;
L’ignorance et le paupérisme
Il faut extirper de nos mœurs. (bis)
La République sociale
Nous affranchira de ces maux ;
Que le seul but de nos travaux
Soit la liberté, la morale.

Au lieu de fusils pour la guerre,

Inventons des outils nouveaux,
Pour l’industrie et pour la terre,
Faisons travailler nos cerveaux. (bis)
Les conquérants donnent la gloire,
Le socialisme du pain,
Au moyen d’un honnête gain,
Pour nous c’est bien plus méritoire.

Détruisons les lois sacrilèges,
Œuvres des rois et des patrons ;
Abolissons les privilèges,
Et vers légalité marchons. (bis)
Pour les enfants du prolétaire
Autant que pour ceux du bourgeois,
Nous réclamons à haute voix
L’instruction si nécessaire.
Que notre labeur nous profite,

Ne travaillons plus que pour nous,
Et que le bourgeois parasite
S’efface, faisant placer à tous. (bis)
Notre douleur sera moins vive
Quand viendront nos derniers instants,
Voyant aux mains de nos enfants
La propriété collective.

Une autre chanson inspirée par la Première Internationale avait été publiée au début de 1870 (12), mais sans indication de timbre, ce qui a dû en réduire la portée :


L’INTERNATIONALE
par Populus

Assez longtemps le travailleur
A déploré son impuissance
Et sous le joug de l’ignorance
Pleuré sa honte et son malheur.
Mais pour ses droits qu’on sacrifie
Il ose enfin se réunir.
Le monde entier est sa patrie,
Car l’on est frère pour souffrir.

       Plus de haine rivale!
     Ouvriers de tous les pays,
   Pour être forts, marchons unis
Sous les drapeaux de l’Internationale l

Quoi ! l’opulence à l’exploiteur,
A l’ouvrier, la sombre usine !
Est-ce bien là votre doctrine,
Est-ce ton dogme, ô Dieu vengeur ?

Enfant du peuple, à face blême,
Non, tu n’es point un vil bétail !
Ne le crois pas, c’est un blasphème,
La loi du monde est le travail !

Maudis, ô peuple souverain,
Les violences fratricides,
Les travailleurs ne sont avides
Que des progrès du genre humain.
O rois, que l’intérêt divise,
Comptez sur l’imbécillité !...
Assez de sang, notre devise
Doit être amour et liberté.

Méconnaissez au Parlement,
Législateurs, le droit de vote :
Il vient un jour où l’on vous l’ôte
Votre pouvoir intolérant.
C’est grâce à nous qu’on vous tolère,
Mais rien ici n’est éternel.
Nous obtiendrons, c’est notre affaire,
Le grand suffrage universel.

Ni les accents internationalistes des deux chansons ci-dessus, ni les appels de l’Internationale n’avaient pu trouver une audience suffisante pour empêcher quelques mois plus tard le déclenchement de la guerre franco-allemande. Après Sedan et la proclamation de la République, des Internationaux se font encore quelques illusions sur la volonté du prolétariat allemand — et sa possibilité — d’arrêter le conflit. Alors que Guillaume poursuit sa guerre de conquête, une nouvelle Marseillaise jaillit sous la plume d’un journaliste belge, militant de l’A.I.T., Prosper Voglet (13). En voici le premier couplet et le refrain :

LA MARSEILLAISE DE 1870
Aux belligérants


Français, Prussiens, vous êtes frères,
O peuples, sur qui vous venger ?
Pourquoi vos haines, vos colères ?
Pourquoi vouloir vous égorger ?
Germains, vous avez dompté l’homme
Qui vous jetait l’injure au front ;
Assez de sang pour votre affront !
Des morts faut-il tripler la somme ?

Français, point de tiédeur, courage, levez-vous,
Marchez (bis), la liberté dirigera vos coups
.

Partition Le Sire de Fisch ton Kan
Une Marseillaise et une Internationale de la Commune
L’aspect patriotique de la Commune nous vaut une chanson assez bien venue de la part d’une aristocrate, Mme Jules Faure, née de Castellane (L'écouter par Armand Mestral(14) :

     « LA MARSEILLAISE » DE LA COMMUNE

Français ! ne soyons plus esclaves !

Sous le drapeau rallions-nous,
Sous nos pas brisons les entraves,
Quatre-vingt-neuf, réveillez-vous ! (bis)
Frappons du dernier anathème
Ceux qui, par un stupide orgueil,
Ont ouvert le sombre cercueil
De nos frères morts sans emblème.

       Chantons la liberté,
       Défendons la cité,
       Marchons, marchons,
       Sans souverain,
       Le peuple aura du pain.

 Depuis vingt ans que tu sommeilles,
Peuple français, réveille-toi,
L’heure qui sonne à tes oreilles,
C’est l’heure du salut pour toi. (bis)
Peuple, debout ! Que la victoire
Guide au combat tes fiers guerriers ;
Rends à la France ses lauriers,
Son rang et son antique gloire.

Les voyez-vous ces mille braves,
Marcher à l’immortalité,
Le maître a vendu ses esclaves,
Et nous chantons la liberté. (bis)
Non, plus de rois, plus de couronnes,
Assez de sang, assez de deuil,
Que l’oubli, dans son froid linceul,
Enveloppe sceptres et trônes.

Plus de sanglots dans les chaumières
Quand le conscrit part du foyer ;
Laissez, laissez les pauvres mères
Près de leur fils s’agenouiller. (bis)
Progrès ! que ta vive lumière
Descende sur tous nos enfants,
Que l’homme soit libre en ses champs,
Que l’impôt ne soit plus barrière.

N’exaltez plus vos lois nouvelles,
Le peuple est sourd à vos accents,
Assez de phrases solennelles,
Assez de mots vides de sens. (bis)
Français, la plus belle victoire,
C ’est la conquête de tes droits,
Ce sont là tes plus beaux exploits
Que puisse enregistrer l’histoire.

Peuple, que l’honneur soit ton guide,
Que la justice soit tes lois,
Que l’ouvrier ne soit plus avide
Du manteau qui couvrait nos rois. (bis)
Que du sein de la nuit profonde
Où l’enchaînait la royauté,
Le flambeau de la Liberté
S’élève et brille sur le monde !

Cette chanson, qui ne fut publiée qu’en 1872 à Marseille, ne fut sans doute pas beaucoup interprétée pendant la Commune, mais il en est une autre qui, en raison du contenu social, de sa forme, et de sa musique entraînante, fut alors souvent chantée. Voici ce qu’on pouvait lire, par exemple, dans le Journal officiel (édition du soir) du 4 mai, dans un compte rendu signé F.P. (Floris Piraux) : « Dans les concerts qui se donnent journalièrement au profit de nos blessés, nous avons entendu un mâle refrain qui nous revient en mémoire : Le drapeau de l’Internationale / Sur l’univers est déployé / C’est la révolution sociale / Par le travail et la fraternité ! Il est, croyons-nous, des auteurs des Pompiers, du Sire de Fisch-ton-Kan et de la plupart de nos chansons en Vogue : Burani, Isch-Wall et Antonin Louis ; nous souhaitons la bienvenue au Chant de l’Internationale, puisse-t-il devenir la Marseillaise de la nouvelle Révolution. »
Partition du Chant de l'Internationale, hymne des travailleurs
LE CHANT DE L’INTERNATIONALE
Hymne des Travailleurs par Paul Burani et Alfred Isch-Wall (15)

Fils du travail, obscur, farouche,
Debout à la face du ciel,
Viens, que ton cœur et que ta bouche
Proclament ton droit immortel.
Plus de parias, plus d’îlotes,
Regarde l’avenir prochain,
Plus de tyrans, plus de despotes,
Devant le peuple souverain !


   Le drapeau de l’lnternationale
   Sur l’univers est déployé ;
   C’est la révolution sociale
   Par le travail et la fraternité.

Que veut dire ce mot : Patrie,
Que veut dire ce mot : Soldat ?
La guerre n’est qu’une infâmie,
La gloire, un grand assassinat.
Avec l’enclume et la charrue,
Il faut combattre désormais,
Que l’univers entier se rue
Sous la bannière du progrès.

Le travail c’est la loi commune,
Le devoir : aimer son prochain !
Que la misère et la fortune
N’arment plus le bras d’un Caïn.
Le hasard fait le prolétaire ;
La richesse est un bien d’en haut,
Il faut, citoyen, sur la terre,
L’égalité pour seul niveau.

Religion, divine flamme,
Des mondes, sublime flambeau,
Partout c’est l’ignorance infâme
Qui s’abrite sous ton drapeau.
Tes ministres, qu’on doit maudire,
Peuvent dérober ta clarté,
Les peuples apprendront à lire
Au livre de la liberté.

Rois, vous élevez des frontières
Séparant peuples et pays,
Et de tous les peuples, des frères,
Vous avez fait des ennemis.
Ce n’est plus la bête de somme
Des tyrans subissant les lois :
Le peuple, avec les « Droits de Fhomme »,
Va briser le sceptre des rois.

Laboureur, paysan, la terre
C’est ton outillage, ton pain,
L’ouvrier des villes, ton frère,
Ne demande pas d’autre bien.
Le travail ne veut plus d’entrave,
Plus de veau d’or, plus d’exploiteur,
Le Capital n’est qu’un esclave,
Le vrai roi, c’est le travailleur.

Ce chant, œuvre de Chansonniers professionnels, avait tout pour faire une belle carrière dans les milieux révolutionnaires; il ne lui a manqué que le triomphe de la Commune. Si ses auteurs étaient tous trois des promoteurs ou animateurs de la « Fédération des auteurs et artistes des théâtres et concerts », organisée sous la Commune, leurs chemins divergèrent assez vite, et il n’est pas étonnant qu’ils aient laissé leur œuvre dormir dans les cartons (d’autant plus facilement que l’éditeur était l’un des auteurs). Les communeux en exil l’ont peut-être délaissé en raison de l’attitude ultérieure de Paul Burani et d’Antonin Louis (16). Toujours est-il que cette chanson a été oubliée pendant près d’un siècle. Il est heureux qu’à l’occasion du centenaire de la Commune, elle ait été reprise et enregistrée (l7).

Partition de l'Internationale
De toute façon, dans les années qui suivirent la constitution d’une deuxième Internationale, le relais a été assuré par une œuvre d’une facture supérieure et d’une inspiration authentiquement socialiste : L’Internationale qu’Eugène Pottier commença à écrire en juin 1871 et à laquelle Pierre Degeyter ajouta une musique populaire ; ses qualités la firent triompher des chansons révolutionnaires rivales, puis adopter par le prolétariat international pour toute une époque historique (18).

Robert Brécy

Un article de Robert Brécy paru dans La Commune Revue d’histoire de l’association des Amis de la Commune de Paris 1871 N° 3 Premier semestre 1976 (Lire la biographie de Robert Brécy dans le Maitron)

 

(1) V. HOLLAYS-DABOT, La censure dramatique et le théâtre, Paris, 1871, p. 66-67.

(2) Il la publie dans son hebdomadaire, La Chanson illustrée, n“ 51, mars ou avril 1870,
sur une musique notée de LAURENT FROTTIER.
(3) Œuvres, Paris, 1891, p. 178.
(4) L’insurgé, Paris, 1950, p. 144.
(5) Violée et purifiée, citée par F. MAILLARD, Les publications de la rue..., Paris, 1874, p. 24.

(6) Lettres inédites d’un amnistié, Amiens, 1880, p. 267.

(7) La Commune, Paris, 1898, p. 168.
(8) Cette chanson ne semble pas avoir été imprimée en France sous l’Empire ; elle a sans doute été publiée pour la première fois dans le n° 15, 9 juin 1870, de La Voix des Ecoles, « organe de la Fédération des étudiants », à Bruxelles, en même temps qu’une autre chanson de Dereux : La bénédiction d’un père, contre Emile Ollivier; l’air n’est pas indiqué. Le journal socialiste de Verviers, Le Mirabeau, reprend Bonhomme le 16 octobre 1870.
Emile Dereux, qui a écrit pendant le siège ce chef-d’œuvre d’ironie : Paris pour un beefsteak, est un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871. Ce militant a-t-il été tué ensuite, pendant la Commune ? Personne ne parle plus de lui; le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français ne nous apprend rien sur sa fin (tome , p. 316 ; les deux articles Dereux s’appliquent au même personnage). Et ceux qui chantent ou publient par la suite Bonhomme ignorent le plus souvent que Dereux en est l’auteur.
Adopté par les blanquistes, Bonhomme fut chanté pendant l’exil et après l’amnistie. La chanson est réimprimée plusieurs fois, avec des variantes, et, comme « la Commune a passé par là », le refrain de 1870 est remplacé par :

     Et vive la Commune !
         Lonlaire,
   Et vive la Commune !
         Lonla.

On a remarqué que les deux vers cités par Louise Michel ne figurent pas dans le texte de Dereux ; en réalité, ils appartiennent à une autre chanson écrite à limitation de celle-ci par Pottier en 1885 : La chanson de Bonhomme, avec laquelle Louise a confondu en écrivant ses souvenirs vingt-sept ans après l’événement.
Signalons qu’une version post-communarde de Bonhomme a ‘été enregistrée par le Groupe « 17 » (Chants de la Commune, Le Chant du Monde, LDX 74447). 

(9) Archives préf. police, B/A 438, 1874, p. 3904.
(l0) Trente ans de café-concert, Paris, s.d. (1908), p. 110.
(11) Les paroles avaient peut-être été modifiées, mais l’épisode paraît assez extraordinaire « à cette date-là, même à Lyon ; Maurice Moissonnier ne le rapporte pas dans son ouvrage La Première Internationale et la Commune à Lyon, bien qu’il ait cité un couplet de la Marseillaise de Buret à propos du Congrès de Bâle.

(l2) Almanach de l’Internationale pour 1870, Liège.
(13) L’Internationale, Bruxelles, 25 septembre 1870.
(l4) Bibl. hist. Ville de Paris, n° 927 684. Pour le centenaire de la Commune, cette chanson fut enregistrée deux fois : par les Quatre Barbus (La Commune de Paris, SERP, MC 7009) et par Armand Mestral (La Commune en chantant, DiscAZ, STEC LP 89).

(15) Musique d’Antonin LOUIS, Roucoux, Paris, s.d. (d.1. 1871). B.N. mus. Vm7 75547. Cette chanson figure, avec l’air noté, dans Pierre Barbier et France Vernillat, Histoire de France par les chansons, t. 7, p. 210.
(16) Etant donné le caractère exceptionnel de cette chanson, il me paraît nécessaire de situer ses trois auteurs :

Paul BURANI (Pierre-Urbain Roucoux, dit), 1845-1901. Parolier de chansons sous son pseudonyme, il est éditeur-marchand de musique sous son nom. Il a dirigé de 1868 à juillet 1870 un journal consacré à la chanson, Le Calino. Il connut avant la guerre deux succès avec les Pompiers de Nanterre et le Sire de Fisch-ton-Kan, sur des musiques d’Antonin Louis. Son dossier de police (APP, B/A 1257) contient une coupure de L’Indépendant belge du 20 mai 1871 : Burani y proteste contre l’annonce faite par ce journal de sa nomination comme ambassadeur ! Il semble qu’il y ait eu confusion : Burani est bien l’anagramme d’Urbain, mais n’a rien à voir avec Raoul Urbain, membre de la Commune et alors commissaire des Relations extérieures, Un autre journal bruxellois, La Chronique, publie le 5 mai une lettre de Burani expliquant son séjour à Bruxelles, début mai, par des raisons familiales. Voir aussi le carton B/A 427, p. 27, rapport du 11 mai signé Caron, qui fait de Burani un membre de l’Internationale et dit qu’il est « arrivé de Paris en qualité de délégué révolutionnaire ». Il est vrai qu’il fut l’actif secrétaire de la Fédération artistique sous la
Commune. Après, il sut se faire oublier... Un rapport de 1873 dit qu’il est gérant de l’Alliance des auteurs et compositeurs de musique. A partir de 1877, il écrivit les livrets de plusieurs œuvres lyriques, comme François les bas bleus (1884) et Le roi malgré lui (1887). Paul Burani fut reçu au Caveau en 1884. En 1901, Burani sollicita la Légion d’honneur ; l’avis fut favorable, mais le chansonnier mourut juste avant d’être nommé.
ISCH-WALL (Alfred WALL, dit), né à Paris en 1839. Chansonnier de café-concert, il ne semble pas avoir eu de prise de position politique avant le siège et la Commune et il n’avait écrit que des chansonnettes banales. Il put heureusement se réfugier en Belgique : le 6° conseil de guerre le condamna en 1872 à la déportation dans une enceinte fortifiée ; il ne fut gracié qu’en 1879. Et pourtant, il réussit dans les mois et les années qui suivirent la Commune à faire éditer trois chansons, à vrai dire très conformistes : Demain, en 1871, les Trois couleurs, en 1872, et Paris qui chante, en 1873.
Antonin LOUIS (Louis Antoine MAGDELEINE, dit), 1845-1915. Compositeur très habile et populaire, il fut nommé à la présidence de la Fédération artistique, qu’il abandonna presque immédiatement à Jules Pacra. Après la Commune, il effectue un virage complet : non seulement il cesse sa collaboration avec Burani, mais il se retrouve plus tard dans le camp boulangiste (Les pioupious d’Auvergne), puis parmi les nationalistes réactionnaires et anti-
dreyfusards. Il est le parolier du Chasseur des nonnes, au moment de l’expulsion des religieuses par le gouvernement Combes, appuyé par les socialistes ; dans cette chanson, A. Louis présente implicitement les leaders du Bloc des gauches — dont Jaurès, déjà — comme des agents de l’Allemagne :
Au profit de la « Triple Alliance »,
Tu fais chez nous trop d’ désunion,
Ton ton, tontaine, ton ton,
Avec tous ces Prussiens de France,
Waldeck, Jaurès, les francs-maçons,
Ton ton, tontaine, ton ton.

(17) Par les Quatre Barbus, disque déjà cité.
(18) Voir à ce sujet : Robert BRÉCY, « A propos de L’Internationale d’Eugène Pottier et de Pierre Degeyter », Revue d’histoire moderne et contemporaine, avril-juin 1974.